Je crois à la nuit

jeudi 17 janvier 2019 par Denis Escobar

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2019

José est sourd-muet. Il est par ailleurs atteint de cécité. J’aurais pu écrire : José est aveugle. Il est aussi sourd-muet. On appelle ça la surdicité ; dans le cas de José, ces deux déficiences sont congénitales. Il ne s’agit pas d’une simple addition de handicaps, ce serait trop réducteur ; c’est une multiplication ou, si l’on veut, le summum de l’impénétrabilité. Enfermé en lui, à triple tour. Il n’a aucun moyen de communiquer avec les autres. Son horizon est bouché, définitivement.
José vit dans un patelin perdu de l’Aveyron. Question ouverture sur le monde, il est à l’abri ; Salles-Curan n’est jumelé avec aucun autre village européen, pas que je sache en tout cas. Le matin, dès sept heures, il entoure le bras maigrelet de sa pauvre mère et la suit comme son ombre, une ombre gigantesque qui emboîte maladroitement le pas de l’octogénaire rachitique ; José est très grand, il mesure deux mètres cinq. Il ne passe pas inaperçu, mais ça, il l’ignore.
« C’est ça de faire des enfants passé cinquante ans. »
Les commères du village…
Mais voilà, maman est morte. Et José a été placé dans un institut spécialisé de Rodez. Aveugle, sourd-muet, une énigme pour la plupart du personnel soignant. José ne dort plus ; il patiente jusqu’à ce qu’une infirmière vienne le chercher et l’emmène dans la salle commune, où il attendra la fin de journée, qu’une autre infirmière le reconduise dans sa chambre. José n’a aucune notion du temps qui passe, il ne sait ni quand il fait jour ni quand il fait nuit. À vrai dire, il est dans un noir perpétuel, comme s’il flottait dans l’espace, dans un lieu infini où les sons ne se propagent pas, où son poids ne compte pas. Dans ce néant qui le clôt, José perçoit parfois des supernovas aux couleurs improbables, des explosions grandioses et inoffensives, des formes inventées, des visages modelés par sa conscience éteinte ; il ne connaît pas les couleurs, il n’a jamais contemplé la moindre trombine. Un champ immense et fertile s’ouvre devant les yeux de son âme, mais le plus souvent, la fatigue l’emporte et il abandonne l’idée de créer son monde à partir de rien ; il attend dans sa boite noire de cerveau, et dans la chambre que l’état lui a allouée, que quelqu’un le touche pour lui signifier qu’il est temps de se lever et de marcher. Être touché, c’est si merveilleux, c’est une des seules sensations physiques qui lui est permise. Il ne sursaute jamais, ne pousse pas de cri indistinct quand une paume, un doigt, un poing le prennent par surprise. Il vit dans la perspective que quelqu’un le touche ; les lèvres sèches et râpeuses de sa mère lui manquent, les coups de poing des garçons railleurs lui manquent, le contact des chandails en soie d’Ida, l’aide-ménagère, lui manque. José a domestiqué la surprise, son cœur ne s’emballe plus. Il sent venir les choses, comme un astéroïde qui traverse sa galaxie et dont il admire la traînée de bonheur. Rares sont les personnes qui le touchent, on le frôle dans l’indifférence la plupart du temps. On plaisante beaucoup à son sujet, aussi.
« Heureusement qu’il n’est pas tétraplégique en plus ! »
Et puis Julie a été embauchée en tant qu’aide-soignante stagiaire. José ne sait pas que Julie est ravissante, toute menue, et blonde comme les blés. Il a simplement noté qu’une odeur sucrée de mûre, à moins que ce soit le parfum suave de la violette, concurrençait depuis peu celles habituelles de transpiration, d’aftershave bon marché ou de fragrances commerciales. Qui plus est, ce ravissement olfactif lui parvient toujours comme dans un tourbillon, violent accès qui s’estompe trop vite. José ne le voit pas mais Julie n’est pas du genre à ménager ses efforts et elle ne se déplace qu’en sautillant. José ne sait pas non plus que lui-même est beau. La nature a fait preuve de beaucoup d’ironie en dotant José d’un visage particulièrement agréable, très « hollywoodien », des traits réguliers et fins, des yeux clairs, translucides ; les gens sont irrésistiblement attirés vers lui, même s’ils le délaissent tout aussi rapidement. Ses beaux yeux et sa bouche non moins belle sont séparés de neuf centimètres et demi.
