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ELSA VALSE ET VALSERA

dimanche 5 mars 2017 par Anne Villandry

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017

Elsa B., 15 ans, élève de 3e au collège Saint-Exupéry, marche droit devant elle dans les rues de Paris.
Comme d’habitude, sa silhouette à la fois longiligne et déjà féminine, son teint ensoleillé piqueté de taches de rousseur, ses longs cheveux bruns qui flottent au vent lui attirent les regards masculins, mais aujourd’hui, elle n’en a cure. Les yeux brouillés de larmes, elle traverse sans le voir un des plus beaux printemps de la décennie et se heurte aux passants qui ne s’écartent pas assez vite.
– Ça ne va pas, mademoiselle ? » demande une voix qu’elle n’entend pas.
Elle est déjà loin, bouscule une mère de famille encombrée de paquets et d’enfants, qui s’indigne en vain :
– Ces jeunes, ça ne respecte plus rien !
Cette fois, elle a entendu et ricane :
– Décidément, c’est le jour !
Elle court maintenant, zigzague entre les promeneurs, récolte insultes et quolibets et finit par se jeter dans un square où elle se laisse tomber sur un banc, se délestant du cartable dont les bretelles lui scient les épaules. Elle pleure, pleure comme seuls savent pleurer les enfants, étouffée par un chagrin démesuré.
Autour d’elle, le printemps bourdonne d’allégresse. Des oiseaux ivres de soleil pépient à tue-tête, des parfums sucrés portés par la brise viennent lui caresser les narines, des pétales jaunes et roses pleuvent sur ses cheveux. Couleurs, odeurs et rumeurs se mêlent en une fête d’autant plus exaltante qu’elle est inhabituelle. C’est si rare, un vrai printemps à Paris !
En d’autres circonstances, Elsa s’en serait grisée, aurait chanté avec les oiseaux, écrasé les fleurs dans ses paumes, léché leur suc capiteux, humé passionnément le vent chargé de pollen. Ce matin-même, elle dansait en partant au collège, légère comme la saison, aérienne. Ce matin, elle était encore Elsa B., adolescente sans histoire qui n’avait connu que deux drames affreux : le vilain bouton d’acné éclos sur son front un soir de boum, justement un soir de boum, et le refus de sa mère de lui acheter les chaussures que tout le monde, oui, tout le monde avait.
Ce matin, elle riait des blagues de ses copains et se préparait à jouer un tour pendable au prof d’Histoire-Géo, un vieux grigou râleur et gâteux qui perd les devoirs des élèves, les assomme de leçons qu’il oublie de faire réciter, dicte son cours pendant une heure sans lever le nez de ses papiers et subit en classe sans piper mot d’épouvantables scènes de son épouse, enseignante dans le même établissement, qui vient lui reprocher publiquement son incurie et son ivrognerie. Excellente élève, Elsa ne supporte pas d’avoir affaire à un prof incapable et mène campagne contre lui. Enfin, menait... Ce matin, elle avait encore quinze ans.

Éric D., 23 ans, surveillant au collège Saint-Exupéry, n’est pas très fier de lui. Les événements de la journée le tracassent, bien qu’il cherche à se persuader du contraire.
C’est la faute de cette pimbêche d’Elsa, aussi. Lui n’était animé que de bonnes intentions : quand il a voulu que les potaches l’appellent par son prénom et le tutoient, c’était pour créer un courant de sympathie. Ça aurait sans doute marché si Elsa n’avait pas dit de sa voix pointue :
– Mais je ne vous connais pas, Monsieur. Je n’ai pas envie de vous dire "tu".
Elle n’a pas ajouté : « On n’a pas gardé les cochons ensemble », mais le ton y était.
Vu l’ascendant qu’elle exerce sur son entourage, toute la classe l’a suivie comme un seul homme. Éric en a été profondément mortifié. Il a été tenté un instant de discuter mais, peu sûr de l’emporter, il a préféré classer la jeune fille dans la catégorie "enfant gâtée insupportable" et l’accuser du malaise grandissant entre lui et les jeunes qu’il surveille. Il a décidé de la mettre au pas, cette petite snob un peu trop jolie, toujours attifée à la dernière mode et qui toise les adultes avec arrogance, confortée encore dans son attitude supérieure par ses brillants résultats scolaires, les meilleurs de tout le collège, comme par hasard. Trop, c’est trop. Trop de charme, trop de fric, trop d’élégance, trop d’intelligence : Elsa est devenue sa bête noire et il n’attendait que l’occasion de la remettre à sa place, de l’humilier.
Aussi quand ce midi, à la cantine, cette occasion s’est présentée, il n’a pas hésité. Il ne le regrette pas, mais tout de même, il se demande s’il n’y a pas été un peu fort. Enfin, elle l’a bien cherché. Éric impose silence à ses remords et se met à bûcher ses cours de Sciences. Il ne s’agirait pas que ses fonctions de surveillant l’empêchent de réussir ses examens et d’accéder au professorat, auquel il se juge destiné de toute éternité.

