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COMME Á OSTENDE

samedi 12 septembre 2020 par Jean-Yves Robichon

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Vendredi 25 octobre
Vacances de Toussaint. Dans le bus qui me ramène du lycée, nous ne sommes plus que trois ou quatre, la meute s’est dispersée au gré des arrêts, il ne reste que ceux des fins fonds, les terreux de la plaine. Cris et chamailleries ont cessé. Ne persiste que l’odeur des corps et, sur la vitre mouillée, les haleines condensées. J’essuie la buée d’un revers de manche, au loin l’horizon se dévoile et se perd. Quelques arbres scintillent dans cet octobre finissant. Je les regarde. Bientôt, ils seront nus et leurs tristes branches me laisseront inconsolé. La nuit tombe. Le bus me dépose au bout du chemin. Ce soir, je rentre dans cette maison qui fut la tienne. Pourquoi es-tu partie ?
La Vieille est là, celle qui s’est installée après ton départ, la grand-mère Roussel, qui tient la maison de son fils, mon père, parce qu’il faut se serrer les coudes dans le malheur. Et le malheur c’est que tu es partie, comme ça, sans rien dire, laissant ton mari et tes fils, seuls. Le Père aussi est là et Fred, mon ainé. Il est l’heure de manger. La fatigue a brisé les corps. On ne parle pas, on ne parle plus. Les épaules se voûtent sur les assiettes ; fourchettes et couteaux fouillent, coupent, écrasent ; les bouches happent et mâchent. Tête baissée, regards perdus. On engloutit la pitance, pour tenir, c’est tout.
L’ennui. J’écris pour ne pas mourir au fond de cette ferme que je renie avec sa terre de peine et ses maudites bêtes.

Samedi 26 octobre
C’est période de récolte, le Père et Fred arrachent les betteraves. Chaque jour, l’usine attend sa livraison. Aucune trêve avant décembre. Sans relâche, les engins creusent la terre pour extraire les racines à sucre. Rien ne change. Du semis à la récolte, le cycle immuable se perpétue. Au bout des champs, des tonnes de tubercules s’accumulent en tristes tumulus.
Ce matin, la Vieille m’a jaugé d’un regard torve - et toi faignant, que fais-tu là ? Je sais très bien ce qu’elle pense de moi. Elle aussi, je la maudis. Comme je maudis les carottes, navets et poireaux, plats de côtes et autre paleron qui, déjà, cuisent dans leur pot et embuent la maison. Je fuis les vapeurs écœurantes pour courir dans la brume.
Le ciel est si bas que courir c’est voler. Sur la terre battue, mon corps prend son élan, il rebondit, tout devient doux, aérien, j’accélère, le paysage s’estompe en nuances pâles, je ne suis plus que souffle vif, cœur battant, impulsions, je cours enfin libre, je crie, je crie comme un fou et je ris ; sur ma peau la sueur ruisselle, l’air frais me saisit, je redresse le buste, lève la tête et file conquérant de ce pays blanc ; je cours invincible et me grise des arômes de terre ; soudain, l’odeur d’un peuplier ; je m’arrête, le parfum de ses feuilles mortes me rappelle le tabac blond des cigarettes que tu fumais, parfois, le dimanche.
Et toi, aimais-tu la brume ?
Le brouillard se dissipe, découvrant les longs sillons où les machines fouillent et recrachent les cônes jaunâtres avec une égale constance.
Les hommes sont à la besogne. Le jour s’étend, tout plat et gris avant de sombrer dans la nuit.
Ce soir, Fred est sorti. Le Père et la Vieille s’abrutissent devant la télé.
J’écris pour échapper au triste sort qui m’a fait naître dans cette campagne que tu as fuie.

