Étrangers

vendredi 5 janvier 2018 par Sally Ito / JM Morlat

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Traduit de l’anglais (Canada)
par Jean-Marcel Morlat

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018

Je l’ai entendu à la radio ce matin : deux étrangers arrêtés pour avoir vendu de faux sacs à main Louis Vuitton à la station de Shinjuku. Un Turc et un Israélien. Étrange combinaison, mais d’un autre côté, peut-être pas si étrange que cela pour Tôkyô. Mais ce que j’avais en tête à ce moment même, c’était Dieu merci, ce n’était pas un Autrichien. Ce n’était pas lui.

Franz n’aurait jamais vendu de sacs à main. Il eût été indigne de lui de vendre quelque chose de faux. Il vendait ses propres créations — des tableaux de sable, ou plutôt du sable flottant dans de l’huile colorée, encadrés entre deux vitres de verre. Il les fabriquait lui-même et les vendait à la station de Shinjuku, à l’extérieur, sous l’une de ces gigantesques voies rapides où le ciel est un long rayon de béton et la lumière est jaune-vert. C’est là que je l’ai vu, assis les genoux tirés vers son visage, l’écharpe enroulée autour de son cou couvrant à peine une barbe d’un jour. Il s’était installé près d’un cireur de chaussures — l’un de ces vieux bonshommes poussiéreux dont la figure même semblait ridée par le cirage. La décision de s’installer là était délibérée. Certaines des personnes qui faisaient réparer ou cirer leurs chaussures avaient un bref moment pour jeter un coup d’œil sur ses tableaux de sable, et durant ce moment-là certains décidaient d’acheter.

« Ils sont si occupés ces Japonais — toujours à courir ici et là. Donc, quand ils s’arrêtent, ils s’arrêtent vraiment et regardent, étant donné qu’ils n’ont que ce petit moment précieux, tu comprends ? » a dit Franz. Je n’ai jamais fait astiquer mes chaussures. En réalité, je n’ai jamais acheté l’un des tableaux de sable mobiles de Franz. J’ai seulement regardé et j’ai émis quelque commentaire — un commentaire en anglais, ce qu’il a bien sûr remarqué.

« Ah, tu parles l’anglais drôlement bien.
— Bien sûr, ai-je rétorqué, je suis canadienne.
— Mais tu n’as pas l’air...
— Nippo-canadienne.
— Ah... je vois », a-t-il dit. Il avait l’air confus. Mais bientôt, il a de nouveau souri, puis il a lancé une remarque spirituelle au sujet du ciel de ciment et à quel point il était plus beau aujourd’hui qu’hier, et que l’on pourrait peut-être aller prendre un café et regarder les livres à la librairie Kinokuniya du coin ensemble.

Lorsque nous sommes arrivés à la librairie, il s’est rendu directement au rayon des livres d’art et je l’ai suivi, hésitante, n’ayant pas d’autre endroit où aller. Lorsque nous rêvons, entend-on souvent dire, nous sommes dans un autre monde. Maintenant, tel était le cas de Franz et moi. Nous étions dans un rêve, m’étais-je dit, parce que, parmi toutes les choses, le Japon est toujours un rêve. C’est l’endroit où le néon se glisse par le portail du temple, où le bruit de la porte de train qui se ferme est un bourdonnement aigu et retentissant, et où l’odeur de l’air est le souffle stagnant de la mer qui se meurt. Ici, contrairement à d’autres lieux, le destin se joue de vous, vous poussant vers des personnes que vous n’auriez jamais rencontrées, hormis dans de telles circonstances.

Franz habitait dans une petite chambre exiguë en haut d’une confiserie — le type de confiserie qui fabrique de petits gâteaux sucrés et poudrés pour la cérémonie du thé. Lorsque j’ai visité sa chambre pour la première fois en octobre, les gâteaux avaient la forme de kakis.

Et lorsque je l’ai quitté à la fin du printemps, ils avaient la forme des fleurs de cerisiers. C’est ainsi que l’on mesure le passage du temps ici — au fil des saisons.

Le premier jour où je suis allée chez Franz, il m’a montré sa collection de pots en terre cuite. Ceux-ci étaient tous de tailles et de formes différentes mais avaient la couleur de la terre. Franz a dit qu’ils avaient été confectionnés par un vieux potier japonais — le type dont on s’attend à ce qu’il soit clairvoyant. Il a dit que plus on devient sage plus notre art tend à s’apparenter à la nature. Les pots ressemblaient à des pierres. À l’intérieur, Franz conservait son sable — bleu, rouge, rose, jaune —, des couleurs si peu naturelles dans des récipients si naturels.

« Tout en nous est art », m’a sermonnée Franz un jour. J’étais assise à sa table avec un pot de sable, le faisant glisser entre mes doigts. L’écoulement fluide de couleur était fascinant.

