[Découvrez ce texte lu, illustré et mis en musique par Corine Sylvia Congiu]

- Destination mardi matin
- Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
Elle est à côté de moi, à la place du mort comme on dit. Son dos effleure à peine la forme du dossier. La pointe de ses pieds repose sur le tapis de sol, là, juste en-dessous de la boite à gants. Ses cheveux blancs, montés en chignon, chatouillent le toit de l’habitacle. Ses mains sont posées sur ses genoux. Elle a de jolies mains, des doigts effilés et délicats, ornés de bijoux qui transcendent son grain de peau parsemé de taches de vieillesse. Le rayonnement de ses bagues agit tel un sourire malicieux, faisant la nique au temps qui passe. Sa robe est à l’image de sa féminité, des couleurs chatoyantes mettent en valeur sa taille et la rondeur de ses hanches. Sa présence physique ne laisse pas indifférent, elle s’imprime tout naturellement dans l’espace, pendant que les effluves voluptueux de son parfum se diffusent.
Le regard droit devant, ses oreilles ont déjà satellisé le moindre indice sonore. Tous ses sens sont aux aguets. Une première lance verbale ne saurait tarder, je la ressens, je l’entends se préparer, là, à l’intérieur de son cerveau.
Philippa, c’est mon trajet du mardi matin, de son domicile à l’hôpital, pour sa séance de « chimiolavie » comme elle dit. Depuis bientôt deux mois, je suis son chauffeur hebdomadaire sur le planning de l’association « Les transports en partage ».
Philippa fait partie de ces personnes pour qui le silence a une résonance dérangeante. On ne doit pas rester sans rien dire, ça ne se fait pas. C’est laisser libre cours à toute mauvaise interprétation : d’un manque de conversation, à un moral en berne, à des soucis personnels, ou alors à un jugement arbitraire de mauvaise compagnie. Quand le silence devient source de désagréments, quand il s’acoquine avec des pensées angoissantes, faut pas laisser la machine convoquer tout un régiment, faut agir, de la météo aux infos y a de quoi dire.
Chaque mardi matin, c’est parti pour un festival de phrases, sorties toutes fraîches du frigo des infos. Mais attention, réappropriées comme des vérités, ah ben oui quand même, quand Philippa parle, c’est pas pour rien dire. Un sujet en amène un autre, toujours extérieur à elle, Philippa ne parle jamais d’elle-même. S’il s’agit du 20 heures, elle s’exprime avec les mêmes intonations que le présentateur télé. Le rythme de son débit de mots à la minute est si rapide qu’il gèle instantanément mes neurones. Parfois, si ça s’éternise, je m’envole, tels les akènes à aigrettes des pissenlits blancs. J’entends sa voix, mais je ne suis plus là.
Elle a pourtant une si belle voix Philippa, douce et chaleureuse, avec des variations d’intonation qui chantent à mes oreilles. Comme j’aimerais la découvrir dans un autre contexte.
Pour moi, Philippa c’est le contraste à l’état pur. Une présence distinguée qui inspire l’envie de la découverte et une présence fatigante qui suscite la fermeture.
Feu rouge. Cette couleur a le don magique de stopper, d’un coup, le débit de paroles, même en milieu de phrases. C’est très troublant.
Dans ces petits répits, j’invente des stratégies pour aborder avec Philippa ma croyance sur les vertus du silence. Cet espace qui remplit le vide. Cette magie qui crée du lien au-delà du verbe. Amplificateur naturel du sens des mots, de la mélodie de la musique.
Le silence est inoffensif Philippa, ne le craignez pas, c’est un ami, il a des vertus salvatrices. Et peut-être pourrons nous, ensemble, découvrir et écouter le timbre de votre voix, celui qui attend patiemment d’être à votre service.
Ils s’enlacent tendrement, sans se regarder, chacune des parties de leurs corps se positionne pour un rapprochement naturel. Mon regard ne parvient pas à se concentrer sur autre chose. Il se dégage de leur présence une telle douceur, une telle tranquillité, que la plus petite notion de sensibilité est éveillée. Pourtant, à mon arrivée dans le parc, leur intrusion m’a dérangée. Ils occupaient mon banc habituel, celui que j’utilise régulièrement lorsque j’ai de l’attente entre deux transports. D’où je suis, je peux observer mon banc. Il a été repeint, une jolie couleur verte l’habille désormais. Je n’avais pas remarqué combien il était gracieux et bien placé sous ce saule qui lui donne une allure de banc des amoureux. Ce changement de place et de perspective me trouble, mes yeux ne peuvent plus s’accrocher aux détails immuables qui déclenchent ma détente. Mon regard papillonne, pour revenir immanquablement sur le banc des amoureux. Ce couple dégage un quelque chose d’hypnotique, tel un tableau dans une galerie d’art.