Elsa est toujours effondrée sur le banc du square. Un gardien est venu tourner autour d’elle mais a renoncé à l’importuner devant le regard furieux qu’elle lui a jeté. Elle a épuisé toutes ses réserves de larmes mais ne peut se décider à rentrer chez elle où, pourtant, on doit commencer à s’inquiéter de son retard. Oh ! ses parents ne sont pas particulièrement sévères, mais ils ne badinent pas avec la régularité des horaires, ni d’ailleurs avec la discipline en général. Ce n’est pas comme les parents de Léa, qui ferment les yeux sur tout et laissent leur fille vagabonder à sa guise pourvu qu’elle ne les encombre pas ! Léa ne se fait pas faute d’en profiter et il est arrivé à Elsa de l’envier, tout en pensant honnêtement que dans ce cas, laxisme et désintérêt se confondent cruellement.
Mais ce soir, comme elle aimerait avoir des parents insouciants, oublieux même, des parents qui ne se préoccupent pas de leur progéniture, des parents qui signent les carnets de correspondance sans les lire ! D’habitude, Elsa est si fière de ses notes qu’elle choisit toujours le meilleur moment pour les présenter à son père, le moment où il est installé tranquillement dans son fauteuil, où il a le temps, où il peut apprécier à leur juste valeur les performances de sa fille et les appréciations dithyrambiques des professeurs. La dernière fois, le Principal avait ajouté, après une série d’« excellent, excellent, excellent... » : « Se complaît dans l’excellence et nul ne songe à s’en plaindre ». Ça avait fait rire son père qui l’avait embrassée et félicitée.
Mais ce soir, ce soir... Elsa est secouée de nouveau par des sanglots de désespoir, le chagrin et l’angoisse la défigurent au point de la rendre presque laide, elle hésite à sortir de son cartable le fameux carnet sur lequel ce salaud de pion a écrit, a écrit... Elsa se souvient mot pour mot de ce billet, elle n’a pas besoin de le relire pour savoir que jamais, jamais elle n’osera le montrer à son père. Elle brûle de honte et de dégoût, dégoût des adultes qui s’abaissent à de telles vengeances (elle n’ignore pas que sa réflexion sur le tutoiement lui a attiré la rancœur du surveillant et qu’elle fait maintenant les frais de ce ressentiment), dégoût de la vie qui pour la première fois cesse de lui sourire, dégoût de tout. Elle sombre corps et biens dans la première mini-tempête qui vient rider la surface lisse de sa vie.

