Il a neigé sur yesterday

mardi 11 février 2014 par Anne-Marie Debarbieux

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Voici le texte gagnant de notre concours « Neige ».
Son auteur, Anne-Marie Debarbieux, n’est pas tout à fait une débutante, puisqu’elle vient de publier un recueil de nouvelles Rendez-vous à Watringhem

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014
Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014

À sept ans, je ne connaissais cette substance étrange et ce curieux phénomène météorologique que par la représentation qu’en donnaient quelques petits livres d’images.
Spectateur très occasionnel de la télévision, je n’étais pas encore en âge de m’intéresser aux actualités hivernales, et pas davantage aux reportages sur les compétitions de ski et autres sports de neige ou de glace.
Mes parents ne m’avaient jamais emmené aux sports d’hiver.
Nous habitions une région au climat doux, à proximité de la mer, qui nous épargnait les grands froids et les vraies intempéries. Chez nous, l’hiver n’apportait que rarement son lot de flocons.
À sept ans, j’étais un petit garçon qui n’avait jamais vu la neige de près.
Cette année-là pourtant, le ciel bas et cotonneux, la température avoisinant zéro degré, laissaient à penser que la neige n’était peut-être pas si loin de chez nous :
— Il va neiger cette nuit, avait prédit mon père.
La première nuit, il neigea effectivement, mais il ne tomba que quelques flocons légers et volatils.
Sitôt levé, je me précipitai à la fenêtre et fus immédiatement saisi par l’émerveillement. Devant mes yeux encore gonflés de sommeil, s’étendaient, non les dalles de la terrasse et l’herbe du jardin, mais un tapis blanc qui me faisait presque cligner des yeux, malgré la clarté un peu blafarde de l’heure matinale et les lueurs glauques que projetait l’éclairage au néon de la cuisine.
J’enfilai immédiatement bottes et blouson sur mon pyjama, sans même prendre le temps de m’habiller, ouvris grand la porte du jardin et me précipitai dehors.
Mais là, l’ivresse fit rapidement place au désenchantement : la neige, c’était froid et mouillé. En quelques minutes, j’avais déjà les doigts gourds et les pieds glacés. Et puis, les empreintes de mes bottes sur la terrasse s’étaient incrustées dans la neige et l’avaient décollée, et elles n’y avaient laissé que des traces grises ou jaunâtres, transformant déjà en pataugeoire la neige immaculée qui m’avait fait rêver.
J’étais déçu. C’était donc ça, la neige ?
Mon père s’amusait de mon dépit.
— Non, il n’a pas encore vraiment neigé ici, il a « neigeoté » seulement. Ce n’est rien du tout.
Je me sentis un peu rasséréné. Fausse alerte en quelque sorte ! Un coup pour rien.
La seconde nuit, il neigea cette fois sans discontinuer, des flocons lourds et pénétrants. Au petit matin une épaisse couche recouvrait tout, lissait tout, égalisait tout. On ne distinguait même plus le petit banc où j’avais coutume de m’asseoir les jours d’été. On ne distinguait plus les limites du ciel et de la terre.
Derrière la fenêtre, c’était comme l’accomplissement d’un miracle dont la beauté me bouleversait. C’était inexprimable !
Cette fois, lorsque je me risquai à faire quelques pas, je ne vis que des stries blanches sur le matelas de neige. Elle résistait ! Une terre vierge en quelque sorte, dont le silence assourdissant me fascinait autant qu’il m’impressionnait.
— Viens, dit mon père rompant l’ensorcellement, on va faire un bonhomme de neige.
Mon père avait des talents de magicien. En quelques minutes, « Monsieur Neige » surgit de rien et de nulle part, affublé d’oripeaux que nous dénichâmes au grenier. J’étais surexcité.
— Maintenant, dis-je, si on faisait Madame Neige et les enfants Neige ?
Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous avions, en fin de matinée, réalisé « la famille Neige ». Emportés par notre enthousiasme qui suscitait une créativité sans limites, nous attaquâmes l’après-midi le « village Neige ». Durcie, compacte, la neige permit de réaliser des igloos qui avaient fière allure avec leurs décorations de branches, d’aiguilles de pin, de petits cailloux et même de coquillages.
Pendant deux jours, je ne vécus que pour notre village de neige. Sur l’igloo le plus grand, j’avais même écrit « Bienvenue » avec des aiguilles de pin, sous l’œil bonasse et bienveillant de Monsieur et Madame Neige.
Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un chef-d’œuvre mais j’étais certain d’en avoir créé un. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un créateur mais je savais que j’en étais un.
La magie opéra encore quelques jours. Le froid très vif semblait rendre indestructibles mes fragiles édifices, mes sculptures de neige !
Puis, par les caprices imprévisibles de la météo, la température remonta de dix degrés aussi rapidement qu’elle était descendue quelques jours avant.
D’abord il y eut une sorte d’érosion des contours, prémices d’une disparition progressive qui s’accentua d’heure en heure, réduisant Monsieur et Madame Neige à l’état de crèmes glacées dégoulinantes et peu appétissantes.
La petite maison disparut la première.
Puis la nuit suivante, le vent se leva et des bourrasques de pluie s’abattirent durant plusieurs heures sans crier gare, anéantissant rapidement mes travaux et mes rêves. Ils s’étaient liquéfiés.
La vision de mon village de neige dévasté me plongea dans un désarroi que personne autour de moi ne pouvait consoler. À mon échelle de petit garçon, c’était un raz-de-marée, un tsunami, la mort même, qui s’était engouffrée dans mon jardin. C’était un paradis dont on m’avait ouvert les portes et qui s’effondrait. J’étais déchu aussi vite que j’avais été investi de mon piédestal de sculpteur de neige. Sans pouvoir mettre des mots sur des émotions et des concepts bien supérieurs à ce que mes capacités d’enfant pouvaient exprimer, j’ai pressenti ce jour-là la fragilité des choses, leur fugacité inexorable.

