Chambre n°16

samedi 3 septembre 2016 par Henri Ibara

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2016

Tous les après-midi, été comme hiver, sept jours sur sept, il allait, sur sa mobylette bleue, voir sa femme à L’Éclaircie, une maison spécialisée pour déficients mentaux. 
Elle avait 72 ans. 
Il en avait 73.
Depuis trois ans, elle souffrait de la maladie d’Alzheimer.
 Réglé comme une partition, il arrivait au parking de L’Éclaircie à 15 heures précises, garait sa mobylette bleue et retirait son casque jaune. 
Á 18 heures précises, il repartait du parking de L’Éclaircie. 
Quand il entrait dans la chambre n°16, c’était l’heure de la sieste. 
Il prenait une chaise et s’asseyait devant le lit où était couchée sa femme. 
Elle dormait. 
Il restait là, silencieux. 
Il la contemplait dormir. 
Malgré son âge, elle ressemblait à une madone. 
De longs cheveux gris ruisselaient sur son chemisier blanc. 
Elle respirait doucement. 
Des autres chambres parvenaient parfois des cris de malades et d’autres bruits qu’il finissait par ne plus entendre, tellement ils lui étaient devenus familiers. 
Á 16 heures, une aide-soignante entrait dans la chambre pour le goûter. 
Elle poussait un chariot rempli de petits pots de compote de pomme et de petits paquets de biscuits. 
Elle déposait la compote et les biscuits sur la table de chevet. 
Elle lui disait bonjour. 
Il répondait à son bonjour. 
Elle lui souriait. 
Il lui souriait. 
Puis elle ressortait. 
Il réveillait sa femme avec douceur. 
Il l’installait le plus confortablement possible. 
Il maintenait son buste bien droit grâce à deux gros oreillers qu’il avait placés dans son dos. 
Il lui mettait une serviette de table rose autour du cou. 
Il lui faisait boire quelques gorgées d’eau minérale. 
Il lui donnait ensuite la compote de pomme avec une cuillère à café. 
Á chaque cuillerée, il essuyait la bouche de son épouse avec la serviette qu’elle avait autour du cou. 
Il terminait en lui donnant les biscuits qu’il avait préalablement brisés dans sa main. 
Après le goûter, il pliait soigneusement la serviette de table rose et la rangeait dans le tiroir de la table de chevet. 
Puis, il allait à la salle de bains chercher un gant de toilette qu’il humectait d’eau fraîche. 
Il passait le gant de toilette sur le visage de sa femme. 
Il retournait à la salle de bains et déposait le gant de toilette sur le rebord du lavabo. 
Il faisait tout cela en lui parlant avec tendresse et gentillesse. 
Elle le suivait tout le temps des yeux. 
Aucun de ses gestes ne lui échappait.
Elle le regardait comme si à chaque instant elle venait de faire sa connaissance. 
Elle semblait si lointaine et si proche à la fois. 
Seule l’étincelle de ses prunelles témoignait de son intemporelle présence. 
Á 17 heures, il s’asseyait sur le bord du lit et lui lisait des poèmes ou des pages de littérature classique.
Elle fermait les yeux et se laissait bercer par la voix mélodieuse et profonde de son mari. Systématiquement, elle s’assoupissait et finissait par s’endormir. 
Á 17 heures et 58 minutes, il embrassait sa femme sur le front. 
Il fermait avec délicatesse la porte de la chambre derrière lui et retournait au parking de L’Éclaircie.
Á 18 heures précises, il mettait son casque jaune, enfourchait sa mobylette bleue et rentrait chez lui.
Le 8 août 2014 à 15 heures précises, il n’y avait pas de mobylette bleue sur le parking. Le personnel de L’Éclaircie s’en inquiéta fortement.
Á partir de 15 heures et 15 minutes, ne le voyant pas arriver, l’infirmière en chef téléphona à plusieurs reprises chez lui.
Personne ne décrocha.
Á 16 heures, quand l’aide-soignante entra dans la chambre n°16 pour le goûter, elle constata que la vieille dame aux longs cheveux gris avait disparu...


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