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Collatéraux

lundi 29 novembre 2021 par Malie Berton-Daubiné

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C’est le mot humanitaire qui la frappa et fit qu’elle s’accrocha au reste, au nom d’une ville, d’une association, aux termes attaque, otages, blessés. Et morts.
Ils finissaient leur petit déjeuner. Martin souriait, elle vit le sourire s’éteindre et elle pensa, comme si elle décrochait d’elle-même, comme si elle flottait juste au-dessus, qu’elle aussi, elle était blême. Elle entendit encore quelques morceaux de phrases, des fragments de sens qu’elle n’arrivait plus à connecter à une réalité, dans la ville de K, entre armée régulière et paramilitaires, au tour de l’association Terres Vives d’être, et ce cri dans sa tête, Myriam.
Martin avait renversé son bol, une vague noire aux reflets mats - pourquoi prend-t-il toujours des cafés aussi forts ? - inondait la table. Elle le regarda cligner des yeux, elle, elle n’arrivait pas à penser, cerveau bloqué sur le café qui dégoulinait et soudain il se leva, attrapa leurs téléphones, éteignit la radio, appelle-la jusqu’à ce qu’elle réponde, moi je me charge de l’asso et de l’ambassade.
Alors les répondeurs, tout le temps. Il doit pourtant bien y avoir une personne qui, puis une nouvelle annonce sur la messagerie de Terres Vives, merci de ne pas encombrer la ligne afin que nous puissions joindre les familles concernées par l’attaque à K.
Dans le silence, sa rage explose, pourquoi Myriam n’est-elle pas rentrée quand tout le monde lui disait de le faire ? Pourquoi s’obstiner ? Ces gens là-bas, ils n’étaient rien pour elle, et eux, elle ne pouvait pas penser à eux ? Toujours comme ça les enfants, des égoïstes, on leur donne tout, on vit pour eux, on s’adapte à leurs progrès, à leurs difficultés et eux, dès qu’ils peuvent, ils vous abandonnent. Mais la faute à qui ? Qui leur a appris à vivre leur vie, à prendre leur envol ? A Myriam, qui lui a appris à tenir jusqu’au bout, à assumer, à persévérer, qui ? La force de sa colère la surprend, elle ne se savait pas capable de cela, de les détester tous, tous et Myriam aussi.
Il faut qu’on attende. Il faut… tu te sens d’aller travailler ?
Non, elle ne pouvait pas. Comment porter attention à ses élèves, comment tenir ses classes en étant habitée par cet ailleurs innommable. Martin hésitait, elle sentait qu’il voulait à la fois conserver une apparence de normalité et ne pas la laisser seule.
Moi non plus. J’arriverais à rien de toutes façons.
Elle reprit son portable, marqua à nouveau le numéro de Myriam. Ce n’était plus l’intonation joyeuse de sa fille qui promettait de rappeler au plus vite, mais une voix inconnue, aux inflexions officielles, annonçant que la messagerie était pleine.
Les réseaux sociaux ! L’idée est venue d’un coup et, effectivement, ce ne serait pas la première fois que Myriam ou l’un de ses collègues les rassureraient par Facebook ou Instagram. Oui, regarde, toi, répondit Martin moi je vais essayer de contacter ses amis.
Myriam leur avait donné plusieurs numéros, au cas où les lignes fonctionneraient mal ou pour d’autres futurs qu’on avait préféré taire. Elle leur répétait qu’elle était encore utile. C’était ça être utile vraiment, comme martyre, comme proie ? Elle avait envie de crier, pauvre idiote, fichue entêtée, petite imbécile, comment leur fille pouvait-elle leur causer tant d’angoisses ?
La sonnette de la porte les fit sursauter avant que ne leur parvienne la voix de Raphaël, prévoyant leur panique, papa, maman, c’est moi, c’est Rapha.
Petits, Raphaël et Myriam passaient leur temps à se disputer. Pour un jouet, pour un livre, pour une délimitation de territoire dans le couloir entre leurs deux chambres. Raphaël tapait, Myriam mordait. Les deux hurlaient. Elle avait tout essayé. Pendant des vacances en Italie, elle avait même acheté une affiche avec la prière du Pauvre d’Assise, là où il y a la guerre que je mette la paix, là où il y a la haine que je mette l’amour. Elle l’avait accrochée sur le mur entre les portes de leurs chambres mais rien à faire. Et c’était toujours à elle, leur mère, de réagir avant que la bagarre ne dégénère.
