
- Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
Je mesure 1 m 68 pour 59 kilos.
Mes yeux sont gris-vert, mes cheveux châtain foncé et longs, jusqu’aux épaules. J’ai vingt-quatre ans. Je n’ai pas de signe particulier. Ni cicatrice ni tatouage ou n’importe quoi d’autre. Je porte des lunettes à double foyer parce que j’aime que la réalité soit déformée.
Après la mort de mon père, j’ai vécu avec ma mère jusqu’à l’âge de douze ans, jusqu’à ce qu’elle meure d’une longue maladie.
Ensuite, j’ai été élevée par ma tante.
Ensuite encore, j’ai logé seule dans un camping-car qui était arrimé au sol et abandonné au milieu de nulle part, un bosquet qui se trouvait à très peu de kilomètres de la ville où je suis aujourd’hui.
À cette période, je ne possédais pas les lunettes de distorsion.
Je regardais la réalité en face.
Je m’occupais de certaines vieilles.
Une, deux, et trois, pas davantage.
C’est la dernière qui a posé du souci. C’est elle qui a fait que j’ai été obligée de quitter le camping-car, puis d’aller au Centre, de parler, de répondre aux questions.
J’ai un souvenir très flou de mon père.
Il est mort d’une intoxication alimentaire quand j’avais six ans.
Ma mère a pleuré longtemps, puis elle s’est calmée, puis elle est morte à son tour.
Alors ma tante m’a adoptée.
Je n’habitais plus chez elle quand elle est décédée dans un accident de voiture. Du moins, pas à temps complet. Je me trouvais dans un CFA-internat où j’apprenais le métier de couturière, où je dormais, où je vivais à part entière, sauf le week-end, sauf lorsque je prenais un bus pour revenir chez ma tante, après je repartais le dimanche soir.
C’est au Centre qu’ils ont tiqué sur le camping-car arrimé au sol du bosquet.
Les psychiatres, ça les mettait en ébullition.
Ils n’arrivaient pas à comprendre le pourquoi du comment, comme s’il y en avait un.
Et il y en avait un. Il y en a toujours un. Les choses ne se font pas au hasard. Il y a un karma, un destin. Bon ou mauvais, il y a un chemin tracé, et personne ne peut en dévier, c’est ainsi que ça se passe.
Aussi simple que de glisser un fil humidifié de salive dans le chas d’une aiguille.
Aussi simple que de me pointer sur le petit parking d’un supermarché de lotissement et de repérer les vieilles solitaires qui en chient pour ranger leurs courses dans le coffre de leur voiture, qui en bavent avec les innombrables packs d’eau, les sacs de terreau, les briques de lait, tout ce qui fait que leurs bras secs et presque sans muscle se raidissent, font des efforts qui essoufflent le reste du corps, font qu’elles ont besoin de quelqu’un, de l’aide, de la compagnie, l’âme entière à la recherche de bienveillance.
Et j’étais seule après l’accident mortel de ma tante.
Je ne suis pas allée à son enterrement.
J’ai refusé.
J’ai continué de me concentrer sur mes études de couture. J’ai eu mon diplôme. J’étais adulte. Tout juste. Je suis sortie du CFA-internat. J’ai dit que j’allais rejoindre un oncle dans une autre ville, une autre région. J’ai dit n’importe quoi, ce qui les rassurait.
J’ai erré.
Pas d’argent, un sac de sport contenant une dizaine de fringues, des affaires personnelles :
Une brosse à dents.
Un tube de dentifrice entamé.
Un savon à moitié utilisé.
Mon nécessaire de couture.
J’ai dormi à la belle étoile, c’était l’été, il faisait chaud, si chaud. Et j’ai trouvé le camping-car arrimé au sol du bosquet. Le camping-car rouillé mais utilisable pour Suzanne Aynes, tellement accueillant.
Ma demeure.
Abandonnée comme moi, au milieu de nulle part.
Dans l’attente qu’on l’adopte, qu’on s’intéresse à elle, la porte grande ouverte à Suzanne Aynes.
« Vous êtes famélique ! » est la première chose que m’a dite la troisième vieille. « Comment voulez-vous m’aider ? »
Et j’ai ri, j’ai rétorqué :
— C’est mon poids. Malgré tout, je suis très costaude. Laissez-moi faire.
