Croque-la-mort

jeudi 1er octobre 2026 par Damien Ferez

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026

Je n’y peux rien, monsieur le juge, vous avez ma parole, si je mens qu’on m’envoie au cimetière. À l’époque, j’habitais le Père-Lachaise, un cimetière où il fait bon vivre, dans une petite concession dont je tairai le nom : faut pas se mettre les morts à dos, ils aiment pas ça, les morts. J’avais perdu père et mère. Je n’avais pas de pied à terre. Pas de ressources, pas de famille, pas de métier, pas de connaissance. Je n’étais pas parti du bon pied, quoi. Comment fait-on pour survivre quand on a 15 ans et que l’on n’a rien de rien ? Je vous le demande, monsieur le juge. Déjà, on cherche à se terrer. Pas à s’enterrer, hein, ne vous y trompez pas, je ne tenais pas le moins du monde à me supprimer. Je voulais juste me trouver un petit chez-soi tranquille, gratuit de préférence, où on me laisserait vivre peinard. Et les cimetières, y’a pas mieux pour ça. Les habitants n’en ont rien à faire des autres, c’est pas eux qui vous chercheront des noises. En plus, les mausolées, y’en a de rudement chouettes. Celui que je m’étais déniché était bien plus grand que la piaule de mes parents du temps de leur vivant. Bref, je ne faisais de tort à personne et personne ne m’en faisait en retour. Jusqu’au jour où je me suis fait pincé par le vieux Firmin, paix à son âme. Il était sur ses gardes depuis un petit moment, le Firmin. Il s’était rendu compte de mes allées et venues et, ce soir-là, il m’attendait de pied ferme devant le caveau. Comme je m’approchais mine de rien, chantonnant gaiement, il surgit devant moi et m’agrippa le collet.
— Ah ! Je te tiens enfin, mon petit bonhomme ! 
Je tentai de me libérer, d’esquiver, de me sauver, mais il avait la poigne rude, le bougre. Je trébuchai sur la tombe voisine et tombai dans les bras du bedeau. Il me remit illico sur mes pieds et m’emmena en grognonnant chez lui, une bâtisse qui jouxtait le cimetière et que l’on réservait au conservateur.
— Qui es-tu, mon gaillard ?
— Je m’appelle Octave.
— Ils sont où, tes parents ?
— Ben ici, au cimetière. Du coup, c’est un peu chez moi, ici.
— Taratata ! Tu m’en diras tant ! Si tous les morts s’amusaient à rameuter leur progéniture avec eux, on serait pas sorti de l’auberge, tiens. Et qu’est-ce que tu fabriques ici ?
— Je ne fais rien de mal, monsieur. Je me mets à l’abri, c’est tout.
— Tu te crois à l’hôtel ou quoi ? M’est avis que la maréchaussée ne serait d’accord avec toi, mon petit.
Je crois qu’il n’avait aucune intention de me livrer, monsieur le juge. Ce n’est pas qu’il avait bon cœur, voyez-vous, mais il avait un besoin criant d’aide et il ne pouvait pas mieux tomber que sur moi.
— Il y aurait bien une solution… Vois-tu, je suis à la recherche d’un apprenti. Le travail ne manque pas ici, et je commence à me faire vieux. Si tu acceptais de travailler pour moi, je pourrais peut-être fermer les yeux…
— Travailler pour vous ? Mais à quoi ?
Il n’était pas seulement gardien de cimetière, le Firmin, c’était également le croque-mort officiel du quartier. Et il ne mentait pas : avec la guerre qui battait son plein, les morts se bousculaient au portillon. Il en arrivait par charretées entières, en veux-tu en voilà, pour le plus grand bonheur de notre homme. Sa fortune était assurée.

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Durant les années qui suivirent, j’appris les rudiments du métier. Firmin était un instructeur peu bavard, ses compétences éclataient au travers de chacun de ses gestes. Il savait tout faire : redonner le sourire à un mort grimaçant, remplacer une jambe au pied levé, rendre des couleurs à un anémique, rafistoler un soldat éventré, rendre à chacun ce qui lui appartenait après une explosion groupée… Un grand professionnel dont je m’inspirais avec vigueur et respect. Bientôt, je devins son égal et notre association prospéra. Ce fut la grande époque de « Pompes funèbres Firmin, père et fils ». Bien évidemment, pour être exact, il eût fallu ajouter le mot « adoptif » après « père et fils », sur la devanture. Mais Firmin finit véritablement par me considérer comme son propre fils, surtout lorsqu’il se rendit compte du bien-fondé de son choix et de mes capacités thanatologiques hors du commun.