Ma pause est décidément bien différente aujourd’hui. Elle ne m’apporte pas le repos instinctif procuré par mes rituels. Elle impose un nouveau décor à mon champ de vision, une nouvelle ambiance sonore avec la proximité de la mare aux canards, une nouvelle posture pour m’adapter à la forme contemporaine du banc. Cependant, petit à petit, l’inconfort s’estompe, un effet libérateur s’éveille.
Je vais chercher ma voiture, l’heure du rendez-vous de ma passagère arrive à son terme. Depuis peu, le retour est en totale opposition avec l’ambiance du trajet aller. Une partie de Philippa semble être restée à l’hôpital, pendant que l’autre partie est assise, là, à côté de moi, à la place du mort comme on dit. Aujourd’hui, son dos s’est arrondi le long du dossier, ses mèches de cheveux n’ont plus la force de chatouiller le toit du véhicule, le chignon a perdu de sa superbe, ses poings fermés emprisonnent ses doigts de fée, la lumière des bijoux est en berne. Le feu rouge est inutile, il n’y a rien à stopper. Même l’effluve du parfum a disparu. Le corps altier se ratatine. Seule la voix de Philippa parvient à exorciser ce retournement. Elle est douce, feutrée, elle vient de l’intérieur, elle ressent et traduit ce qui se passe, là, maintenant, par petites phrases. Il y est question de la vie, du temps qui passe, des souvenirs, de la fatigue qui embrume les projets d’avenir, et de toute façon, de quels projets parle-t-on lorsqu’on se fait vieille et malade.
Au moment où nous passons à proximité du parc, j’aperçois le couple, enlacé sur le banc des amoureux. Je me penche, avec l’espoir que mon mouvement attire le regard de Philippa. Elle suit des yeux la direction proposée et aperçoit, elle aussi, les deux amants.
La femme, une personne âgée, des cheveux blancs coupés court, un foulard coloré autour du cou, la tête posée délicatement sur l’épaule d’un homme. L’homme, un vieux lui aussi, le visage protégé par un chapeau qui lui donne une allure d’acteur de cinéma des années cinquante. Il a les jambes croisées, sa posture laisse deviner ses chaussures de ville surmontées de socquettes bleu marine. Son costume, bien taillé, épouse adroitement le style de la robe estivale de la femme. Leurs deux corps sont déposés sur le dossier du banc, dans un délicat laisser-aller, on a l’impression qu’ils pourraient rester là une éternité. La sensualité de leur présence sublime la beauté naturelle de ce parc urbain. Ils sont vieux, ridés, ils sont beaux, bien décidés. On a l’impression que tout est à sa place. Il suffit parfois d’un élément pour que tout à coup, tout soit à sa place.
Mon regard croise celui de Philippa. Ses yeux s’illuminent. En une fraction de seconde, une lueur complice nous relie au cœur de ce temps suspendu.
Le corps de Philippa se redresse, sa respiration anime en souplesse le mouvement naturel de sa cage thoracique, son dos s’étire sur le dossier du véhicule, ses mains lissent délicatement les plis de sa robe froissée. Elle se tourne à nouveau vers le parc et plus particulièrement vers le banc des amoureux, qui s’éloigne tout doucement.
Elle observe le défilement du paysage. Ses yeux découvrent ce nouveau champ de vision, que nous traversons pourtant depuis plus de deux mois. À cet instant, inexorablement, Philippa s’offre à la poésie du regard.
Ce trajet du retour n’a pas de mots, il s’exprime de lui-même, avec toutes les sonorités colorées d’un corps qui renaît.
Je n’ai plus eu de trajets du mardi matin. Tout s’est arrêté d’un seul coup. Feu rouge. Plus rien à dire, plus rien à voir... circulez.
Philippa a déménagé chez sa fille, dans la région parisienne. Après de multiples tentatives de persuasion de la part de ses enfants, elle s’est décidée du jour au lendemain, elle les a appelés pour leur dire qu’elle était prête, maintenant. Pour une meilleure clinique dit-elle, de meilleurs soins espère-t-elle. Mais surtout, ne plus être seule dans son petit appartement au quatrième étage sans ascenseur, « C’est pas ça la vie ! » Ce sont ses premiers mots, écrits sur la carte postale envoyée à l’adresse de l’association quelques semaines après son départ. La « chimiolavie » s’est arrêtée. La boule a diminué de la taille d’une cerise, il a été décidé de la laisser là où elle s’est nichée. Un répit à prendre dans ce nouvel espace-temps. Agréablement illustrés de sa fine écriture aux lettres déliées, une douce légèreté émane des mots de Philippa.
Aujourd’hui, le facteur a déposé une nouvelle carte. Un jardin public, arboré, lumineux où mon regard se perd dans la profondeur de la photographie.
Je passe régulièrement près du parc. Parfois, je m’assois sur le banc des amoureux, à la recherche d’un souvenir. Puis, j’alterne avec le banc d’en face, le contemporain si inconfortable. Changement d’horizon, pour m’ouvrir à d’autres perspectives.
