Conte de fées

mercredi 15 janvier 2020 par Marie-Hélène Moreau

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— Qu’est-ce que tu fabriques ?
Son cœur qui se décroche. Le geste suspendu, elle ne se retourne pas. Plus facile de mentir sans croiser son regard.
— Rien, je… je trie des affaires.
À peine une hésitation. Sa voix n’a pas tremblé. Elle le pense, du moins. L’espère. Non, elle n’a pas tremblé, il aurait réagi. Il réagit toujours au moindre de ses faux-pas. Un plat un peu trop cuit, le café qu’elle a oublié d’acheter, il faudra boire du thé et il n’aime pas le thé, une facture oubliée, elle n’a que ça à faire, pourtant. Son incapacité, aussi - c’est comme ça qu’il le dit -, à lui donner un fils. Même pas une fille en dix ans de mariage. Rien.
Elle attrape un tee-shirt. Entend le petit rire qu’il émet derrière elle, par avance satisfait de lui-même et de sa répartie.
— Ben, tu fais pas rien, alors, si tu tries des affaires...
Elle ne lui répond pas. Longtemps, d’ailleurs, qu’elle ne lui répond plus. Ou si peu. Plus elle parle, plus les choses tournent mal. Elle a appris à se taire et à baisser les yeux. Ne rien dire à personne, non plus. Ne plus voir personne, même. Éviter les questions. Les regards appuyés. Les bleus sur son visage cachés au fond de teint. Sur les bras, c’est facile avec des manches longues. Elle n’a même plus mal. Plus vraiment.
Le silence s’installe. Dure. Elle sait qu’il attend d’elle une explication. Des excuses, peut-être. Il aime bien les excuses. Mais, excuses de quoi ? Non, juste une explication. Réfléchir. Vite. Elle n’a rien préparé.
Agacé du silence, entre eux, il ne peut s’empêcher de poser la question.
— Et on peut savoir pourquoi tu tries des affaires ?
Elle ferme les yeux. Ça y est, on y était. Les reproches ne tarderaient plus, maintenant. Bon sang… Elle avait cru qu’il rentrerait plus tard, c’est ce qu’il avait dit. Il lui avait menti. Peut-être pour la piéger. Ou peut-être que non. Peut-être juste un hasard. Une malchance, plutôt. Se raccrocher à ça. Trouver l’explication. Vite.
Elle rouvre les yeux. Respire profondément.
— Pour les donner…
— Les donner ?
Il ricane. Pas besoin de savoir à qui elle voulait les donner. Donner était bien suffisant pour une attaque en règle. Son sourire se transforme en rictus, pas besoin de le voir. Celui qu’elle connaît bien. Elle regrette d’avoir cru qu’elle aurait le courage, cette fois, de quitter la maison. Cru qu’elle y arriverait. Voudrait tout effacer. Revenir en arrière quand tout était plus simple. Pas plus heureux, non. Juste plus simple. Plus heureux, c’était il y a longtemps. Elle a presque oublié. Elle était jeune, alors. Elle rêvait à...
— Les donner ?!
Le hurlement transperce ses tympans. Son cœur qui accélère. Ne pas répondre. Non, ne pas répondre. Cela ne sert à rien. Surtout ne pas répondre. Espérer qu’il se lasse. Abandonne. Cela arrive, parfois.
Poursuit sa tâche. Serre les mâchoires un peu plus, encore.
— Parce que tu trouves qu’on roule sur l’or ?
Instinctivement, elle rentre la tête dans ses épaules, arrondit le dos.
— On voit bien que ce n’est pas toi qui travailles tous les jours !
Elle connaît l’argument. L’a entendu mille fois depuis toutes ces années. Pourrait lui rétorquer qu’il n’a jamais voulu qu’elle aille travailler. Pour quoi, pour qui et, surtout, pour combien ? Il demandait sans cesse et, sans lui interdire, faisait toujours en sorte qu’elle laisse tomber. Ils en veulent à ton cul, c’est ce qu’il lui disait.
— Je ne les mets plus. Je me suis dit…
— Tu t’es dit quoi ?
Le mépris dans sa voix. Comme un genre de dégoût. Au point qu’elle se dégoûte elle-même, parfois. Elle a osé se dire. Osé penser. Osé, surtout, prendre une décision en dehors de lui. Sans lui.
Il secoue la tête.
— Pfff...
Comme un crachat.
Elle ferme les yeux, à nouveau. Attend. Elle sait qu’il n’a pas terminé. Une parole ou un coup, ça, elle ne sait pas. Non, même après tout ce temps, elle ne sait toujours pas.
