Nouvelle Donne publie !

INONDATIONS

samedi 30 janvier 2021 par Camille Leloup

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Fuir. Avaler les kilomètres. Mettre le plus de distance possible entre elle et son mari.
Mariée pour le pire ; il est là le pire. C’est aujourd’hui.
Le jour n’est même pas levé, il n’y a que la brume et la pluie pour estomper les contours de cette triste réalité.
Il pleut sans discontinuer depuis presque trois semaines. La terre est gorgée d’eau, il n’y a plus de paysage. L’eau recouvre tout à perte de vue, les rues, les champs, les villes, la vie. Les essuie-glaces ne vont pas assez vite.
Elle pleure, c’est l’inondation dans son cœur. Elle roule trop vite, elle a peur. Elle a gâché sa vie. Sa vie, une succession de mauvais endroits au mauvais moment. Toujours. Cette fois, elle a touché le fond. Elle a ouvert la porte, mauvais endroit, au mauvais moment, Bang ! Elle n’aurait pas dû voir ça, les éclaboussures de sang et de cervelle. Elle n’aurait pas dû crier.
Son mari a hurlé aussi, le révolver toujours dans la main. Elle a toujours aimé les voyous. Les mauvais garçons, c’est son truc. Elle les aime violents, machos, la mâchoire carrée et les dents affutées comme des lames de rasoir. Mais lorsqu’on aime un bad boy, il faut prendre tout ce qui va avec, la drogue, les flingues, les gardes à vue, les coups et les blessures. Et aujourd’hui, une balle au milieu du front !
Il est derrière elle, elle le sait, c’est pour ça qu’elle roule trop vite malgré ce temps de chien. Ce n’est même pas un beau jour pour mourir. Quitter Paris, prendre la RN13, traverser la Manche, quitter la France. Recommencer sa vie, ailleurs, loin…
Un coup d’œil au rétroviseur, son rimmel a coulé laissant une balafre noire tout le long de sa joue. Elle s’essuie d’un revers de manche, c’est pire. Elle aperçoit des phares, loin derrière. Elle frissonne et accélère, l’aquaplaning la guette.
Son téléphone sonne. C’est lui, elle décroche. Il bafouille des excuses, il lui dit que c’est un accident, qu’il va lui racheter un beau tapis tout neuf. Il dit qu’il faut ralentir parce que ça glisse et c’est dangereux. Il dit, « arrête-toi, il faut qu’on parle, c’est pas si grave, mais arrête-toi ! ». Il lui dit des tas de trucs, avec des mots doux, il joue les tendres et ça la ferait presque craquer. Elle aimerait tant y croire et se blottir dans ses bras, mais cette fois, il est allé trop loin. Alors elle crie, elle le traite de salaud et du reste, qu’il n’aurait pas dû le tuer. Elle crie, pourquoi t’as fait ça ? Elle pleure encore plus et bave un peu et ce n’est pas facile de conduire dans cet état. Elle s’essuie, se mouche, elle a posé le téléphone et n’entend pas toutes les insultes et les menaces qu’il hurle dans le combiné.
Le jour se lève. Un soleil gris peine à ôter le voile de brume. Tout est opaque autour d’elle. Elle traverse un bled, personne n’a l’air levé. À quoi bon ! Sa vie défile dans sa tête, sa naissance déjà était un accident, mauvais moment ! Un déménagement, un nouveau beau-père, une beigne, mauvais endroit ! Une soirée qui tourne mal, sa première nuit au poste, mauvais endroit ! Sa première nuit d’amour… mauvais moment ! Tout a toujours mal tourné. À quoi bon fuir ? Elle ralentit. Les phares se rapprochent. Il est juste derrière et se rapproche encore.
Et puis merde, la vie est une garce… un sursaut de survie lui saute au visage. Elle est encore jeune, elle voudrait avoir une vie, une vraie ; une famille, autre que mafieuse, une voiture sans garde du corps, une maison sans alarme ni coffre-fort, un lit sans révolver sous l’oreiller, un mec sans chevalière au majeur. Elle pousse le champignon à fond, à la limite de l’adhérence des pneus. Elle attrape son téléphone et l’appelle pour le supplier. Ce coup-ci, c’est elle qui lui parle gentiment et lui raconte des mensonges, des envies de souffler, des promesses de retour… Elle le regarde dans le rétro mais ce qu’elle voit ne lui plait pas, elle n’y croit pas vraiment alors elle dit tout haut : « Ne fais pas ça ! ». Mais si, il le fait et la voiture noire la percute brutalement.