Julie a fini par arrêter de sautiller et s’est penchée sur le cas de José.
« Bonjour Monsieur… Monsieur… Vous avez besoin de quelque chose. »
Tous les matins, Julie prend José par le bras et l’emmène se balader dans le jardin arboré de la résidence spécialisée. C’est bizarre à contempler, ce tableau vivant de deux êtres disparates qui avancent du même pas hésitant. Un grand échalas qui tient plus du loukoum que du rugbyman et une petite blonde très énergique. Au début, il arrivait à Julie de s’écrouler sous le poids de son patient atteint de surdicité ou bien de désespérer quand ce dernier s’immobilisait pendant de longues minutes, comme si la présence féminine lui échappait totalement. Mais Julie a persévéré ; elle a reçu des coups ; essuyé des moqueries. À présent, elle pose délicatement la paume de sa main manucurée dans le dos de José et le guide avec bienveillance, ainsi qu’un cornac le ferait avec un éléphant farouche, aveugle et sourd. Ils commencent à communiquer plutôt efficacement. Si Julie gratte l’échine de José avec son petit doigt, c’est qu’ils doivent tourner à gauche ; le même gratouillement mais avec l’index, et ils tournent à droite ; quand Julie met sa main sur l’épaule de José, il est temps pour eux de s’arrêter. Ils partagent alors « des petits moments de sapidité », comme aime à le dire l’aide-soignante stagiaire. Julie lui fait sentir une jolie fleur, elle laisse José caresser un chien de passage, elle porte à sa bouche un fruit mûri à point. On a fini par les appeler les inséparables. Ce n’est pas la pitié qui pousse Julie à s’occuper de José. Elle n’est pas en mission non plus. Julie a toujours eu peur du noir, elle est achluophobe, et la simple idée que José soit plongé dans des ténèbres intérieures perpétuelles lui a semblé une raison suffisante de le prendre sous son aile.
José aime Julie. Il connaît son prénom bien évidemment, elle en dessine les lettres limpides sur son avant-bras musculeux toutes les fois qu’ils sont seuls. Patiemment Julie et José ont appris à lire. À se lire. À se comprendre. À imbriquer leurs univers. Un apprentissage réciproque et improbable où l’enseignant a autant à perdre que son élève. Cela a pris six mois, six mois d’alphabet en relief, écrit à même la peau de José, associé à des stimuli olfactifs, gustatifs ou tactiles, une sorte de braille sensible, humain, personnalisé. Par exemple, au début du printemps, Julie et José ont redécouvert ensemble les fraises. Parfois, ce que l’on voit, ce que l’on goûte n’est pas ce que l’on sait. Bien sûr, José connaît la saveur des fraises, cette impression sucrée-acidulée qu’elles lui laissent, ce goût annonciateur des beaux jours ; maintenant il est capable de signer si c’est une gariguette, une ciflorette ou bien une charlotte. Vous les différenciez si facilement que ça, vous ? La charlotte est bien plus tendre et sucrée que la fraise ronde alors que la gariguette pétille presque sous la langue. Il a mémorisé leurs différentes formes, et si vous lui demandez de définir la couleur rouge, c’est une image de fraise, telle qu’il la conçoit, qui apparaîtra dans sa galaxie mentale.
« Pas mal pour un aveugle de naissance. »
Mais au-delà de cette nouvelle forme de savoir, il y a entre eux une communication toute personnelle, extraverbale à bien des égards, ils se parlent sans cesse, ils voient les mêmes choses, rient de concert sans un son. Ils ont inventé un nouveau langage. De l’extérieur, ça ressemble beaucoup à de la télépathie. Finalement, c’est une association intuitive de la langue des signes et du braille le plus basique.