« Tu écoutes ? » a-t-il demandé brusquement. Il m’a saisi la main abruptement et l’a tenue. De minuscules grains de rouge ont glissé lentement depuis ma paume. J’ai levé les yeux. Un train est passé et a fait trembler les fenêtres. Il a lâché prise et a soupiré. J’ai souri d’un air penaud. La première nuit que nous avons passée ensemble, il y a eu un tremblement de terre. Pas le genre agréable. Un vrai. La sorte qui fait claquer les poignées des tiroirs et fait tanguer les ampoules électriques et frissonner les murs. Nous nous sommes tenus, à ce moment. Si le toit était tombé sur nous, nous serions morts heureux. Mais au lieu de cela, un pot de sable est tombé par terre et s’est répandu sur notre futon, et avec le clair de lune entrant à flots par la fenêtre, on aurait dit que la côte était à nos pieds, l’océan clapotant au-delà du bord bleu de la vitre en une vague aussi lente et langoureuse que l’huile. Oui, nous étions heureux à ce moment-là, ai-je pensé, si heureux.

Parfois pourtant, je me sentais plutôt tel un animal autour de lui — une sorte de cheval idiot, peut-être. D’autres fois, je me sentais tel un ours. J’ai vu un ours une fois à Jasper. Le soir. Un gros ours avançant d’un pas lourd avec tout le mystère de la lune dans son ventre qui traversait la route. Les ours sont presque aveugles ; ils voient à peine, et regardent tout en plissant les yeux, mais n’allez pas en rencontrer un avec ses petits sinon vous êtes mort. C’est ce que la petite brochure de Parcs Canada disait. Franz n’avait jamais vu d’ours. Mais il semblait en connaître un rayon à leur sujet. Tout ce qu’il savait, il l’avait lu dans des livres. Tout ce que je savais, eh bien, ne se trouvait pas dans les livres. C’était peut-être dans mon ventre.

« Enseigne-moi l’art et la civilisation », lui ai-je demandé un soir dans une atmosphère exquise de saké et de douces caresses. Nous étions assis par terre à sa petite table. Des flasques et des coupes à saké blanches étaient éparpillées sur la table. Une nature morte japonaise.

« L’art, c’est..., a-t-il commencé.
— L’art, ai-je interrompu, rendue guillerette par la boisson, c’est la manière dont les étoiles se rassemblent autour de la lune, et la civilisation c’est la façon dont les hommes se réunissent autour du feu. »

Franz m’a regardée étrangement, puis il s’est effondré en arrière au sol, les bras étendus de chaque côté. En outre, son visage était légèrement rouge. Il a fixé son regard sur le plafond. Je me suis allongée à son côté, me pelotonnant tout près. Il ne bougeait pas. Du coin de l’œil, je pouvais voir un cafard mort dans une fissure du mur où l’une de ses mains était posée. Je me suis relevée immédiatement et j’ai posé ma tête dans sa main afin de ne plus voir, et juste au moment où j’allais parler, Franz a pris son autre main et l’a collée doucement sur ma bouche, en disant : « Silence, tu as suffisamment parlé maintenant. Je suis fatigué. »

Après cela, il n’a pas pipé mot. Bientôt, je pouvais l’entendre ronfler. Je me suis tournée vers le mur, le visage chaud et tout rouge à cause du saké. Mes yeux sont tombés, aussi lourds que de l’huile, et j’ai vu un bassin noir rempli de poissons-chats qui fonçaient à travers la pièce. J’ai essayé d’en attraper un avec ma maladroite patte d’ours, mais j’ai seulement réussi à faire tomber ma main sur la poitrine de Franz, où elle est restée le reste de la nuit.

Avec le temps, je suis devenue invisible — invisible dans cette mer de noir agitée qui se déversait comme de l’huile depuis les stations de métro et les grands magasins. Au début, il avait été incapable de faire la différence entre eux et moi. Maintenant, il ne le voulait plus. Mes allées et venues étaient comme une chute de neige anonyme sur le rebord de sa fenêtre — une merveille naturelle dans le désert graveleux de Tôkyô. Bientôt, il y en a eu une autre. Une Philippine travaillant comme hôtesse dans un bar de Roppongi. Je l’ai rencontrée un jour, brièvement. Elle m’a serré la main comme si elle avait été reconnaissante d’avoir reçu quelque cadeau. J’ai simplement haussé les épaules et suis partie.

Je me souviens de ce jour très clairement. Il y avait du vent. Marchant à travers le parc d’Ueno où tous les cerisiers étaient en fleurs, je pouvais voir les pétales tomber tels des bouts de silex, déclenchant des étincelles de rose et de blanc dans chaque direction.


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