Il était un prince

mardi 5 mars 2013 par Brigitte Niquet

Cet article en PDF : Enregistrer au format PDF

3 votes

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2013

Ça y est ! J’ai enfin décroché mon premier grand rôle. Après tant de galères, de « figurations intelligentes », de feuilletons télé débiles, vous me verrez bientôt en vedette dans le prochain Besson. Pas trop tôt, direz-vous ! Eh oui, mais les carrières qui démarrent sur les chapeaux de roues sont aussi souvent les plus brèves… Moi, j’ai peut-être une chance de durer.

En plus, j’ai rencontré un type génial. Il a une villa au Touquet et on s’est fait construire une piscine. Je vous invite à fêter ça, vous tous de la promo 1995. Ça fait juste quinze ans que nous sommes sortis du Conservatoire, c’est l’occasion ou jamais. J’ai eu assez de mal à vous retrouver, ne me faites pas faux-bond. Ce sera le dernier week-end de juin, que personne ne manque à l’appel. Julie

J’ai répondu O.K. sans trop réfléchir mais, sur l’autoroute, je panique. Qu’est-ce que je vais foutre là-bas ? Le genre Anciens combattants, on a fait la même guerre, on est trop contents d’être ensemble pour évoquer les vieilles batailles, c’est pas mon truc. Le genre fête obligatoire, l’alcool et la bêtise coulent à flots, on s’amuse à donf ma chérie, non plus. À moins que Julie ait rempli la piscine de champagne pour jouer les stars hollywoodiennes ? Ça au moins, ce serait marrant, mais ça doit tout de même dépasser ses moyens. Quant à la promo 95, elle n’a pas, que je sache, révolutionné le show-biz et j’en connais pas mal que la réussite de notre hôtesse doit faire sourire jaune. Moi, ça m’est égal, j’ai renoncé depuis plusieurs années déjà et je suis, comme on dit, « rentrée dans le rang ». J’enseigne le français à des hordes de mômes déchaînés qui s’en fichent éperdument : ce n’est pas pire que de courir le cacheton, d’affronter le regard méprisant et les ricanements des directeurs de casting, de jouer une pièce inepte devant une salle aux trois-quarts vide et de se farcir, en prime, les commentaires venimeux des critiques le lendemain. Sans parler de crever la dalle et de squatter chez les copains parce qu’on n’a pas de quoi payer un loyer. J’aime encore mieux les mouflets insolents, les collègues bornés et le Principal qui a raté sa vocation de nazi. Enfin, bref, c’est comme ça que la vie a tourné, je ne m’en plains pas. Je connais la galère de ceux et celles qui rament des années sans jamais voir le port et je sais où cela a mené au moins l’une d’entre elles.

Annabelle. Annabelle la bien nommée, Annabelle aux traits si parfaits que rien ne pouvait l’enlaidir, Annabelle… Qu’est-ce que j’ai pu en être jalouse ! Parmi toutes les jolies filles qui se bousculaient à l’Entrée des Artistes, on ne voyait qu’elle, radieuse, étincelante, une femme-lumière, une femme-astre. Permettre qu’une telle créature existe, excuse-moi, Dieu, c’est à la limite de la faute professionnelle. Et c’est pas sympa pour les autres. Bref, elle était là, et bien là. Avait-elle du talent ? On ne se posait même pas la question et elle non plus. Elle attendait que sa beauté remplisse son office de sésame magique et lui ouvre les portes vers le bonheur, vers le succès, vers la vie… J’étais sans nouvelles d’elle depuis longtemps quand, il y a quelques années, une bande de copains m’a entraînée voir un film porno, un porno du plus bas étage. « Tu verras, c’est rigolo », m’avaient dit ces idiots. En effet. Au bout d’un quart d’heure, je songeais à m’éclipser en douce quand la caméra a enfin cadré le visage des deux partenaires et que j’ai reconnu Annabelle, Annabelle-la star, Annabelle-la-princesse. Renseignements pris, elle a tout manqué, ses amours aussi bien que sa carrière. Elle vit seule avec un enfant sans père. Les mauvaises langues disent qu’il est le fils de l’équipe technique des Chattes en chaleur.