Éric constate avec dépit qu’il est incapable de se rappeler un mot de ce qu’il a lu et repousse avec humeur ses papiers et ses livres. L’image d’Elsa le poursuit, il n’a cessé d’y penser pendant qu’il s’efforçait de s’intéresser aux formules de Chimie, aux grimoires qui d’habitude le passionnent mais n’ont pas réussi ce soir à lui faire oublier le pauvre visage d’Elsa, son sourire encore crâneur mais déjà proche des larmes quand il lui a remis sa diatribe en lui disant :
– Tu feras signer ça à ton père.
Pourtant, elle ne l’avait pas volé, la petite garce, et il était dans son droit, tout de même, lorsqu’il l’a retenue après la cantine et lui a ordonné :
– Tu ramasseras les assiettes et les plats, tu les reporteras à la cuisine et tu essuieras la table que vous avez laissée dans un état dégoûtant.
Évidemment, ça ne s’était jamais fait avant, le règlement ne stipulait pas que les élèves devaient débarrasser et nettoyer les tables. Mais il s’agissait là, à son avis, d’une regrettable omission. Épris de justice sociale, Éric ne voyait pas pourquoi les femmes de service se coltineraient tout le sale boulot pendant que les jeunes, les mains dans les poches, iraient s’amuser en récréation. Et cette Elsa, avec ses airs de princesse, lui semblait toute désignée pour accomplir les corvées que, sans doute, on avait le tort de ne pas lui demander chez elle. Il allait lui dresser le poil, à cette aristocrate dédaigneuse ! Et voilà qu’elle lui avait répondu :
– Ce n’est pas mon travail, Monsieur. Et puis, ce n’est pas moi qui ai sali la table. Vous avez bien vu, c’est les garçons qui ont fait une bataille de petits pois. D’abord, moi, je ne les aime pas, les petits pois, je n’en ai même pas pris. Vous n’avez qu’à demander aux garçons de venir les ramasser.
Et la belle de s’en aller, la tête haute, un petit sourire narquois au coin des lèvres.
Éric avait vu rouge. Il s’était précipité aux trousses d’Elsa, avait exigé qu’elle lui remette son carnet de correspondance, et écrit tout d’une traite, sans réfléchir : Égoïste, veule, orgueilleuse, vaniteuse, sournoise, imbécile, nombrylique et égocentrique. En un mot, une petite fille sans intérêt qui ferait mieux de cesser de regarder la télé et de la remplacer par un miroir.
Il s’était demandé tardivement si nombrilique prenait bien un y, mais il n’avait pas le temps de vérifier, trop pressé de jeter le carnet à la figure d’Elsa et de lui intimer l’ordre de le rapporter signé, ce qu’il avait regretté quelques instants plus tard, trop tard. Pas question de se déjuger devant cette mijaurée, déjà trop sûre d’elle et de ses prérogatives. Qu’elle se fasse engueuler par ses parents, après tout. S’ils l’avaient mieux élevée, d’ailleurs, ça ne serait pas arrivé. Éric se trouve toutes les justifications mais n’arrive pas à se débarrasser du sentiment obsédant d’avoir commis une mauvaise action. Sans compter, il s’en aperçoit maintenant, que les parents risquent de mal prendre cette attaque contre leur précieuse fille et de réagir violemment, ce qui lui causera des ennuis au collège. Décidément, il s’est conduit comme un idiot.