Ils étaient petits, six ou sept ans pour Myriam, pas encore dix pour Raphaël, quand elle leur avait inventé cette histoire. Il était une fois un personnage A qui avait fait une grosse bêtise. B qui en avait souffert fit pire et puis C encore pire et D et E, et à la fin, ce fut la guerre. Il était une fois une autre histoire. A, là aussi, avait fait une grosse bêtise mais B se débrouilla pour arranger les choses. Et C et D et E, qui ne surent jamais rien, n’eurent pas l’occasion de commencer la guerre. C’était une histoire bête, mais des années plus tard, quand Raphaël avait quitté la maison et qu’il avait demandé à emporter l’affiche, Myriam avait accepté, moi j’ai mon personnage B. Mais si maman, B2, tu te souviens pas. Celui grâce à qui il n’y a pas la guerre. Si elle avait su ce qu’elle faisait ce jour-là, si on savait seulement quand on a ou on n’a pas de l’influence sur ses enfants.
Raphaël était vétérinaire. Myriam, après une école de commerce, s’était engagée dans l’humanitaire. C’était sa troisième mission en Afrique. A son premier départ, elle avait demandé à sa mère de lui dessiner un bonhomme sur un bout de feuille, un porte-bonheur à garder avec sa carte d’identité. Le personnage B2.
On se croit toujours sur le bon chemin et pendant ce temps... Si elle ne l’avait pas tant poussée, si elle n’avait pas tant sermonné. Si elle n’avait pas fait la fière aussi, approuver, cacher son effroi, la laisser vivre sa vie. Si tu lui avais dit que tu crevais de peur, est-ce qu’elle ne serait pas rentrée, ta fille ?
Maman, tu m’entends ? Tu veux un verre d’eau ?
Qu’est-ce que ça peut me faire un verre d’eau ?
et puis lasse tout à coup - pardon, je ne voulais pas être agressive.
Martin s’acharnait sur son téléphone, sans résultat. Le monde s’éloignait, se coupait d’eux. Myriam et le monde entier. La maison les étouffait. Raphaël proposa de sortir, avec les portables maintenant, on pouvait les joindre n’importe où. Ils marchaient comme s’ils étaient en retard. Grandes foulées pour courir après le temps, pour rattraper la distance et les heures oubliées. Que faisaient-ils, eux, au moment de l’attaque ? Que faisait Myriam ? Que faisait-elle là, en ce moment ?
Comme ils habitaient presque au bout du village, ils se trouvèrent bientôt dans les champs, sur un sentier qui montait au-dessus des maisons. Il y avait une chapelle sur un promontoire, la clé était cachée derrière une pierre descellée. Machinalement, elle la prit et se glissa à l’intérieur. Ça faisait longtemps qu’elle n’était pas entrée. Comme un retour de réalité, elle nota que les chaises paillées avaient été remplacées par des bancs de bois, que ça sentait bon la cire et qu’il y faisait sombre et doux comme l’image qu’elle avait toujours eue d’un ventre maternel.
- Tu veux prier, maman ?
Martin s’était assis. Elle secoua la tête. Prier, non, prier c’était accepter qu’il ait pu se passer quelque chose. Demander que quelque chose soit réparé, atténué alors que tout ce qu’elle voulait c’est que rien ne soit arrivé. Et puis cette fureur contre Myriam. Etait-elle incapable de penser aux conséquences, ne faisant que ce qu’on lui avait appris, mal appris, égoïstement, trouve un sens à ta vie, donne-toi, offre-toi, prends ce qui vient à toi, ouvre les bras, regarde ce qui est beau, accroche-toi et accomplis-toi. Mais les autres ? Personne ne lui avait donc appris à penser aux autres, à ceux qui lui étaient si proches ? Raphaël restait debout et Martin juste derrière, la tête entre les mains, parti, trouvant son propre souffle pour supporter l’attente.
Le temps, immense, intolérable, indifférent.
Tout à coup, le vrombissement d’un portable laissé sur vibreur, celui de Martin.
- C’est l’ambassade, je sors.
Et Raphaël : tu viens maman ? Le raclement de la porte en bois sur la pierre. Vas-y, toi. Elle ne pouvait pas, pas encore. Elle la sentait là, Myriam, entre ses bras, Myriam bébé, enfant, jeune fille, protégée et sauve, et elle ne pouvait plus la lâcher pourtant déjà sa fille se dérobait et elle la contemplait de loin, tandis qu’elle choisissait d’entretenir sa propre lumière aussi fugace et petite soit-elle. Maintenant le temps lui échappait. Myriam, comme une part d’elle-même qui ne lui avait jamais appartenu. C’est alors que les mots surgirent, ces mots qui montaient d’elle ne sait où, du souvenir de sa fille ou peut-être du fond de ses entrailles, mon Dieu, si jamais vous existez, quoi qu’il se soit passé et quoi qu’il se passe ensuite, faites que nous soyons toujours l’autre personnage B, que nous ayons ce courage, d’être encore le deuxième personnage B.
Ensuite, seulement elle put se lever. Elle entendait la voix de Martin qui essayait de rester ferme. Elle sortit avec lui dans le jour empli de soleil, lui prit la main tandis qu’il hochait la tête à la question venue des ténèbres : oui, allez-y, vous pouvez parler.

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