Frontières

lundi 15 avril 2019 par Parisian Poetry

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2019

À chaque période de vacances, je me rends en pèlerinage chez mes parents à Madagascar, dans leur résidence antananarivienne où la vie se déroule en vase clos. Depuis le pas de leur porte, monsieur et madame Rajaonarimanana contemplent l’infatigable noria malgache, les crises politiques cycliques, les aléas de la banque centrale, la météo changeante, avec un calme qui frise la désinvolture. C’est ainsi que je les trouve à mon arrivée de l’aéroport, assis sur des chaises pliantes décaties, jambes allongées, échangeant sur les derniers commérages en date.
Dix ans plus tôt, la perspective d’alimenter les rumeurs de quartier aurait scandalisé cet homme d’affaires et cette professeur de français, pour qui un tel intérêt à l’égard de la vie d’autrui témoignait d’une existence insipide. Mais le temps a passé, Madagascar n’est plus ce qu’elle était. En outre, les domestiques de mes parents ont pris leur retraite et, peut-être la plus haute des trahisons à leurs yeux, je les ai quittés pour étudier en France. Soudain seuls devant l’inéluctabilité de l’évolution, ils se sont mués en cinquantenaires ressasseurs d’histoires de quartier.
Aujourd’hui, il est question de cambriolage. Un incident pourtant suffisamment fréquent pour ne pas être signalé, toutefois je comprends à la façon dont ma mère évoque les faits qu’il ne s’agit pas d’un vol comme les autres. Elle palpite, la bouche ouverte, les yeux brasillants, elle laisse son auditoire baigner dans le suspense entre ses nombreux silences.
Le crime, explique-t-elle, date du mois dernier. Nos pauvres voisins les Raveloson rendaient visite à leur famille dans le sud de la Grande-Île quand trois malfaiteurs, visage à découvert et lourdement armés, firent irruption dans leur domicile. Elle évoque la liste d’objets volés (argent liquide, gramme d’or, décodeur, télévision) avec une empathie feinte à l’égard de ces gens qu’elle a toujours détestés.
« La police a eu vite fait de les retrouver. Le pire, c’est que l’un d’eux travaillait pour nous, il y a longtemps. Le petit-fils des Nomenjanahary. Comment s’appelait-il déjà, Hadj ? »
Vous assistez là à un impressionnant tour de passe-passe : qu’importe le fait d’actualité, mes parents parviennent toujours à ramener l’action à leur personne. Alors Père entre sur scène à son tour et vient compléter le récit.
« Nicolas. Ça prouve que nous avions raison à son sujet. » À ma figure défaite, il ajoute d’une voix enlisée : « Tu devais être trop jeune pour t’en souvenir, Toky ».
Je secoue la tête et, les souvenirs endigués refluant, m’assois sur le perron.