— Vous travaillez dans ce supermarché ?
— Non. C’est juste de l’aide. Je vous ai vue en train de vous fatiguer. Alors j’ai pensé que vous ne refuseriez pas un coup de main.
On ne se méfie pas d’une fille. D’un homme, oui. Mais pas d’une gamine adulte au corps famélique.
— C’est gentil. C’est tellement rare, la gentillesse.
Ça marchait. Les deux premières vieilles, puis celle-ci. Ça marchait toujours comme je le voulais. Un, deux… cinq packs d’eau. Et elle :
— Les personnes âgées ont besoin de s’hydrater régulièrement. Surtout par ces chaleurs. J’espère que vous buvez aussi de votre côté.
— Je ne suis pas âgée.
Rire, et puis :
— Vous semblez si fragile. Vous avez faim ? Vous voulez goûter ? C’est l’heure de goûter, je crois.
Un autre foyer. Une résidence secondaire. La vieille comme une deuxième tante, un endroit propre et placide, un endroit où l’on peut se reconstruire, tenter un nouveau départ.
Je n’ai pas raconté tout ça aux flics et au Centre. J’ai résumé l’affaire.
J’ai dit que c’était le hasard.
J’ai dit que c’est elle qui m’avait demandé de l’aide pour ses courses, et puis que l’on s’était revues au supermarché du lotissement, et puis que l’on avait sympathisé, que l’on avait besoin l’une de l’autre.
Réciproque, ça l’était. Ce n’est pas un mensonge.
— Est-ce qu’elle était au courant pour le camping-car ? (Centre)
— Non, je ne voulais pas devenir un boulet pour elle.
— C’est-à-dire ?
— Je voulais juste être amie. (Peut-être) Pas qu’elle m’adopte. (Faux)
— Mais vous passiez beaucoup de votre temps chez elle. La nuit de l’accident, vous y étiez, Suzanne. (Flics et Centre)
— Elle me l’avait demandé. Ça arrivait, parfois. La solitude, c’est dur à gérer. Son mari remontait à la surface de temps en temps. Ils étaient très attachés l’un à l’autre.
— Et vous ? (Psychiatre du Centre)
— Quoi, moi ?
— Vous vous sentiez seule ?
— Ça m’arrivait. (Vrai) Des liens s’étaient tissés. (Archi vrai)
Je n’ai pas parlé des autres vieilles. Ni chez les flics, ni au Centre. Ils n’étaient pas au courant et ne le seront jamais.
Les flics ont classé l’enquête en accident.
On fait ce qu’on veut dans ce bas monde.
Il suffit d’être silencieux et d’accepter.
De savoir garder un secret.
De maquiller la réalité.
La déformer.
***
Je ne dormais pas chez les deux premières vieilles.
Les atomes crochus étaient insuffisants.
Pour la troisième, ça s’est fait naturellement.
Je n’ai pas bousculé les choses, les émotions. On a bien ri ensemble, je l’ai écoutée attentivement raconter ses souvenirs de théâtreuse à la manque, puis un pas en amène un autre, puis un goûter, un suivant, encore et encore, un dîner. Cette envie de ne plus vouloir se quitter, d’être un membre supplémentaire, indispensable au bon fonctionnement d’une existence à fleur de peau.
— Vous avez repris des formes, elle remarquait, contente d’elle. Ça fait plaisir à voir.
Et c’était vrai.
Mon corps changeait.
Ma poitrine, mes fesses, la carrure de mes épaules, mon visage, les joues sur mon visage.
Une belle maison que celle de la vieille.
Pas trop de voisins.
Excentrée du noyau de la ville.
Une maison à étage. Une maison rassurante qui fait que le corps change, que les formes reprennent.
— Vous êtes couturière, c’est ça ? me demandait la vieille en becquetant des petits gâteaux sablés.
Et oui, et :
— Oh, j’adore les beaux costumes ! Les belles robes de représentation ! Attendez, je vais vous montrer des photos datant de ma folle jeunesse au théâtre. Vous allez voir comment les vêtements resplendissaient.
