
- Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
Une foule empressée, surchargée de sacs et de paquets, s’avance en colonne sage sur le béton. Quelques murmures, des appels mélangés, et une voix, soudain, saturée, distante – ou serait-ce un haut-parleur ? « Pour (pas compris le mot ou le nom) emprunter le passage sous tes reins ... » De qui parle-t-on avec cette allusion ? Je ne connais personne ici.
Je suis dans une sorte de train comme un long tunnel oscillant, presque aussi lent, et les gens n’y bougent pas, assis, ils attendent, regardent, parfois, défiler sur les écrans – les hublots, les fenêtres, qui sait ? – des paysages qui s’en filent, se défilent, s’en vont. Que faire d’autre ?
Il y avait un long cheveu sur le rideau, blond et très fin. J’ai tiré doucement, pour ne pas faire de mal, pour la rencontrer, peut-être, mais il n’y a personne au bout du fil. Quel dommage, et quel drame, peut-être, une rencontre inaboutie ? Peut-être qu’en me rendant au bureau des objets perdus puis retrouvés (mais y en a-t-il un dans ce tunnel ?), elle m’y attendrait : « Non, vraiment, vous savez, je n’attendais pas de récompense, juste quelqu’un au bout du fil. » Je devrais, peut-être, m’inscrire moi aussi au bureau des objets perdus et avant un an, avant que je ne sois plus à personne, y aurait-il quelqu’un pour me retrouver, moi ?
Quelqu’un parle une langue étrange, étrangère, et je ne la vois même pas, où est-elle, je ne reconnais pas les mots mais je les aime, j’aime leur substance, je bois leur musique car elle est tranquille, ce sont des mots calmes ou des soucis doux, sûrement, elle me charme, elle m’endort, cette musique-là.
Le défilement s’attarda, se figea sur l’image – sur la tentation – d’une petite ville, inconnue. Sûrement, oui, c’est là qu’il faut aller, je vais descendre, c’est le bout du tunnel. Je sors de la station. Ou dit-on « Gare ! » dans ce pays aussi, tel un avertissement, une menace, un rappel terrible que rien n’est sauvé, rien, les apparences, la sécurité, la raison, à peine serai-je sorti de la bâtisse de briques rouge sang. Une poignée de voyageurs descendus devant moi se disperse, très vite absorbée, digérée par quelque ruelle incertaine, entr’aperçue, quelque sentier sauvage et broussailleux s’égarant hors de ma vue.
J’avançai, bientôt seul à travers un décor figé, tel l’acteur vivant son rôle, son solo silencieux pour une salle désertée et un peu fraîche maintenant. C’est vrai qu’il fait froid, c’est la nuit, ici. Le voyage a-t-il, vraiment, été si long – ou si vite ?
La valise est un diabolique instrument. Faute d’être – par pur hasard – nécessaire au voyageur soucieux d’accessoires aussi futiles qu’indispensables, telle la coquille de l’escargot encombré, il eût fallu l’inventer, à tout prix, afin de torturer l’imprudent, d’entraver ses déplacements, d’étirer ses membres dans une direction totalement opposée à l’envol vagabond de ses pensées. Mais je voudrais déjà être à destination, oui, maintenant. Oh, savoir où je vais et, très vite, y retrouver... Mais y trouver quoi ? Suis-je perdu ?
C’est une sorte de lande, comme des mains de naufragés qui voudraient griffer le ciel bas pour se venger de leur sort, juste avant de s’enfoncer, de disparaître. Ça n’est plus une route, c’est un chemin, hésitant entre broussailles et poussières. Mais je crois qu’il va là où je vais et avec lui, ensemble, la route sera moins dure. J’y ai rencontré une vieille femme un peu tapie, comme un poing, serré, tendu. Elle n’a rien dit, elle s’est juste écartée, surprise, piétinant la lande pour m’éviter, moi. Je crois – je sais – qu’elle n’aurait pas compris mes mots, ma langue, et qu’elle l’a senti. Ce pays m’est donc étranger, finalement. Je le pensais suffisamment lointain, pourtant, pour m’y sentir, un peu, chez moi.
Je n’en vendrais pas mon âme, mais était-ce une femme, vraiment ? Je n’ai pas pu voir son visage sous l’ombre du châle enveloppant, mais en était-il seulement un ? Et cette façon de se déplacer, craintive, étrangère, féline tel un poing serré, tendu. La lande se ratatine, désolée, poudreuse, grise, la terre l’a avalée. J’ai, presque, mis le pied dans un trou, un cratère, un piège, l’ébullition figée d’une flaque de boue ancienne, avec ma valise trop lourde et mes chaussures de villes, grises. J’ai mal aux pieds. Suis-je... perdu ?
Je suis, sûrement, très loin. Fatigué aussi. J’ai un peu de mal à... respirer...
Drôle d’atmosphère
Drôle de planète