Quant aux autres, je ne sais rien de ce qu’ils sont devenus et, finalement, c’est ça qui me décide à continuer ma route : je suis curieuse d’observer cette assemblée de ratés venus fêter le succès d’une des leurs.

Il fait un temps sublime, cette Julie a toutes les veines. Personne n’a entendu mon coup de sonnette, ils doivent tous s’agglutiner, évidemment, autour de la fameuse piscine. Je contourne la maison et je découvre le spectacle. Des parasols multicolores étoilent un gazon si vert et si dru qu’il a l’air faux, la pelouse descend en pente douce vers l’eau turquoise, et le metteur en scène a attendu le soleil pour crier « Moteur ». Il a bien fait, parce que les décors de rêve sous la flotte, et les invités pataugeant dans la gadoue, ça aurait forcément moins de gueule. Julie est ravissante dans un ensemble blanc qui lui laisse respirer le nombril, plusieurs donzelles sont déjà en maillot de bain, celles évidemment qui ont intérêt à faire admirer leur plastique. Dépêchez-vous, les filles, la quarantaine n’est pas loin où il va falloir rhabiller tout ça… Si tu t’imagines, fillette, fillette…

La silhouette parfaite que je vois de dos, avec la chevelure or et miel qui lui cascade jusqu’aux fesses, doit appartenir à Annabelle, apparemment pas complexée par ses exploits sur le X. Elle pense peut-être que personne n’est au courant. Ou elle s’en fout. Moi aussi, d’ailleurs. Dans un petit groupe, on rit très fort et une main jaillit, qui pousse une fille (tout habillée bien sûr) dans la piscine. Hurlements de joie. Ça commence bien. Je n’ai pas encore quitté la zone d’ombre qui me dissimule aux regards et j’hésite, comme autrefois au théâtre quand j’attendais mon tour en coulisses, à faire les trois pas qui me propulseront sous le feu des projecteurs. En fait, j’ai le trac. Et soudain, quelqu’un crie son nom et je le vois qui pérore, une coupe à la main, le verbe haut, le geste large. Je l’avais pourtant sous les yeux depuis plusieurs minutes mais je n’avais pas identifié cette calvitie naissante, cette taille empâtée et surtout cet air de satisfaction pesante qui tire les traits vers le bas plus sûrement que la graisse et les années. Guillaume Fouquet… J’ai feint jusqu’à présent d’oublier qu’en venant ici, je le rencontrerais sûrement, j’ai joué à croire que je m’intéressais au destin de chacun quand seul le sien m’importait. Il est temps que je regarde la réalité en face.

Guillaume Fouquet. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour le revoir tel qu’il m’est apparu sur les bancs du Conservatoire, un jour de rentrée où nous, les « anciens », lorgnions avec curiosité les nouveaux. Celle-ci ? Une Toinette, sans aucun doute. Et cet autre, un Perdican. Et celui-là, là-bas ? Ah ! celui-là : noirs les cheveux, noir le regard, noir le tee-shirt, rouge le foulard, quel beau pirate ! « T’as vu la bête ? », murmura Coralie, fascinée. Eh oui, j’avais vu, et j’étais déjà, moi comme les autres, sous le charme d’une séduction physique hors du commun, presque animale, immédiate. Mais le nouveau venu était plus que cela. Envoûtant, magnétique, avec ce quelque chose d’indéfinissable qui vient de l’âme et qui fait de certains hommes des phares, des idoles. En quelques mois, il allait devenir le prince de notre petite bande d’apprentis-comédiens. Le premier fan’s club de Guillaume Fouquet était né. Nous ne doutions pas qu’il soit suivi de beaucoup d’autres.