Rien n’avait changé quand Nicolas était entré dans ma vie — pas immédiatement. Il n’était guère le premier boy embauché par mon père. Le plus jeune, sans doute. Sa grand-mère lui avait obtenu l’emploi grâce à d’habiles négociations, vantant les mérites de sa personnalité mature et introvertie. Elle voulait sûrement se débarrasser de lui au plus vite. À quatorze ans il avait quitté les bancs de l’école et cherchait à présent un travail à même de payer le coût de la vie dans la capitale. Mes parents, qui avaient rencontré maints différends avec le domestique précédent, l’avaient embauché presque sur-le-champ.
En raison de mes douze ans à l’époque des faits, beaucoup de détails m’échappent, tels que le nom ou le visage de l’autre boy à l’attitude vraisemblablement exécrable. Un jour il était là, à nettoyer la table de la salle à manger, une allumette entre les dents, son ombre s’étirant derrière lui comme celle d’un pendu, et le jour suivant il n’y était plus. Nicolas prit sa place sans que personne ne pose de questions.
Il arriva tôt, un lundi matin. La sonnette comme un coup de fouet dans cette maison où régnait, en ces temps, un climat frelaté. Comme chaque matin avant l’école, je mangeai mon petit-déjeuner composé de jus d’orange et de toasts au beurre devant la télévision lorsqu’il fit son entrée, un sac de toile dans les bras. Il avait un de ces visages qu’on a l’impression de voir cent fois dans une vie, avec ce front bombé, ces yeux mi-clos et ces traits délicats pareils à ceux des masques Tshowke. Père avait la main sur son épaule, comme s’il avait peur qu’il s’échappe.
S’il y eut des présentations, elles furent incroyablement brèves. Nicolas, Toky. Toky, Nicolas. Je retournai à mes dessins animés. Nicolas, lui, se mit aussitôt au travail.
Un travail qui consistait, dans les grandes lignes, à soulager notre bonne Irène dans ses tâches. Il sortait les poubelles, balayait la terrasse, dressait la table. Et, en échange de ses efforts, on lui octroyait un modeste salaire ainsi qu’une chambre dans notre résidence, comme il convenait dans les maisons de la petite bourgeoisie à l’époque.
Il s’avéra aussi discret et travailleur que l’avait promis sa grand-mère, et mes parents louèrent longtemps l’humilité et la docilité de son caractère. D’après eux, son prénom aux consonances trop françaises représentait son plus grand défaut ; je m’en moquais.
Pour être franc, une seule chose m’importait à l’époque : les superhéros. Ce fut le film Spiderman qui, pareil à un éveil religieux, réforma ma vision du monde. Mon adolescence sans frère, sans sœur, eut pour seul horizon l’écran d’une télévision surmontée d’un lecteur DVD. Désormais je sais que je cherchais dans les trépidations de ces justiciers un réconfort que je ne trouvais pas ailleurs. Pas vraiment une fuite, non, mais plutôt un moyen de m’absenter de ma vie en construction. La réalité m’ennuyait.
Aussi préférais-je passer mes journées dans le jardin à reproduire les pirouettes de Peter Parker, les scènes de combat d’Iron Man avec des arbres pour adversaires. Un entraînement quotidien à ne plus savoir distinguer le réel de l’invention, le souvenir du mensonge. Au point que, lorsque j’aperçus la silhouette de Nicolas au loin, je crus que mon imagination m’avait créé un ennemi virtuel de plus.
Impossible de dire combien de temps il s’était tenu là, sur la terrasse, à m’observer. Je me souviens simplement de sa démarche cependant qu’il descendait la pente comme on entre sur scène, d’un pas victorieux, plein d’allant. Étant donné qu’il était chargé de ma lessive, je m’attendais, dans le meilleur des cas, à une remarque acerbe sur l’état de mon jogging. Il ouvrit la bouche et je fus saisi par la puissance de sa voix, sa virulence assumée.
« T’appelles ça un coup de pied ? »
Par orgueil, je me rebiffai.
« Montre-moi, alors, si tu es si doué. »
Son chiffon tomba au sol. Il fit un pas en avant et, d’une flexion de la hanche, envoya valser sa jambe droite. Aucun doute : son agilité surpassait la mienne. Mais, têtu comme je l’étais, je n’abandonnai pas, et lui non plus non, et nous continuâmes à frapper l’écorce à qui mieux mieux. La compétition cessa seulement lorsque Nicolas se souvint avoir promis à Irène qu’il l’aiderait avec la cuisine. Alors il ramassa son chiffon crotté de terre et regagna la maison au trot. « T’as perdu » lui criai-je, et il leva son majeur dans ma direction.
Ce soir-là, lorsqu’il servit le ravitoto trop cuit d’Irène, il ne m’accorda pas un regard. Son visage avait retrouvé ses airs solennels et muets que je lui connaissais, si bien que je pensais avoir tout rêvé. Corollairement, cette image de Nicolas aurait pu rejoindre ces souvenirs cotonneux de l’enfance qui, flous et éblouissants, nous rendent incapables de dire s’ils sont réels ou reconstitués à l’aune d’une sensibilité particulière.
Or, le lendemain après-midi, l’incident se répéta. Puis le jour suivant. Et le jour suivant. Nicolas me saluait d’un grand rire et m’annonçait qu’il m’apprendrait à me battre « pour de vrai », ce à quoi je lui répondais que j’attendais toujours. Nous pouvions nous affronter pendant des heures. Il fallait qu’Irène se rende compte de son absence et qu’elle hurle son nom à travers la maison, ou que la Toyota de Père remonte l’allée, pour que nous mettions fin à nos jeux. Parce que personne ne devait être au courant. Nicolas et moi ne nous étions pas mis d’accord sur ce point, nous n’avions pas eu à le faire ; c’était juste l’ordre des choses.
