Dostoievskaïa

mardi 31 juillet 2018 par Nathalie Barrié

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018

Les visiteurs se succèdent chez Anna Grigorievna pour présenter leurs condoléances.
« Votre mari… un grand écrivain… un grand homme… »
Poignées de main dans le froid de février. Anna aimerait accompagner l’âme du défunt. Éviter ce remue-ménage indécent que font les vivants pour se prouver qu’ils sont bien accrochés au monde, dérisoire supériorité sur les morts dont la plupart ne se délectent jamais assez. L’idée d’obscénité ne lui viendra à l’esprit que plus tard.
S’arrêter, se recueillir. Écouter Fedia lui parler. Car il est là, tout près, planant encore dans la maison autour d’elle et des enfants. Comment leur crier qu’on la laisse seule pour scruter le vide, écouter le silence, déceler l’indicible ? Quête délicate, qui n’ose ni s’avouer, ni s’imposer. Étrangère aux solennités. Devrait-elle chasser ces gens ? Quel manque de fermeté, quelle faiblesse impardonnable au moment crucial. Va-t-elle décevoir Fedia ? Comment entendre, au cœur du tintamarre ? Mille diables colorés, déchaînés, font ronde autour d’elle pour détourner son attention.
À flot continu, un individu bigarré – diacre, soi-disant – se balance d’avant en arrière en célébrant les mérites chrétiens de Fédor Mikhaïlovitch. Il ne partira pas avant d’avoir reçu sa pièce d’or. Une vieille toupie offre de laisser sa fortune aux enfants, à condition qu’Anna l’aide à récupérer un héritage. Une femme douce plaide pour un remariage, un très beau parti… Un éditeur réclame les droits de publier les œuvres complètes du défunt. Le professeur Wagner, spirite réputé venu de Saint Pétersbourg, sollicite l’autorisation d’évoquer l’âme de Fedor Mikhaïlovitch.
« Laissez son âme en paix », a-t-elle la force d’articuler avant de s’effondrer dans le fauteuil où Fedia, la semaine passée, faisait encore la sieste. Et quand, exténuée, elle se met à sangloter nerveusement, la foule se retire à reculons, comme une vague. Elle sait que ce répit durera à peine jusqu’au lendemain. Ils sont soudés dans un même dessein, ces inconnus qui ne se connaissent pas même entre eux : lui refuser le recueillement, empêcher la communion des âmes.
Le soir tombé, après que Wagner a voulu évoquer l’esprit de Fedia, Anna sombre dans un sommeil de plomb où son mari lui apparaît, triste et blafard. La jeune Aimée, assoupie près d’elle, se dresse sur le lit en murmurant : « Maman, j’ai vu papa en rêve. Il se relevait, il était tout pâle. »
Le matin suivant, on conduit Anna et les enfants au cimetière. Tout ceci n’est sans doute qu’une funeste comédie. Leur cache-t-on la vérité ? Il y a d’un côté les apparences, de l’autre, le fond de leur cœur. Le lien entre les deux n’apparaît pas. Ça ne tient pas. Inutile de chercher la moindre correspondance entre l’agitation superficielle mise en scène pour occuper leurs journées et ce figement interne. À quoi tout cela rime-t-il ? Oublie-t-on l’essentiel ? Pourquoi ne dit-on pas carrément à Anna qu’elle ne reverra jamais Fedor Mikhaïlovitch ? N’est-ce pas cela, la vérité ? Si impossible à croire qu’elle ne sait s’en persuader. De quoi s’agit-il ? Où est Fedia ?
—  Où est papa ? demande, comme en écho, le jeune Alexis, la tirant d’un monologue avec elle‑même.
—  Mon dieu, Aliocha, j’aimerais le savoir. Probablement là-haut.
Elle regrette ces mots quand l’enfant lève vers le ciel blanchâtre un regard scrutateur, plein d’espoir. Poupée de chiffon dans laquelle on plante des aiguilles, elle se sent percée à jour. Incapable d’apaiser ses enfants. Inutile.