Ciment de la bande, Guillaume Fouquet, mais aussi ferment de discorde, à cause, à cause des femmes, bien sûr. Il attirait toutes les filles aussi sûrement que la lumière les insectes, et de l’attirance au désir d’exclusivité, il n’y a qu’un pas, que nous franchissions très vite. Mais lui nous aimait toutes, ou plutôt, il aimait quelque chose en chacune de nous et nous le disait, éveillant ainsi des espoirs bien vains. En somme, il nous aurait voulues toutes ensemble, rêvant sans se l’avouer d’une sorte de harem dont la diversité l’aurait comblé. Faute de mieux, il nous privilégiait tour à tour, avec une ferveur toujours égale dont chacune s’imaginait avoir l’apanage. Sa vie n’était ainsi qu’une succession d’épisodes radieux, sans passé ni futur. S’il faisait des projets, c’était dans l’euphorie du moment, il les avait oubliés le lendemain. Mais nous, nous n’oubliions pas. Nous capitalisions, nous échafaudions, pendant qu’il offrait déjà à une autre un autre instant magique, qu’elle aussi croyait unique. Ce n’était pas un don Juan, pourtant, il poussait rarement son avantage et ne profitait pas de ses conquêtes. Encore que... Se souvient-il, Guillaume Fouquet, se souvient-il d’une nuit-sortilège, d’un de ces moments parfaits comme il excellait à les créer et qui me laissèrent pour longtemps une incapacité à supporter l’à-peu-près, autant dire une incapacité à vivre ? Se souvient-il de la fête des corps et des cœurs qui put nous faire croire une seconde au vieux fantasme de la fusion totale, illusion si fragile que nous n’avons jamais osé renouveler l’expérience ? Non, sans doute, il n’a pas de raison de se souvenir de cette nuit-là plus que d’une autre. C’était un homme qui aimait les femmes, qui aimait respirer dans une ambiance féminine, regarder ses compagnes, leur parler, les toucher parfois, mais pas toujours, découvrir ce que chacune avait d’inégalable, se promener en forêt avec Julie, écouter de la musique avec Emmanuelle, danser jusqu’à l’aube avec Chloé, contempler le soleil qui se lève sur la mer avec Léa, faire l’amour jusqu’à mourir avec Barbara... Que de larmes ont versées les élues provisoires ! Il n’en a jamais rien su, car il glissait à la surface des choses, cruel malgré lui, cruel parce qu’il donnait à toutes ce que chacune aurait souhaité pour elle seule. Pareil aux incendiaires involontaires, il semait des étincelles et s’en allait avant d’avoir vu le sous-bois s’embraser.

Guillaume Fouquet. Il voulait tout, tout de suite, en même temps - pas seulement toutes les femmes, mais toute la vie, tout le monde, tous les possibles. Il avait fait de L’Homme de la Mancha son modèle, de La Quête son hymne de combat, rêvait toujours son impossible rêve, brûlait sans trêve d’une impossible fièvre et poursuivait sa marche vers l’étoile, rejetant les liens qui l’auraient entravé ou seulement alourdi. Nous rejetant. Me rejetant. Adieu, Guillaume Fouquet. Pas de larmes, surtout. Il ne les supportait pas.

La dernière image que j’ai gardée de lui, à jamais tatouée dans ma mémoire, est celle du Prince de Hombourg. Quand sa silhouette élancée, sublimée par le costume blanc, se découpa dans le feu des projecteurs, nous eûmes d’emblée la gorge serrée. Quand il prononça les premiers mots, avec ces intonations si particulières que je n’ai jamais entendues à personne d’autre, il avait déjà gagné la partie. Quand le rideau tomba, nous pleurions tous dans la salle, même les garçons, même le prof qui toussotait pour se donner une contenance mais n’était pas moins bouleversé que nous. Les répétitions pourtant avaient été houleuses. Guillaume méprisait les demi-mesures et ce rôle semblait autoriser tous les excès. Un soir qu’il s’était roulé dans la poussière de la scène, rampant, sanglotant, hoquetant, bavant même, il se releva dans un silence glacé que le professeur laissa s’éterniser avant de dire, sur un ton coupant qui ne lui était pas coutumier : « Tu étais nul, Guillaume. C’est le public qui doit pleurer, pas toi ». Pétrifiés, nous nous rencognâmes tous dans nos fauteuils, attendant un esclandre dont les murs trembleraient. Effectivement, Guillaume bondit dans la salle, attrapa l’impudent par le col de son veston, le haussa jusqu’à lui (il le dépassait d’une tête), parut vouloir le frapper, puis, très lentement, le lâcha. Il remonta sur scène, alla chercher sa partenaire en coulisses et recommença sa prestation, avec cette fois une maîtrise, une retenue, une force intérieure qui nous arrachèrent le coeur. Un tonnerre d’applaudissements frénétiques accompagna sa sortie, mais il n’était pas homme à se contenter de si peu. Il descendit de nouveau dans la salle, marcha sur le prof et l’étreignit violemment. Puis il quitta le théâtre et personne, jamais, ne fit allusion à cette scène.