— Vends-les, plutôt !
Il a crié si fort qu’elle sursaute. Ne se retourne pas, pourtant. Ne peut pas. Physiquement. Ne peut pas. Baisse juste la tête.
— Pour une fois, tu servirais à quelque chose.
Il sort. Ça y est, il a fini. La porte de la chambre claque derrière lui. Elle l’entend qui descend l’escalier pesamment. La télé qui s’allume. Une émission qu’il ne veut pas rater, c’est pour ça qu’il a laissé tomber. Peu importe. Il sait qu’elle sera là, plus tard. Il aura tout son temps. Elle expire longuement. S’aperçoit qu’elle a, sans le vouloir, retenu sa respiration. Depuis combien de temps ? Ses mains qui tremblent.
Elle reprend sa tâche. Comme une thérapie. Lentement. Plie les tee-shirts, les chemises. Les pantalons, ensuite. Culottes et soutien-gorge. Gestes mécaniques qui soudain la soulagent. Son cœur qui ralentit. Elle se revoit. Maison de son enfance où la vie était douce. Elle pliait les vêtements, aussi. Vêtements de poupées. Les petites robes roses, chaussures à hauts talons. Elle aimait lire les contes où fées et chevaliers terrassaient les dragons, les sorcières et les maris jaloux. Pensait que tout finissait bien, toujours.
Elle s’arrête et regarde la pile, devant elle. Vêtements défraîchis. Des années de lessive. Années de vie. Elle tend le bras vers le haut de l’armoire. Un rire lui parvient, assourdi. Comme si elle le voyait. Télé et canapé. Elle serre les mâchoires. Renoncer ? Comme dix fois, déjà. Cent. Par crainte des conséquences. Crainte de sa colère. De ses coups. Ou de ses mots. Pires, parfois, les mots. Crainte du qu’en dira-t-on, aussi. Elle sait que c’est stupide. Tenter un autre jour, peut-être ? Oui, remettre à demain. Mais demain, aura-t-elle le courage ?
Elle attrape le sac. Ses gestes plus rapides, maintenant. Y enfourne les vêtements, ajoute un pullover. Va jusqu’à la salle de bain, sort d’un tiroir la vieille trousse de voyage qui ne sert jamais - pourquoi aller ailleurs quand on est bien chez soi, c’est ce qu’il dit toujours -, y met sa brosse et ses médicaments, le dentifrice qu’elle repose pour qu’il n’en manque pas. Se surprend de ce geste. S’agace. Reprend le dentifrice en victoire dérisoire. Ferme la trousse et la glisse dans le sac. Elle sort de la chambre. Musique qui résonne à travers les portes. La page de publicité. En haut de l’escalier, elle hésite un instant. Attendre encore un peu. La fin de la publicité, au moins. Être sûre qu’il ne surgira pas. Ses pieds glissent, silencieux, elle a atteint l’entrée. Enfile son manteau. Sans bruit. Elle attrape ses clés. Cliquetis du métal. Les repose. Plus besoin, elle ne reviendra pas.
— Tu vas où ?
Elle se fige, une main sur la poignée. La poignée est glacée. Répondre. Prendre le ton de celle qui n’a rien à cacher. Mentir.
— Apporter les vêtements.
Sa voix, juste un murmure.
Il avance vers elle, la scrute. Tente de voir dans ses yeux le mensonge ou la peur. Il y verra les deux s’il regarde bien. Baisse les yeux.
— Je t’ai dit de les vendre si tu n’en voulais plus.
Elle ne sait pas quoi dire, alors elle ne dit rien.
Il attrape le sac, lui arrache des mains et le jette sur le sol. Leurs regards se croisent.
— Tu crois que j’achète des vêtements pour qu’ensuite tu les donnes ?!
Dans ses yeux, elle voit de la jouissance. Ne bouge pas. Juste baisser la tête. La relève finalement. Pense aux contes où fées et chevaliers terrassaient les dragons, les sorcières et les maris jaloux.
Le regarde dans les yeux. Une lutte silencieuse, entre eux. Elle soutient son regard. Sourit. Pense aux contes où fées et chevaliers terrassaient les dragons, les sorcières et les maris jaloux.
Elle a gagné, cette fois, et le coup qui l’atteint ne peut plus rien changer à cette réalité. Pense aux contes de fées où tout finissait bien.
Car oui, elle partira. D’une manière ou d’une autre. Pense aux…
S’affaisse lentement.

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