Dimanche 27 octobre
Cauchemar : Depuis toujours, je grandis sous terre, je m’immisce, m’accroche, m’enracine. Soudain, c’est un vacarme d’enfer, le sol vibre et se fend. L’arracheuse déchire la plaine. Elle m’extirpe, me propulse à l’air libre avant de me jeter sur un tas de bouilles idiotes et ravies qui finiront broyées à la sucrerie.
Fred est rentré tard dans la nuit. Il s’est glissé dans ma chambre pour me chuchoter à l’oreille : « Demain, on parle de Maman. » Maman, le seul mot qui nous rapproche lorsqu’enfin on peut briser l’interdit. Demain, la Vieille et le Père iront à la messe, ils en profiteront pour fleurir la tombe des Roussel avant de déjeuner chez les cousins. Fred et moi nous serons seuls.
Au réveil, Fred a sa tête des lendemains difficiles. Le café est amer. Je le suis pour nourrir les bêtes. Il se retourne : « Je crois qu’elle a disparu. » Il s’interrompt, me dévisage. « Pas partie, disparue. »
Il me tend un CD dans une enveloppe au nom de Sylvie Roussel. Commandé le jour de sa disparition. « Tu te rends compte, tu ne commandes pas un CD quand tu vas partir. Il était caché dans la remise, enfoui parmi de vieux journaux ! »
Depuis cinq ans, avec Fred, on s’est déjà raconté des tas d’histoires, on a fouillé partout, on a cru savoir. On a pressenti, soupçonné. L’enquête n’a rien donné. Il y a bien longtemps que les gendarmes ne viennent plus poser de questions. Un jour, le Père a vidé son armoire, il a tout emporté à Emmaüs ; la Vieille, elle a tout brûlé : ses papiers, ses photos. Il ne reste plus rien. Fred, lui, il cherche toujours, une trace, un indice, une explication. Il me tend le CD : « Tiens, garde-le. C’est un chanteur ringard et c’est triste à chialer. »
La Vieille et le Père sont finalement rentrés, ils empestaient le chrysanthème et le genièvre.
Dans ma chambre, je découvre les paroles du CD : Comme à Ostende de Léo Ferré :

Quand sur la ville

Tombe la pluie
Et qu’on s’demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup
D’vivre sa vie !...

Ostende, j’ai dix-sept ans et je n’ai jamais vu la mer.

Lundi 28 octobre
Dans la maison, le silence. Dans mon casque, Comme à Ostende. Fred a raison, je pleure.
Au lever, j’aperçois le Père sous l’appentis, il suspend la bête qu’il vient de tuer, il incise, écorche, tire sur la peau avec ses grosses mains barbouillées de sang. Les viscères fumants s’écroulent dans la boue. Pendue au crochet, la chair est rose, nue, obscène. C’est encore un coup de la Vieille, elle le sait pourtant que je déteste le lapin, leur goût de cage, de paille humide. Je vomis leurs chairs fades et résignées, elle le sait bien, la Vieille et, ce midi, elle va me narguer en décortiquant la tête, en extirpant une langue minuscule de ce crâne recuit « C’est le meilleur ! » fanfaronnera-t-elle en l’avalant goulûment et puis ce sera au tour de la cervelle qu’elle dégagera avec la pointe de son couteau et elle sucera ses doigts poisseux, avant de s’essuyer le menton avec une serviette rance. En attendant, elle regarde son fils débiter l’animal en morceaux. Elle se repait de sa hargne. Les coups de hachoir tombent, secs, précis, c’est du beau travail. Je surprends son sourire sournois, elle se retourne, me dévisage, hausse légèrement les épaules. « Il en fait des manières celui-là », marmonne-t-elle dans sa barbe. Depuis toujours, elle me déteste, je le sais et je le lui rends bien.
Toute la journée sous la pluie, courir sous la pluie, dans la plaine. La voix de Léo dans le casque. Ostende. Les paroles de Fred me hantent, pourquoi commander un CD le jour où l’on s’en va ? Et pourquoi Ostende ? Où es-tu ?
Je suis trempé, frigorifié. Peu m’importe. La pluie sent l’iode, la Mer du Nord, la liberté. Je ne passerai pas ma vie dans ce pays damné.
Le Père rentre tard. Dans le blanc trouble de ses yeux, je vois toute la détresse que l’alcool n’a pas tuée.

Mardi 29 octobre
C’est l’année du bac, il faut que je travaille ma philo. Au programme Spinoza : Montrez en quoi l’obéissance de l’enfant et du sujet se distingue de l’obéissance de l’esclave.
Journée sera studieuse. Je n’ai pas le choix, je dois réussir pour échapper à la malédiction de la terre. Dire que le Père me voit à ses côtés, dans les champs. J’entends déjà sa voix rauque : « Pas d’intello dans la famille, on n’a pas les moyens. » Intello, dans sa bouche, il n’y a pas pire insulte ! Ce matin, près du seuil, la Vieille a remplacé ma paire de baskets par de solides bottes de caoutchouc. Courir, une idée de la ville : se fatiguer pour rien quand le travail ne manque pas à la ferme !
Cloîtré dans ma chambre, je travaille d’une traite, sans pause, avec Spinoza pour seule compagnie, je ne me suis jamais senti aussi libre.
Dehors, l’atmosphère se voile et se tait, le jour s’efface comme il vient, au loin.
Avant la nuit, j’ai besoin d’éprouver mon corps, de le fatiguer, de l’épuiser. Je retrouve mes baskets cachés au fond d’une vieille armoire, je les chausse et cours à la brune, sans but.
Derniers éclats du crépuscule sur les peupliers, je me roule dans leurs feuilles d’or et serre dans mon poing un bouquet d’automne.