Il décrocha son premier prix à l’unanimité, comme prévu. Le professeur nous avait conviés le soir-même à fêter chez lui la fin de l’année scolaire et les diverses récompenses obtenues. À vingt et une heures, nous étions tous réunis, seul Guillaume manquait à l’appel. On sonna à la porte. Ce n’était pas le héros du jour, mais un cortège de livreurs porteurs de cent roses rouges – cent ! – accompagnées d’une petite carte « Merci. Guillaume ». Nous restâmes muets devant cet embrasement – dernière signature de notre incendiaire que, nous le pressentions, nous ne reverrions pas. Mais nous étions sûrs d’entendre parler de lui très vite, sûrs qu’il accèderait rapidement au vedettariat et que cette gloire facile ne lui suffirait pas, qu’il chercherait toujours plus, toujours mieux, toujours autre chose, et qu’il réussirait tout ce qu’il entreprendrait.

Mais le nom de Guillaume Fouquet n’apparut jamais au fronton des théâtres ni sur les néons des cinémas ni ailleurs. Qu’était-il arrivé à notre aigle noir, que ses ailes de géant semblaient destiner à un azur sans limites ? Quand parfois, au hasard des casting, je rencontrais Julie, Léa, Emmanuelle et les autres, nous l’évoquions avec émotion : Guillaume, il était si... tu te souviens ? Bien sûr. Il était tellement... comment l’oublier ? Tu sais ce qu’il est devenu, toi ? Non, et toi ? Personne ne savait et nous ne pouvions que supposer. C’est Julie qui suggéra que, fidèle à son personnage d’« homme qui aimait les femmes », il était mort en poursuivant une ultime Désirée. Cette fin romanesque nous ravit et nous l’adoptâmes comme la seule plausible et la seule digne de notre héros au grand cœur.

Mais la vie n’est pas un roman. Guillaume Fouquet n’est pas mort, il a survécu, il s’est survécu. À qui la faute ? Au destin Carabosse qui transforme les aigles en canards, les princes en bourgeois et les sources vives en marécages ? À lui, de n’avoir pas su mieux résister, de s’être laissé laminer comme n’importe qui ? Il n’était pas n’importe qui, le Guillaume Fouquet de nos vingt ans, le seul que je veuille connaître. Le monsieur qui se dandine et plastronne devant moi n’est pas Guillaume Fouquet, c’est une mauvaise caricature, un imposteur. Je ferme les yeux et je les serre très fort pour ne plus le voir, pour retrouver derrière le voile de mes paupières le jeune homme étincelant, le pirate irréductible qui menait son navire la proue toujours tournée vers le large et, plus fort qu’Ulysse, entraînait dans son sillage les sirènes captivées.

— Hello, Barbara. Mais qu’est-ce que tu fais là toute seule ? Allez, viens, tout le monde est là, même Guillaume. Tu entends ? Guillaume !
— Excuse-moi, Julie, je ne me sens pas bien. C’est la chaleur. Je crois que je vais rentrer.
— Rentrer ? Mais tu es folle ! Tu viens d’arriver et on commence juste à s’amuser…

Je m’enfuis comme une voleuse. Un regard s’accroche dans mon dos tel un harpon, le sien sans doute. Julie a dû lui dire un mot. J’entends sa voix – sa voix, elle, n’a pas changé, c’est sa voix d’autrefois, j’en ai des frissons le long de la colonne vertébrale – j’entends sa voix qui appelle « Barbara ? ».

Je ne me retourne pas.


Notez cette nouvelle :
3 votes