***

Bien des années plus tard, je me trouvais un soir, en plein hiver, sur une plage quasi déserte. J’occupais une chambre dans le seul hôtel ouvert en cette saison, l’hôtel où j’étais venu quelques années auparavant, pour la première fois, avec Delphine. Nous étions au début d’un amour qui s’était révélé aussi exaltant que chaotique, jusqu’à ces jours derniers où nous avions envisagé de rompre définitivement. J’étais l’initiateur de cette issue qui me semblait la seule possible, mais en même temps je ne parvenais pas moi-même à m’y résoudre. Je n’avais jamais été un homme de décision (Delphine me l’avait-elle assez reproché !) et une fois de plus, face à la l’imminence de mots définitifs, j’étais saisi par les doutes, les remords et l’hésitation. C’est pourquoi j’avais décidé de passer une nuit ici dans cet Hôtel des Bains pour réfléchir encore, pour tenter de trouver, dans la solitude de mes souvenirs, l’improbable réponse à un dilemme qu’au fond je ne voulais pas trancher.
Malgré la température hivernale, je n’étais pas seul sur la plage. Il restait à proximité de moi, sur le sable, à cette heure tardive et hors saison, un homme et un petit garçon. Ils avaient construit ensemble un très beau château de sable, ils n’avaient pas ménagé leurs efforts, l’édifice était solide, protégé par des remparts et il avait bien fière allure avec ses quatre tours arrogantes et défiant toute menace.
La marée montait.
La première vague lécha les bords des remparts puis se retira avec bienveillance.
La seconde nargua les contreforts des tours, puis se retira encore.
Il y eut encore quelques va-et-vient sans dommage. Va-et-vient terribles qui donnaient l’impression qu’à chaque mouvement, la mer ne reculait que pour mieux se déchaîner.
Puis soudain, une vague plus incisive s’incrusta dans les bases de l’édifice. Dès lors il était perdu et sa fragilité s’accentua de vague en vague. Il s’effondra rapidement, entamé de toutes parts par les morsures répétées de l’eau.
Les tours tombèrent une à une. En quelques minutes, il ne resta plus rien du fier château.
Le petit garçon se mit à pleurer, à pleurer et à trépigner, impuissant devant les vagues destructrices.
L’homme, son père sans doute, probablement surpris de la réaction très émotive de l’enfant, essaya d’abord de le consoler, puis de le raisonner, puis de lui expliquer. À présent, il perdait patience et il finit par entraîner un enfant hurlant et désespéré. « Ce n’est qu’un jeu », disait-il, démuni et partagé entre l’attendrissement et l’agacement, devant son gamin incapable de relativiser la situation et de la ramener à ses justes proportions.
Détourné quelques instants de mes atermoiements d’homme torturé, je repensai bien sûr au petit garçon que j’avais été et qui avait eu tant de mal à comprendre que les édifices de neige, pas plus que ceux de sable, ne sont faits pour durer. Je me remémorai mon désespoir d’enfant et la leçon que mon père m’avait patiemment expliquée sur les éléments naturels presque toujours plus forts que l’homme.
Rentré à l’hôtel après une journée entre plage et dunes qui ne m’avait nullement aidé à y voir plus clair, envahi par une nostalgie que le petit garçon rencontré m’avait communiquée et qui ne faisait que renforcer mon marasme, je m’allongeai, bien incapable de m’endormir.