Julie aime José. Elle a découvert une personne sensible, courageuse, qui a beaucoup de choses à dire en dépit de ses cruelles déficiences. Il lui raconte souvent des épisodes de son enfance à Salles-Curan. Le lac de Pareloup, des souvenirs de baignade en plein soleil, la caresse de son eau câline, alcaline. La soupe brûlante qu’on mange lentement, l’odeur du bois qui se consume dans la cheminée. José a conscience que sa vie ressemble à un puzzle, qu’il n’aura sans doute jamais de vue d’ensemble sur elle ; mais de tout petits plaisirs valent mieux que rien. Ça y est, il voit Julie.
La première fois qu’ils font l’amour, c’est pour José un véritable big-bang ; son univers restreint explose, des corps célestes font leur apparition, ses souvenirs sont catapultés aux confins de son esprit, de nouvelles étoiles sont créées, de nouvelles couleurs aussi, le corps de Julie fait de boules de gaz incandescentes lui semble, l’instant de leurs ébats, une nouvelle planète où il pourra enfin se réfugier.
La directrice de l’établissement a vu ce rapprochement d’un très mauvais œil et n’a pas souhaité prolonger la période d’essai de Julie.
Julie continue pourtant de rendre visite à José, sur son temps libre, bien qu’il soit maintenant difficile pour eux d’entretenir une relation intime. Qu’importe, rien ne saurait les priver de leurs « petits moments de sapidité ». Les ragots vont bon train : Julie abuse de la fragilité d’un pauvre handicapé, et il se trouve que la mère de José lui a légué une coquette somme ainsi qu’un corps de ferme idéalement placé et, partant, convoité par des promoteurs immobiliers.
« L’abus de faiblesse est puni par la loi, non !? »
Les commères de la résidence spécialisée…
Mais Julie ne s’en est pas laissé conter. Elle ne veut plus laisser José ; elle voudrait l’enlever de cet endroit confiné, délétère. Le hic, c’est que José est sous tutelle. Et qu’il est incapable d’exprimer son avis, de crier au monde entier que Julie est son âme sœur. Ce qui donne lieu à la conversation suivante, plutôt animée, entre Madame Lepique, tutrice de José, et Julie :
— José est incapable de communiquer normalement avec nous. Vous êtes en plein fantasme !
— Au contraire, José est parfaitement capable de communiquer, c’est une personne sensible, et il ne veut plus que vous le considériez comme une énigme ! 
— Vous avez percé son mystère, c’est ça ? Alors que nous autres, nous sommes de méchantes personnes qui ne comprennent rien au handicap ! 
Etc.
Du coup, l’établissement d’accueil a pris une mesure d’éloignement.
« Carrément ! Ça ne se passera pas comme ça ! »
Julie a fait appel de cette décision. Trois mois se sont écoulés. Le juge a exigé la présence de tout le monde : José, Julie, Madame Lepique et la directrice de l’établissement.
Madame Lepique a soigné son entrée ; très théâtrale, elle pousse José dans un vieux fauteuil dont le roulis métallique s’entête dans le passé ; José est mal peigné, fagoté comme un gamin de deux mètres cinq qui rentre de récré ; sa tutrice lui a mis sur le nez d’énormes lunettes noires à la forme rétro. Julie fulmine ; José ne porte jamais de lunettes, il a de si beaux yeux. La directrice, quant à elle, apparaît plus en retrait ; elle a l’air d’avoir compris quelque chose, mais l’orgueil lui barrera l’accès à toute empathie, comme c’est souvent le cas.
— Bien, nous sommes réunis dans ce bureau à la demande de Mademoiselle Julie Gontran. Elle récuse l’accusation d’abus de faiblesse et souhaite faire annuler l’arrêté d’éloignement dont elle fait l’objet. 
Le vieil homme lève les yeux sur son assistance. La mer est calme, mais qui sait ce qui se passe sous la surface ?
— Monsieur José Manœuvre est atteint de… surdicité. Quel malheur ! 