Il fallut une tempête pour que je prenne conscience de mes sentiments. Des nuages couleur anthracite glissaient à la fenêtre, presque à portée de bras. La pluie tombait dru sur le toit ; pendant une semaine entière, elle séquestra les enfants du pays dans leur chambre. Le premier jour, par peur du rejet, je n’osai pas me rendre au rez-de-chaussée. Dans mon esprit, notre amitié prenait fin une fois la frontière de la terrasse franchie. Le second jour, alors que je relisais la même bande dessinée pour la troisième fois, il frappa à la porte.
« Akory, dit-il. Salut.
—  Akory. »
Un silence, le temps d’un soupir, puis il demanda permission d’entrer. Il ne pouvait pas. C’était contre les règles, j’avais des devoirs, ma chambre n’était pas rangée. Je dis oui.
Il était évident, par les murs décorés de différents certificats, par les jouets électroniques et les figurines de collection, qu’il n’avait pas sa place ici, lui, sa débine doublée de ses manières d’enfant qui n’avait pas été entouré de belles choses. Il prit dans ses mains une réplique de Spiderman, l’une de celles où le héros est agenouillé, comme prêt à bondir, et je fus saisi de honte. Pour la première fois, je réalisai l’ampleur de mes privilèges.
Il était plus âgé, il possédait un emploi à temps plein, tandis que moi, moi j’étais l’enfant-roi, je parlais fort et je riais trop. Je posais des questions si naïves qu’il ne pouvait pas toujours retenir un air étonné, un quart de seconde, ou l’amorce d’un sourire.
Je n’essayai pas d’expliquer cette amitié subite. Mes sens eux-mêmes rejetaient leurs propres témoignages. Quel étrange sentiment me saisit soudain lorsque sa main, dure, rugueuse comme la poignée d’une valise en cuir, effleura mon genou. Ici, quelque chose à comprendre qui passe l’entendement, comme toujours quand il s’agit de percer la nature humaine, mais je me convainquis que j’avais été surpris, qu’un accident arrivait si vite. Quels autres éléments de réponse avais-je, à cet âge ?
Après un après-midi passé dans un bouillonnement d’idées, de blagues et d’éclats de rire, il fut temps de nous séparer. Nicolas se leva de mon lit, Spiderman toujours à la main. J’ignorai, à son expression morose, qui de moi ou du jouet il était véritablement triste de quitter. Alors je lui proposai de le garder. « Je n’y tiens pas à celui-là, de toute façon ». C’était un mensonge, bien sûr. Il me remercia et me sourit, d’un sourire qui s’imprima en moi comme un tatouage.
Au dîner, cependant qu’il aidait Irène à dresser la table, nous n’avions de cesse de nous regarder, de nous chercher. Peut-être ce rendez-vous secret nous avait-il confortés dans l’idée que nous étions intouchables. Père, qui affichait un air inquiet que j’attribuai à sa longue journée de travail, fit simplement remarquer à Nicolas qu’il n’avait toujours pas nettoyé les fenêtres du salon. Que je n’aie pas à te le répéter encore une fois, mon garçon, dit-il, et le domestique opina de la tête avant de se retirer.
Ensuite il y eut Noël, avec ses jacarandas gonflés de fleurs, ses bouillons de brèdes, ses cantiques et ses gospels qui, pareils à d’impétueux torrents, s’écoulaient à flots dans les rues de la capitale. Je ne me souviens pas des célébrations familiales ayant eu lieu cette année-là. Plutôt, je me souviens de l’attente, des cadeaux mis de côté pour les lui montrer une fois qu’il serait revenu de chez sa famille. Je souhaitais bâtir ma vie autour de lui. Je désirais me draper dans sa présence, trouver réconfort en l’idée que, tant qu’il était là, jamais je ne serais seul.
Aussi lorsque, le lendemain matin, sa voix fluette perça les murs de la maison, mon instinct voulut que je me lève et coure le rejoindre. Je préparais quoi lui dire : tu ne devineras jamais ce que j’ai – non, trop arrogant. Regarde, j’ai une surprise pour toi, je t’ai manqué ?
À ma grande surprise, je trouvai Père debout devant la chambre de Nicolas. Son imposante silhouette se découpait sur le carré de lumière et l’éclairage au plafond enflammait ses cheveux.
« Nicolas », dit-il en serrant les dents, et le fait qu’il le désigne par son prénom, et non par boy ou mon garçon, me fit comprendre la gravité de la situation. « Nicolas, un tel acte est inadmissible. »
—  Qu’est-ce qui se passe ? », demandai-je.
Père, toujours de dos, ignora ma question.
« Il n’y aura pas de vol dans ma maison, poursuivit-il. Nous allons appeler ta nenibe, rassemble tes affaires. »
Il se tourna enfin, dévoilant le corps frêle de Nicolas, et, dans le creux de sa main, la figurine Spiderman. À cet instant, j’avais encore le temps. Avant que mon père ne me tende le jouet, son regard encore brûlant de colère, avant que ma mère appelle sa grand-mère et que celle-ci vienne le chercher dans sa Peugeot 205, j’avais encore le temps. De tout avouer. Ou de dire, simplement, que je le lui avais prêté et laisser à mes parents le soin d’imaginer le reste.
Et pourtant je ne dis rien, je retournai dans ma chambre et refermai la porte sur cet inqualifiable secret, scellant nos destins à jamais.

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