Elsa a fini par sortir le carnet de son cartable et elle relit les mots corrosifs jusqu’à ce que leur brûlure devienne intolérable.
– Et d’abord, je regarde jamais la télé », proteste-t-elle puérilement.
Mais elle sait bien que la question n’est pas là, ce dernier trait est trop stupide pour l’atteindre vraiment. Veule, imbécile, sans intérêt, voilà l’inacceptable. Ce n’est pas tant la peur de la colère ou de la déception paternelle qui la paralyse à présent, mais l’insupportable confrontation avec cette image d’elle-même qu’elle ne reconnaît pas. Est-ce bien d’elle qu’il s’agit, d’elle, Elsa-la-belle, la vedette de la classe, l’idole de ses parents ? Elle oublie les incidents qui l’ont opposée au surveillant et le contentieux qu’ils ont créé. Elle oublie que cette épigramme n’est qu’une vengeance, assortie de tout ce que la rancune peut entraîner d’excessif. Elle oublie qu’Éric n’est qu’un jeune chien fou maladroit, à peine plus adulte qu’elle, aussi sensible qu’elle au non-respect de sa personne et de ses idées. Elle n’est pas loin de penser qu’elle a peut-être mérité, après tout, ce jugement destructeur dont elle se rend bien compte qu’il met en cause l’ensemble de sa personnalité. Elle a quinze ans et quand son univers s’effondre, il s’effondre d’un bloc. Le séisme qui le ravage ne laisse pas un pan de mur debout, pas une aspérité à laquelle accrocher ses doigts pour ne pas glisser jusqu’au fond de l’abîme.
Que faire, que faire pour retrouver l’estime d’elle-même, la joyeuse insouciance qui l’habitait il y a quelques heures encore, la certitude de plaire et d’être aimée qui lui donnait des ailes et laissait aux passants qui la croisaient l’impression d’avoir rencontré un elfe, miraculeusement libéré des pesanteurs terrestres ? Elsa se sent lourde, lourde, elle sait que si elle se levait, elle traînerait lamentablement les pieds comme un vieillard podagre.
Elle se lève d’ailleurs, elle ne peut pas rester toute sa vie sur ce banc, elle se lève mais pour aller où ? Elle vacille, ramasse machinalement son cartable dans un dernier réflexe de bonne élève et reprend sa déambulation aveugle. Elle enfile des rues qu’elle ne voit pas, achève de se perdre dans ce quartier inconnu et débouche sur la Seine alors qu’elle s’en croyait loin. Elle hésite, s’apprête à rebrousser chemin, mais une force invincible la pousse à descendre sur le quai, à s’approcher du fleuve tentateur. Le prof de français, qu’Elsa adore, a lu récemment à ses élèves un passage d’un très beau livre d’Aragon dont le titre lui échappe, mais dont les images lui reviennent maintenant avec une précision inquiétante. Il y était question de l’Inconnue de la Seine, une noyée anonyme dont la tragique beauté séduisit un artiste au point qu’il prit un moulage de son visage figé par la mort et en répandit les copies chez tous les marchands des quais, éternisant ainsi le souvenir de la malheureuse dont le nom resta toujours ignoré. Le héros du roman possédait un exemplaire de ce masque, suspendu bien en vue chez lui, et le contemplait jour et nuit avec une sorte de fascination morbide, se repaissant de ce spectacle funèbre tandis que ses oreilles s’emplissaient de la rumeur du fleuve qui coulait sous ses fenêtres.
Le romantisme macabre de la situation, joint au charisme du professeur, était bien propre à impressionner des adolescents en pleine crise existentielle, et si l’optimisme naturel d’Elsa lui avait jusque-là servi de garde-fou, cette barrière est en train de tomber, comme toutes celles qui protégeaient son univers bien clos des laideurs de la vie. Ȧ cause, à cause peut-être de cette lecture, la noyade n’apparaît pas aux yeux de la jeune fille dans sa sinistre réalité, elle ne pense ni à l’atroce asphyxie, ni aux poumons qui s’emplissent d’une eau âcre et nauséabonde, ni aux cadavres gonflés, mutilés par les péniches, à demi putréfiés, qu’on repêche après des jours et des jours de dérive, quand on les repêche... Elle s’imagine plutôt telle Ophélie flottant dans ses cheveux, miraculeusement intacte, plus belle encore dans la mort que dans la vie. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans et Elsa n’en a que quinze, l’âge où l’on se croit abandonné de tous parce qu’un seul être vous a trahi, l’âge où l’on se dit sincèrement : « Plutôt la mort que la honte ». Elle se penche sur l’eau grise dont la saleté ne la rebute même pas, elle se penche de plus en plus dangereusement, elle va se laisser glisser quand une main ferme la retient par le bras, quand une voix familière l’interpelle :
– Elsa, qu’est-ce que vous faites, vous êtes folle !
Elle se retourne d’un bloc et reconnaît avec stupéfaction le prof d’Histoire-Géo, son souffre-douleur, le raté, le minable contre lequel, hier encore, elle était occupée à monter un chahut mémorable.