C’est alors qu’une idée complètement absurde, une idée de gamin, une idée d’adolescent romantique que j’étais peut-être encore, traversa mon esprit incapable d’un choix raisonné et cohérent. Puisque je ne parvenais pas à décider tout seul s’il fallait ou non rompre avec Delphine, j’allais m’en remettre aux éléments qui étaient si puissants, qui pouvaient mettre en jeu la vie humaine selon leur bon vouloir, plus précisément à cette mer qui, au rythme de la marée, dévaste, lisse tout jusqu’au point ultime où elle renonce et recule.
Je me rhabillai et sortis dans un froid glacial. Je descendis d’un pas vif sur la plage plongée dans l’obscurité. À la faible lueur de mon téléphone portable, je décidai d’écrire en coquillages sur le sable le prénom de celle qui était l’objet de mes tourments. Je l’écrivis à la limite du sable mouillé et du sable sec, c’est-à-dire sur la bande de quelques mètres qui pouvait, au prochain retour de la mer, soit être épargnée, soit être balayée. Je repérai bien l’endroit pour le retrouver facilement et rentrai, un peu apaisé.
Si la mer balayait mes coquillages, cela voudrait dire que Delphine devait disparaître de ma vie ; si la mer ne parvenait pas à l’atteindre, cela voudrait dire que cet amour méritait d’être sauvé.
C’était totalement ridicule, c’était une forme de fuite si absurde qu’elle me faisait honte. Comment pouvais-je jouer une partie de ma vie en la réduisant à la dissolution d’un village de neige et l’effondrement d’un château de sable ?
Le lendemain, j’émergeai péniblement d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars et nullement réparateur.
Je tirai le rideau de la fenêtre. Tout était blanc.
Phénomène rare sur la côte, il avait neigé.
Dès le début de la nuit, la neige s’était répandue en couche épaisse sur la plage et elle continuait à s’épaissir encore. Il ne subsistait de sable qu’une bande de quelques mètres libérés par la marée descendante.
Où étaient mes coquillages ? Plus de repère pour retrouver l’endroit où je les avais incrustés dans le sable. Étaient-ils enfouis et masqués par la neige ou avaient-ils été absorbés dans la tourmente des vagues ?
Je ne le saurais jamais.
Je refis mon sac et me dirigeai vers la gare, accablé, la tête vide, et prêt à chercher de nouveaux expédients pour éviter de choisir moi-même ma vie.

À côté de moi, quelqu’un écoutait Renaud : « Dès que le vent soufflera, je repartira ».
Les premiers photographes envahissaient la plage, friands d’un spectacle qui ne se renouvellerait peut-être pas avant plusieurs années.
À Paris, Delphine déposait une enveloppe à mon nom dans ma boîte aux lettres. Il avait été convenu qu’il n’y aurait entre nous aucun appel téléphonique durant le week-end. Elle me donnait un ultime rendez-vous à midi.

Des chutes de neige étaient annoncées dans la capitale.
Le train, bloqué par les intempéries, eut deux heures de retard.


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