Elle perd le contrôle, se met en travers, dérape et part en tonneaux. Six. Les trois premiers en plein milieu de la RN13, le suivant survole le fossé et les deux derniers finissent dans un champ. Mais peut-on appeler ça un champ quand trente centimètres d’eau boueuse recouvrent les semences. Par chance, cette chance qui depuis si longtemps la fuit, la voiture retombe sur ses roues. L’airbag a fonctionné, elle est sonnée mais consciente. Elle s’extirpe de l’auto fumante, de l’eau à mi-mollet et regarde autour d’elle, que d’eau ! Puis elle regarde la route, il est là-bas, il la regarde, pointe son revolver et tire. Bang ! Raté ? Oui, ratée.
La détonation l’a fait sortir de sa léthargie. Il faut courir maintenant ! La boue colle aux semelles, elle trébuche, se relève et se colle de la boue sur le visage lorsqu’elle repousse une mèche de cheveux. Où aller ? Qu’y a-t-il droit devant ? Des arbres dont les racines se noient, des buissons flottants, la lisière d’une forêt peut-être ! Rien n’est sûr ! Peut-être… une lumière là-bas ! De l’aide. Une folle envie d’être sauvée la pousse à aller plus vite. Elle lutte contre l’inertie. Tromper la mort, tromper la chance, tromper le schéma de sa vie. Elle enjambe les barbelés. Ce sont les phares d’une voiture, encore cent mètres peut-être, elle ne les quitte pas des yeux.
Elle aurait dû ! Elle aurait vu qu’ici la surface de l’eau est différente, un mouvement, une profondeur, une consistance plus fluide. Elle tombe dans la rivière, d’un coup, disparaissant du paysage comme par magie. L’eau est glacée, elle boit la tasse, ses poumons se rebellent, elle essaie de remonter à la surface, elle a à peine pied et un courant puissant l’entraîne, la roule en boule, l’aspire. Mauvais endroit ! Elle a si froid. S’il faut mourir ! Faut-il que ce soit une balle entre les deux yeux ou la noyade ? La fin reste la même, autant prendre un raccourci ! Elle s’endort.
Mais comme rien ne va comme elle l’imagine, ce n’est pas encore la fin. Mauvais moment pour mourir. Une main l’attrape par les cheveux puis la hisse sur un bateau, une main sous le bras, l’autre sous les fesses. C’est un pêcheur, c’est sa voiture, c’est son bateau. Il est toujours là tôt le matin, même pendant les inondations. Il dit que les poissons n’ont pas peur de l’eau ! Il l’a vu faire le plongeon, heureusement qu’il était là. Il lui parle… elle ne l’écoute pas. Elle est prostrée, tousse un peu et grelotte beaucoup. Elle est un peu contrariée d’être encore en vie ! Elle s’était presque faite à l’idée.
Le pêcheur tourne la tête vers la rive, il entend un coup de feu et se demande : tiens un chasseur ? Un éclat de bois du bateau lui érafle la main. Il est surpris, un chasseur qui taquine le poisson ? Il entend hurler de la berge, des insultes, des insanités. Ah non ! C’est elle le gibier ! Elle, recroquevillée à fond de cale, les yeux dans le vide. Le pêcheur fait un bras d’honneur et met son moteur en route. Il redescend le courant à toute allure. Il a une petite cabane en aval, avec un plancher surélevé, ils seront au sec et à l’abri. Le méchant pourrait trouver un pont à sept kilomètres en amont ou neuf en aval, mais il ne trouvera pas la cabane, pas sans un bateau.
Il l’aide à prendre pied sur le quai, il la tire par la manche, la pousse gentiment à l’intérieur. Il met de l’eau à chauffer, lui passe une couverture sur les épaules. Elle est en vie, elle n’en revient pas vraiment. Elle n’arrive pas à se projeter vers un nouvel avenir alors elle se force à imaginer revoir le soleil, le dénoncer à la police, prendre un nom d’emprunt, récupérer du fric, partir... Elle n’arrive pas à se concentrer avec l’autre qui n’arrête pas de parler. Il dit qu’il est fier d’être un héros, qu’il va se pavaner devant ses copains au bistrot. Il est content de l’avoir trouvée, surtout qu’il se sent un peu seul ces temps-ci. Il dit qu’elle est toute mouillée et qu’elle devrait se déshabiller avant d’attraper la mort ! Il pose sa main sur son épaule, il caresse sa nuque. Elle se rebiffe jusqu’à ce qu’un coup de pelle sur la tempe l’oblige à reconsidérer son refus. Après, il tire sur son pull mouillé, ses mains deviennent baladeuses, il dit : de toute manière, tu devais mourir !
Elle n’est plus vraiment sûre de la suite. Ah si ! Une pensée tout de même : mauvais endroit, mauvais moment !

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