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Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. La guerre cessa et, avec elle, son lot de cadavres à requinquer. Les affaires étaient en berne. Byzance était bien loin et les vaches maigres s’approchaient en meuglant à qui mieux mieux. Firmin eut alors l’idée de se spécialiser dans les suicidés. Cela nous sortit de l’ornière pour un temps. À l’époque, la profession rechignait, effrayée, à frayer avec ce public. Les considérations religieuses pesaient lourd alors, et les familles de suicidés, en plus d’être effondrées de chagrin, se trouvaient confrontées au rejet du clergé. Il n’était pas aisé de trouver un curé compatissant, un cimetière accueillant. Et c’est là que nous entrions en jeu. Nous essayions de rendre présentables les cadavres honnis. Discrètement, nous proposions des solutions à chaque cas, même au plus abracadabrantesque. Nous dissimulions sous un élégant foulard de soie les stigmates malvenus des pendus. Simple mais efficace. Nous reconstituions chaque fragment manquant chez les adeptes de la roulette russe. Nous apaisions les traits torturés des empoisonnés. Notre trousse à outils était infinie. Elle n’avait d’égale que l’imagination des concurrents au suicide. Le bouche-à-oreille fonctionnait du feu de Dieu, si j’ose dire, et les clients affluèrent de nouveau. Mais il était dit que le malheur ne me lâcherait pas si facilement. Un deuxième coup dur n’allait pas tarder à me tomber dessus, et celui-ci était bien pire que la paix…

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En effet, alors que nos affaires étaient florissantes, que la vie était belle et semblait enfin s’appuyer sur des bases solides, Firmin décida un beau jour de rejoindre nos chers clients. Je ne vis rien venir. Je ne comprends toujours pas ce qui put lui passer par la tête, et par la mienne, pour ne rien voir. Lui, qui connaissait pourtant le sujet sur le bout des doigts, sans doute l’un des plus grands spécialistes du suicide de notre temps, pourquoi voulut-il, un beau matin, passer le cap, vivre à son tour la mort volontaire ? Il le savait, bon sang, que ce n’était pas un jeu, qu’on n’en réchappait que rarement. Cela ne l’empêcha pas d’ouvrir le gaz et de fermer les yeux. Il aurait pu choisir une mort plus délicate à maquiller, merci posthume. Toutefois, j’eus beau faire tout ce qui était en mon pouvoir pour lui redonner un aspect honorable, cela n’empêcha pas sa perte de causer la mienne. Je me retrouvai seul à nouveau, comme avant notre rencontre quand je logeais, clandestin, dans mon cénotaphe. J’étais au trente-sixième dessous, ne m’occupais plus guère de mon entreprise…

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Je dis « mon » entreprise à bon escient : Firmin m’avait tout légué. Il avait causé et mon désespoir et ma fortune. Je n’ai jamais changé le nom de notre petite compagnie, « Firmin, père et fils », je n’en suis pas moins le seul et unique propriétaire. Et je voulais à tout prix son essor, du moins sa survie, en hommage à Firmin.

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Cependant, le temps n’était plus au beau fixe. La mort provoquée de Firmin éloigna bizarrement de nous une partie de notre clientèle. Et puis, surtout, le suicide n’était plus à la mode. Le moral ambiant était au plus haut. Les Trente Glorieuses battaient leur plein. On nageait dans le bonheur. Dans ces conditions, les candidats au suicide ne se bousculaient guère et mon fonds de commerce périclitait. Il me fallait agir, et vite, si je ne voulais pas rejoindre mes chers macchabées… C’était eux ou moi, il n’y avait pas à tortiller. Ils ne voulaient plus mourir ? Eh bien, c’est ce qu’on allait voir ! C’est bien simple : j’allais les y aider. J’allais les suicider. S’il fallait les pousser un peu à se donner la mort, eh bien allons-y : un suicide involontaire, quoi. Dans les faits, on n’y verrait que du feu. Mais il ne fallait pas faire n’importe quoi, il fallait que j’agisse dans les règles de l’art. Je n’étais pas un vulgaire assassin quand même, j’étais — je serai — un suicideur…

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Pour comprendre la suite, il faut que je vous dévoile un autre de mes passe-temps, monsieur le juge : le dessin. Voyez-vous, je ne suis pas un simple croque-mort talentueux, je suis également un croque-la-mort au sens propre. Je croque les morts, je les dessine, quoi. Depuis mon plus jeune âge, je dessine comme je respire. C’est mon vice, ma passion, ma raison d’être. Lorsque Firmin m’initia à son noble art, il m’ouvrit également la porte vers un atelier de dessin hors du commun. Ici, point de problème pour trouver des modèles des plus variés, qui plus est toujours volontaires. Je n’ai jamais rencontré un seul mort refusant de poser pour moi. En plus, et cela est suffisamment rare pour être souligné, ces modèles acceptaient de demeurer immobiles des heures durant. Pas besoin de rappel à l’ordre, ils pouvaient garder la pose, sans pause, éternellement. Ils ne rechignaient jamais non plus à poser nu, sans demander de suppléments. Des modèles modèles, quoi. Firmin n’appréciait pas trop ce hobby, je l’avoue, toutefois, si cela n’empiétait pas sur mon travail, il le tolérait. Rapidement, je devins un croqueur de mort hors pair.
À l’heure où je décidai de devenir suicideur, je me tournai naturellement vers mes carnets de dessins. Pour ne pas frapper au hasard, je décidai de m’inspirer de mes croquis. Je les avais croqués, mes morts, désormais je les imiterais. Je passai de longues heures avec eux afin de faire mon choix, de dégoter le cas idéal. Je voulais commencer par du facile, du basique. Adélaïde fut l’élue. Il ne me restait plus qu’à mettre mon plan à exécution.