Il lève à nouveau le nez de son dossier et contemple José avec commisération, oubliant comme toutes les personnes qui voient pour la première fois le mystère José que celui-ci est incapable d’interpréter ce regard valide et compatissant. Il poursuit sa lecture :
— Mademoiselle Julie Gontran soutient qu’elle et Monsieur José Manœuvre entretiennent une relation amoureuse sérieuse basée sur la confiance. Elle oppose également que la tutelle de Monsieur Manœuvre devrait être changée en simple curatelle. 
Madame Lepique intervient intempestivement :
— Curatelle ! Et pourquoi pas l’abonner à l’opéra ! 
Le juge continue, impavide :
— La question est donc de savoir si le degré de contrainte appliqué aux actions du majeur José Manœuvre peut être modifié dans la mesure où celui-ci est atteint de surdicité depuis sa naissance. Autrement dit, peut-il vivre normalement moyennant un aménagement adapté de son cadre de vie ? 
Madame Lepique fait un signe négatif de la tête. Sans que personne ne s’en rende compte, Julie a posé sa main sur celle de José. Elle y signe quelque chose ; la main de José s’ouvre ; puis se lève. Le juge est interdit quelques secondes ; il finit par demander à la directrice de lui expliquer ce qui est en train de se passer.
— Je ne sais pas, il n’a jamais fait cela auparavant.
Julie dit dans un sourire :
— Je crois que José veut vous parler.
Madame Lepique ouvre grand la bouche, mais le juge la fait taire d’un mouvement autoritaire de la main. Il s’intéresse vivement au dénouement de cette affaire :
— Comment peut-il s’y prendre ?
La directrice :
— Je n’en sais rien.
Le juge :
— Ce n’est pas à vous que je m’adresse.
Julie :
— Je vais vous montrer.
Elle pose sa jolie main manucurée sur l’épaule de José, qui se lève et se dirige tout seul vers un tableau blanc, dissimulé en bonne partie derrière une pile de dossiers, un ficus en piteux état et un vélo d’appartement vintage. José, comme doué de tous les sens dont Mère Nature dote habituellement ses enfants, saisit un feutre velleda. Julie demande au juge :
— Que voulez-vous qu’il dessine ?
Madame Lepique :
— C’est du grand n’importe quoi…
Le juge :
— Il est aveugle de naissance si j’ai bien compris.
— Oui.
— Qu’il dessine…
Le juge regarde autour de lui le savant désordre qui règne dans son bureau.
— Tenez ! Un escargot.
Le juge possède toute une collection d’escargots en porcelaine dans une vitrine près de la porte d’entrée. Julie a pris l’habitude de décrire à José les lieux nouveaux où ils se rendent, une espèce de description tactile très détaillée, pour qu’il appréhende plus facilement son environnement. Julie signe sur le bras de José à nouveau. José dessine alors une spirale presque parfaite. A son tour il signe sur le bras de Julie, qui se fait son interprète :
— C’est comme ça qu’il imagine les escargots, mais le visqueux n’est pas une sensation facilement représentable. De toute façon, il les préfère en chocolat.
Le juge se met à rire. Madame Lepique n’a pas dit son dernier mot :
— Ne vous laissez pas abuser Monsieur le Juge. Ceci relève uniquement du numéro de cirque.
José a remarqué que l’odeur de Madame Lepique devient plus forte lorsqu’elle s’énerve ; les molécules odorantes qu’elle produit dans cet état sont plus âcres, capryliques ; José aime toutes les odeurs, aucune n’est pour lui un facteur de répulsion ; c’est notre culture qui nous commande de nous boucher le nez devant un vieux fromage ou un poisson pourri ; Madame Lepique vitupère ; il est temps pour lui de la faire taire. José recommence à dessiner sur le tableau blanc ; à vrai dire il ne dessine plus, il écrit ; il écrit d’une main ferme, et sous les regards médusés du juge, de Madame Lepique et de la directrice :
« Julie, je t’aime. Veux-tu m’épouser ? »
Julie sourit et murmure :
— Oui.

 

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