Mercredi 30 octobre
Matin taiseux. Regards fuyants. Le Père et Fred s’évitent. La Vieille se terre dans la cuisine.
Dans ma chambre, j’écoute Comme à Ostende. C’est quoi : Les chevaux de la mer qui fonçaient tête la première et qui fracassaient leur crinière sur le casino désert ? Et toi, les as-tu vus ?
Soudain, des cris dans la cour. Il fallait que ça éclate. « C’est toi, je le sais, c’est toi ! » Fred est hors de lui. Et le Père lui rétorque en gueulant, en cognant, comme une brute, coups de poing, coups de pied, il tape comme un sourd. Il éructe de rage. Fred s’écroule, hurle de douleur, il git à terre, dans la fange, replié sur lui-même pour parer les coups. Je me précipite, attrape un manche de pelle, défie le Père, il me lorgne comme un abruti et rit. Il fallait que ça s’arrête.
Le Père est étendu à terre, visage en sang. Fred se relève, me retire le manche des mains. Ensemble, on s’occupe du vieux, on sait faire, il est sonné, mais il a la tête dure. On le traîne à la maison, on le cramponne sous les aisselles pour le hisser sur son lit où il s’affale comme une loque. La vieille accourt, lave le sang et panse la plaie. « Laissons-le cuver, viens, on va s’occuper des bêtes. » Fred reprend les choses en main.
Au dîner, la Vieille se tait. Je hais ce visage fripé de rancœur, d’amertume et de haine. Sur la table, elle pose une gamelle, puis elle me fixe : « Tu es bien le fils de ta mère. » Me lance-t-elle avant de me gifler. Fred retient mon bras à temps. Elle retourne à ses fourneaux. Dans mon dos, je devine son sourire narquois.
Cette nuit, nous nous retrouvons dans ma chambre, Fred et moi. À nouveau, nous sommes deux petits garçons, deux frères qui ont vu couler le sang, terrorisés par les cris, les larmes et les coups. Nous avons peur pour notre mère. Combien de fois a-t-elle tenté de nous rassurer « Ce n’est rien, Papa a fait une crise, dormez maintenant. » ? Combien de nuits avons-nous passées, tremblant, serrés l’un contre l’autre ?
Fred me reparle du CD, ensemble nous l’écoutons et pensons à toi.

Jeudi 31 octobre
Comme si de rien n’était, la vie a repris son cours. Fred et le Père sont aux betteraves, la vieille à l’étable. Les bêtes n’attendent pas, les champs non plus. Il ne s’est rien passé.
Dans la cuisine où je m’assieds, il ne s’est rien passé. Rien. Les murs restent muets, sur le papier peint, les mêmes fleurs se répètent à l’infini, la même horloge marque le temps, le même frigo vibre, bourdonne et se tait. Et ta voix ? Depuis combien temps l’ai-je perdue. Dans ce décor qui fut le tien, j’attends que s’esquisse ta silhouette. Rien. J’effleure la table, ta chaise, la poignée du tiroir où tu rangeais nos serviettes, tous ces objets que tant de fois tu as saisis, qu’ont-ils gardé de toi ? Rien. Tout est froid, inerte. Je me relève, ouvre les placards, je flaire, en quête d’odeurs de chocolat, de cannelle ou de caramel, rien, que de vieux restes suris. Vide est ta maison, à la façon de ces crânes hébétés de souffrance et d’ennui.
Dans un dernier regard, par la fenêtre, juste au-dessus de l’évier, j’aperçois le chemin que nous empruntions le matin pour aller à l’école. Tu nous faisais toujours ce petit signe de la main qui nous donnait confiance.
De toi, il me reste ce signe et la voix de Léo :

On voyait les chevaux d’la mer

Qui fonçaient, la têt’la première

Je veux les voir, Les chevaux d’la mer, les entendre galoper, hennir de leurs naseaux sauvages et sentir leurs robes tachées de sel. Je veux foncer avec eux dans l’écume blanche…
Je ne passerai pas l’hiver dans ce pays de mort et d’oubli.
J’ai dix-sept ans et je veux voir la mer.

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