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Ce n’était pas une originale, Adélaïde : un simple plongeon depuis le Pont-Neuf. Aucun frou-frou, pas de falbalas. On ignorait si elle était morte sur le coup, de la chute, ou noyée, ou les deux. Peu importe : cette mort paraissait des plus adéquates pour débuter. Elle ne demandait ni préparatifs pléthoriques, ni investissements inconsidérés, ni accessoires à gogo. Il suffisait de se trouver au bon endroit au bon moment et le tour était joué. Le bon endroit, ce fut le même pont : on ne change pas une recette qui gagne. Le bon moment, je n’eus pas à l’attendre très longtemps. Dès le premier soir, j’y trouvai mon bonhomme, accoudé, esseulé, l’air un brin désespéré. Peut-être était-il d’ailleurs sur le point de faire tout le travail lui-même. Si tel n’était pas le cas, lui donner un petit coup de pouce ne semblait pas sorcier. Il n’y avait personne à l’horizon, l’occasion était trop belle. Je m’approchai de lui en tout bien tout honneur, monsieur le juge. Oh, je revois encore la scène dans ma tête. J’entends notre discussion, comme si c’était hier.

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— Bonsoir, monsieur. Vous allez bien ?
— Euh… Bonsoir.
— Vous savez, il n’y a pas de mal à aller mal. Ça arrive à tout le monde, même aux meilleurs. Vous n’avez pas à vous torturer, à vous en vouloir.
— Mais tout va bien… Il n’y a pas de problème.
— La vie est dure, vous avez bien raison. Vous avez réussi à tenir jusqu’à aujourd’hui, c’est déjà un exploit en soi. Vous pouvez laisser tomber maintenant. Personne ne vous en tiendra rigueur. Et puis, vous savez, les choses vont rarement en s’améliorant.
— Hein ?
— Il ne faut pas croire aux contes de fées, vous avez passé l’âge. Ça n’ira pas mieux. Ça ne va jamais mieux, croyez-en ma vaste expérience.
— Je ne comprends pas…
— Rassurez-vous : vous avez pris la bonne décision. Il ne vous reste plus qu’à faire le dernier pas. Vous avez fait le plus difficile en venant jusqu’ici, il ne sert à rien d’hésiter davantage. Allez-y : enjambez le parapet !
— Mais vous n’êtes pas bien !
— Oh, je ne vais pas vous abandonner comme ça, rassurez-vous. Je suis là pour vous aider. Je suis avec vous, voyez-vous. Venez par ici. Donnez-moi votre jambe...
— Mais… Ne me touchez pas ! Je ne vous permets pas !
— Laissez-vous faire. Vous allez voir, tout va bien se passer. Vous ne sentirez rien, je vous le promets. Passez le pied par-dessus la rambarde maintenant, s’il vous plait, ne vous faites pas prier.
— Mais vous allez vous arrêter ou quoi ?
- -Allez, plus moyen de faire marche arrière. Il n’y a personne : c’est le moment de faire le grand saut. On y va !
— Mais vous êtes fou ou quoi ?

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C’est le moment qu’il choisit, le zigue, pour sortir son revolver. Quoi ? Il changeait d’avis ? Il voulait se la jouer roulette russe ? Ça ne me convenait guère : c’était beaucoup plus sanglant à réparer, les dégâts. Et ce n’était pas ce qui était prévu. Quand on a un plan, il faut le suivre. Alors, n’écoutant que mon courage et les grandes lignes de mon projet, je le saisis par le ceinturon et je le fis basculer par-dessus le parapet…

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Comment aurais-je pu me douter qu’une péniche passerait sous le pont pile à ce moment-là ?
Comment aurais-je pu imaginer que le chargement de blé de ce bateau amortirait la chute ?
Comment aurais-je pu deviner que mon bonhomme n’était pas un simple quidam remué par des idées suicidaires, mais un agent assermenté de la police, un condé, qui ne mettrait pas longtemps à remonter et sur le pont et ma trace pour me glisser les menottes au point du jour ?
Vous voyez, monsieur le juge, quand je vous dis que ce n’est pas ma faute, je ne mens pas. J’ai vraiment joué de malchance et je n’y suis pour rien dans tout ça. Moi, j’avais tout fait pour que ça se déroule sans anicroche.
Voilà. Je n’ai rien d’autre à ajouter sur l’affaire. Ah si, une dernière chose : si vous décidez de m’envoyer à la guillotine, pouvez-vous avoir l’obligeance d’envoyer ma dépouille à cette adresse s’il vous plaît ? C’est ma compagnie de pompes funèbres, et mon successeur vous serait fort reconnaissant, monsieur le juge. Il faut encourager les petits jeunes qui débutent, non ?


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