– C’est pas vrai ! Lâchez-moi ! crie-t-elle en se débattant comme une furie.
Mais l’autre tient bon, c’est une poigne de fer qui lui emprisonne le bras, elle ne l’aurait pas cru capable d’une telle force, cet avorton. Elle hurle, elle griffe, elle donne des coups au hasard de sa main libre, mais il ne la lâche pas avant qu’elle ne s’effondre, hoquetant de rage et de chagrin, enfin vaincue.
Alors, il s’assied près d’elle, par terre, il attend qu’elle se calme et que s’apaisent les soubresauts convulsifs qui secouent encore ses frêles épaules. Il ne dit rien et c’est elle qui, du fond de sa détresse, finit par balbutier :
– Mais qu’est-ce que vous faites là, qu’est-ce que vous faites là ?
– J’habite tout près d’ici, je viens souvent le soir me promener sur les quais. Vous voyez, ça n’a rien d’extraordinaire.
Et comme elle se tait, il enchaîne :
– Je vous avouerai d’ailleurs que moi aussi, parfois, j’ai été tenté de... disons de faire la même chose que vous. Vous vous demandez pourquoi, n’est-ce pas ?
Non, Elsa ne se demande rien, ne lui demande rien, elle est bien trop abasourdie pour cela, mais son interlocuteur semble n’en pas tenir compte et commence à raconter d’une voix monocorde sa vie gâchée, la mort de son fils unique tué dans un accident de voiture (« C’est moi qui conduisais, Elsa, vous comprenez ? »), la haine de sa femme qui depuis quinze ans ne cesse de lui reprocher ce qu’elle appelle un meurtre, son ménage dévasté, les élèves odieux, l’alcool qui console de tout et de rien, l’envie d’en finir toujours présente mais jamais assez forte pour mener jusqu’au geste décisif.
– Je ne sais pas si je le regrette », conclut-il sur le même ton uniforme dont l’absence totale de grandiloquence a peut-être plus impressionné Elsa que le contenu du discours.
Et vous, enchaîne-t-il sans lui laisser le temps de réagir, et vous, qu’est-ce qui peut bien pousser une fille de votre âge à vouloir mourir ? Un chagrin d’amour ?
– Non, murmure Elsa, c’est... c’est rien, rien du tout », ajoute-t-elle, soudain honteuse d’avoir accordé tant d’importance à une péripétie anodine de l’existence, en face de l’abîme qu’elle découvre devant elle.
– Monsieur, Monsieur, quémande-t-elle comme une petite fille qui a volé des pommes, vous ne direz rien, n’est-ce pas, vous n’en parlerez à personne ?
– Bien sûr que non. Il ne s’est rien passé d’ailleurs. Je vous ai rencontrée sur les quais de la Seine, nous avons bavardé, c’est tout. Rentrez chez vous, Elsa, vos parents doivent être fous d’inquiétude. Vous leur direz que je vous ai retenue après la classe, je confirmerai si nécessaire. Ȧ demain. Et n’oubliez pas d’apprendre votre leçon d’Histoire. C’est vous que j’enverrai au tableau et je ne vous ferai pas de cadeau.
– Oui, Monsieur, merci Monsieur, au revoir, Monsieur, bredouille-t-elle misérablement en se relevant.
Elle hésite, cherche quelque chose à dire, ne trouve rien et s’enfuit en serrant son cartable sur son coeur. Elle court, les pieds ailés comme autrefois, comme hier, comme ce matin... Était-ce bien ce matin ? Que tout cela lui paraît loin, englouti dans la nuit des temps avec tout ce qui a précédé l’instant tragique de la noyade manquée. Son enfance insouciante s’éloigne d’elle à toute vitesse, emportée par les flots boueux de la Seine, cadavre parmi les cadavres. Elle est entrée en quelques heures dans le monde des adultes, avec une brutalité qui la laisse pantelante, étourdie, mais vivante.
Vivante ! Elle se sent vivante, ressuscitée plutôt, comme Lazare dont on lui a seriné l’histoire au Catéchisme. Comme Lazare peut-être, elle n’aura plus jamais le même regard, mais comme Lazare aussi sans doute, elle redécouvre la vie avec émerveillement, moins belle que dans ses rêves de gamine, mais plus précieuse d’avoir été un moment menacée. Elle aspire goulûment une dernière bouffée d’air printanier et, apercevant une bouche de métro, dégringole les escaliers, consulte rapidement le plan et saute par-dessus le portillon automatique : elle n’a ni ticket ni argent mais quand on revient de l’au-delà, on ne s’attarde pas à de semblables détails. Quant à la tête du contrôleur éventuel si elle lui racontait son aventure... Serait-il aussi intraitable que le passeur Charon veillant sur la traversée du Styx ? (Le professeur de grec serait content de constater le succès des légendes mythologiques dans l’esprit de sa jeune élève). « Aujourd’hui, se dit-elle avec un humour retrouvé, c’est en métro qu’on revient du Royaume des Morts ».
Les voyageurs qui, eux, ne reviennent que de leur travail et ne se savent pas en si surprenante compagnie, dévisagent avec étonnement cette jeune fille aux joues ravinées par le rimmel dilué dans les larmes et qui rit toute seule, les yeux ailleurs.


Notes

[1Merci à Louis Aragon pour le titre (Cantique à Elsa).

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