Hasta Luego

mardi 3 juin 2014 par Aude Cattani

Cet article en PDF : Enregistrer au format PDF

3 votes

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014

Elle a atteint un certain âge tout de même ! Elle souffle un peu en remontant la pente de la plage. Elle secoue la tête, se parle à elle-même, « Tout de même, tu as atteint un certain âge ! », rentre le menton dans son châle. Par timidité. Que personne ne surprenne son sourire, soudain juvénile. Pourtant, elle ne risque pas les regards curieux, l’arrière-saison est si calme.
C’est le moment qu’elle préfère. La plage fraîche dans la fin du jour et le soleil translucide. Septembre, presque fini. Les cabines fermées sur les pelles, les seaux, les bouées, les bateaux jaune et bleu vidés du souffle généreux des pères, les casiers de boules en plastique ‒ on a encore perdu le cochonnet ! ‒ les coquillages ramassés dans la trace du pas ralenti et patient des mères, un drap de bain oublié, des palmes qui seront trop petites l’année prochaine…
Elle a aimé tout cela passionnément quand c’étaient les siens qui hurlaient de joie à chaque vague – c’est mieux à marée montante, elles sont plus grosses ! ‒ qui revenaient tellement fiers d’avoir attrapé une méduse – morte ou agonisante, pauvre bête ! ‒ palpitant au fond de l’épuisette. Ils venaient à elle, collants de sable mouillé et de morceaux d’algues, mourant de faim à toute heure du jour, repartant vers les rochers, infatigables, les bras étendus dans le soleil, faisant l’avion, à droite, à gauche, mouettes sauvages et rieuses, enfants de l’iode et du vent. « T’as vu, t’as vu, j’ai la marque du maillot ! ». Le bonheur gonfle ses poumons jusqu’à en avoir mal.
Elle a rejoint la promenade qui longe la plage. Elle ose enfin se retourner. Il est toujours là ! Elle a un tressaillement frileux, resserre son châle sur ses épaules, se donne une contenance, fixe l’horizon.
Cela fait presque quinze jours maintenant qu’elle le voit à cette même place. Comme s’il avait attendu que le dernier coffre de voiture, la dernière portière de train, le dernier volet aient claqué sur le retour à la ville des cheveux blondis, des nez pelés et de leurs parents réconciliés avec la douceur de vivre. Assis dans sa chaise longue, un plaid confortable sur les jambes, un gros pull, un livre. Calé à l’abri du vent derrière la cabine n° 12. Absorbé, magnifique.
Sa beauté lui a sauté au visage la première fois où elle l’a aperçu. Celle d’aujourd’hui et celle d’hier, présente sous la peau et les os. Elle a vu la blancheur soyeuse de ses cheveux, qu’il porte assez longs encore, rejetés en arrière comme un roi de tragédie, s’agiter mollement au souffle venu du large. Elle a pressenti la silhouette restée sèche, nerveuse, musclée. Elle a deviné la nature indomptable, la solitude assumée, les voyages, les rencontres. Elle a emporté chez elle la noblesse. Des traits, du maintien, de l’âme, sans doute. Elle en a rêvé jusqu’à la promenade du lendemain. Les jours suivants, elle en a rêvé tout éveillée. Elle a tenté de percer son âge, ses origines, aura-t-il, quand il lèvera la tête, des yeux clairs et striés, des yeux de marin ? Reconnaîtra-t-il la promeneuse fidèle ?
Elle est amoureuse. Á en être étourdie, éperdue. Elle fantasme. Se regarde le soir. Elle qui a été splendide chaque été, dans les cris aigus de l’enfance, dans les fous rires ambigus de l’adolescence, dans le bavardage serein de la maternité, toujours élancée, bronzée et vive, elle s’examine sans pitié. Sans cruauté. Simplement les fêlures et le charme du temps. Rien à cacher. Son corps a été heureux. La folie, c’est de vouloir l’être encore. C’est aller contre l’idée que sa sensualité aurait fondu avec la chair pleine de la jeunesse. C’est vouloir renverser la tête en arrière, ronronner sous la caresse, nourrir les sillons fripés, oui, ridés, de sa peau de crème odorante, rester douce, nager, mettre la tête sous l’eau, hésiter avant de choisir ses vêtements le matin, rentrer le ventre, colorer légèrement ses joues, ses lèvres, se parfumer, être discrète, élégante, indispensable, séduire.
Chaque matin désormais, elle ferme sa porte remuée d’une délicieuse attente. Sera-t-il là ? Aura-t-il fini son livre ? Lui fera-t-il un signe de reconnaissance poli ? Elle retrouve la plage désertée, le sable au repos. Elle et lui. Quelques propriétaires de chiens folâtres.
Elle chante. Comme autrefois, comme lorsqu’elle n’était qu’une très petite fille. Dix mois par an, elle était en hibernation. Arrivait juillet. Les retrouvailles. Contemplative, elle passait de longs moments face à la mer, toujours exacte au rendez-vous, rêvant d’eau et de voile. Elle fredonnait des airs de feu de camp, des refrains d’hommes de pont. Á bientôt si Dieu le veut. Le chant monte en elle. Elle a choisi. La maison est devenue la sienne. Une existence déroulée vers ce seul but, c’est ici qu’elle finira de vivre.
L’homme de ses pensées est à sa place. Elle descend vers lui, passe sans le regarder. Un mouvement, un bruit mat sur le sol. Elle revient sur ses pas. Le livre est tombé. Des grains de sable se retrouveront encore entre les pages dans plusieurs mois. Il s’est endormi et sa main a glissé. Elle s’agenouille, ramasse l’ouvrage.
« Monsieur, vous avez laissé tomber votre livre. »
C’est ce qu’elle va lui dire quand il ouvrira les yeux.


Notez cette nouvelle :
3 votes