Et quelle est la raison d’une telle agitation autour d’elle ? Qui sont donc tous ces gens empressés ? Les figurants d’une triste farce voulant gagner quatre sous ? Le personnel d’un asile chargé de la promener jusqu’à un tombeau abandonné, dans l’espoir d’un choc salutaire ? N’ont-ils pas une famille à eux, pour tant s’occuper de la sienne ? D’où sortent ces vagues connaissances qui lui dictent sa conduite, lui secouent la main, font des déclarations qu’elle n’entend pas ? Savent-ils quelque chose qu’elle ignore ? Et qu’est-ce qui lui prouve, à elle, que la tombe où on la conduit est bien celle de Fedor ?
Elle ne voit pas le rapport entre la dalle en marbre glacé, recouverte de neige molle que le vent balaie en tas scintillants, et la main de Fedia qu’elle a tenue toute une nuit. Ses efforts pour la réchauffer étant peu à peu devenus vains, au matin le froid et la raideur l’ont envahie jusqu’aux os.
Elle a oublié ce qui s’est passé entre ces deux choses, il faudrait dire ces deux impressions, la main et la tombe, brutalement rapprochées dans le temps comme si entre elles, une boucle du ruban de la vie avait été sectionnée. Elle leur cherche en vain un point commun, une continuité. La froideur, peut-être ? Elle a dû rater un tournant.
Tout juste se rappelle‑t‑elle que quand le Hofmeister Abasa lui a remis la lettre du ministère des Finances spécifiant que l’Empereur lui assigne une pension de veuve de deux mille roubles, elle s’est sentie si émue qu’elle a joyeusement couru l’annoncer… à Fedia. Ce n’est qu’en entrant dans la chambre où le corps reposait qu’elle s’est rappelé qu’il n’était plus en mesure de l’entendre et que sa joie s’est changée en détresse. Il aurait été si heureux d’apprendre la nouvelle ! Combien cette absurdité semblait pourtant plus logique que le nouvel ordre, ou le nouveau désordre des choses…
Fedia a toujours attendu une aide, un geste du gouvernement, qui n’arrive qu’à sa mort. Quelle triste farce joue-t-on là ? Paie-t-il cette bourse de sa vie ? Dans ce cas, au diable les deux mille roubles. Le scénario cloche quelque part. Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent.
Ces inconnus, déblatérant leurs condoléances comme de mauvais acteurs, ne sont-ils pas des aliénistes chargés de la séparer de sa famille pour l’enfermer quelques semaines ? Il faut le dire à Fedia. Il ne permettra jamais ça. Tous ces gens ne sont payés qu’à la tromper. Fedia est encore là-haut, dans sa chambre. Elle est sûre d’entendre son pas lourd, des froissements de feuilles. Il les surplombe, il scrute l’âme humaine qu’il dissèque au scalpel sur la page. Il sait tout. Elle va bientôt reprendre le travail, sous sa dictée. Leur commun labeur.
Ces jours‑ci, il arrive à Anna de monter trois marches d’escalier en direction de la chambre, puis elle hésite, s’arrête. Et s’il n’y est pas ? Et si le bruit qu’elle entend n’est que le vent agitant le battant du volet ?
Et s’il y est, ne va-t-il pas s’emporter contre elle ? Elle a toujours servi de truchement entre lui et le monde. À présent, le monde prend sa revanche et elle faillit pour la première fois à sa mission, celle d’éloigner les intrus.
Quelques jours plus tard, en rentrant du cimetière, elle trouve à la maison le vieux général Bablinkov, qui a connu Fedor en Sibérie. Il vient de se présenter à elle quand soudain, la bonne fait irruption dans la pièce en criant : « On a tué l’Empereur ! » Anna sent le cœur lui manquer ; le vieillard s’effondre dans le fauteuil de Fedor Mikhaïlovitch, il faut lui appliquer les sels.
Fedor est mort un mois avant le tsar. Nul bruit dans la chambre du haut ne vient commenter cela. Et quand le vieux Bablinkov verse des larmes sur son épaule, Anna ressent pleinement la nouveauté de sa solitude. C’est alors qu’elle perçoit nettement qu’ici bas, jamais plus une voix d’homme ne murmurera Anouchka à son oreille.

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