Ensuite, il suffisait qu’elle tombe sur un cliché de son mari calanché, et la voilà partie en mélancolie, à pleurnicher :
— Ça vous ennuie si je vous demande de me tenir compagnie un peu plus tard, aujourd’hui.
« Bien sûr que non, c’est tout ce que je veux. C’est parfait, ici. Bien sûr que non. »
— Sans souci, je répondais. Je reste le temps que vous le souhaitez.
— Adorable. Vous êtes adorable, Suzanne.
Une soirée, une nuit, plusieurs.
Moins présente dans le camping-car arrimé au sol du bosquet.
Plus légère dans la maison rassurante, aimante.
Juste une question qui m’a emmerdée à un moment donné.
— Vous travaillez quand, au juste ? Votre métier de couturière, vous l’exercez quand ?
— Quand je veux, fut ma réponse, cinglante. Je suis une… indépendante. Je suis libre de mes horaires.
Et c’est tout.
Le reste, ça tournait sans accroc, comme les aiguilles bien huilées d’une horloge, d’une pendule, d’un réveil ou d’une montre.
Il ne tenait qu’à elle de ne rien détraquer.
***
Mais elle a tout foutu par terre.
C’est elle qui a cherché à cramer, à finir en tas de cendres.
Et sa maison, et le jardin, et la plupart du décor où elle existait, avant.
Je le répète, l’enquête des flics a conclu à un accident.
Et au Centre, ils n’ont rien flairé de plus.
Au départ la troisième vieille paraissait suivre le bon chemin.
Elle se contentait d’être dans son coin à énumérer ses souvenirs de théâtreuse à la manque, à radoter sur son mari disparu depuis des lustres, et :
— Restez donc avec moi, Suzanne. J’aime votre compagnie. Vous êtes à l’écoute, vous savez apprécier les bonnes histoires. Restez donc dormir ici, si cela ne vous dérange pas.
Et pas le moins du monde. Et une soirée, une nuit. Plusieurs additionnées. Et sûre de faire partie de son entourage, le seul, l’unique.
Petite fille imaginaire ultra-proche d’elle, serviable, indispensable au bon fonctionnement de sa vie qui fout le camp.
Seulement, il a fallu qu’elle déconne. Il a fallu que cette gourde sente un regain de jeunesse à la con l’envahir. Qu’elle se mette à traîner je ne sais où, et sans moi, qu’elle s’absente de sa casbah du jour au lendemain, un club de bridge, un atelier d’écriture, des réunions débiles genre « les amis du théâtre », qu’est-ce que j’en sais ?
— Suzanne, j’ai une immense nouvelle à vous annoncer ! Tenez-vous bien, j’ai… j’ai rencontré quelqu’un, un homme charmant juste un peu plus jeune que moi, un gentleman, un ancien photographe professionnel avec qui je m’entends délicieusement, si vous voyez ce que je veux dire.
Et la voir rire telle une pétasse sur le retour, la voir se trémousser, irrésistible dans sa tête de vioque aliénée.
Un type sur le point d’arriver dans ma vie fragile, sur le point de tout saccager, de me virer de chez la vieille, après tout le mal que je m’étais donné pour me faire adopter, pour recréer une maison familiale.
— Il viendra me rendre visite, la semaine prochaine. Je lui ai beaucoup parlé de vous. Il est impatient de vous rencontrer, Suzanne. Il m’a dit que vous sembliez charmante. Vous serez là, n’est-ce pas, quand il viendra ? Je peux compter sur vous ?
J’ai accepté. Je savais que ce jour n’aurait pas lieu. J’ai dit : « Il me tarde, aussi ! » Puis on a fait à bouffer, puis elle a continué à baver sur ce connard. Plus tard en soirée, elle a proposé de boire un champagne qu’elle gardait pour une grande occasion, un champagne excellent qui méritait d’être bu parce que le moment tant attendu était enfin venu.
Et ce n’était pas moi.
Je n’étais pas ce moment tant attendu.
Jamais cette saloperie n’avait eu l’idée de déboucher cette bouteille de champagne quand nous nous étions rencontrées.
Jamais elle ne m’avait dit : « Fêtons notre rencontre, Suzanne ! »
Elle s’en moquait, elle ne focalisait que sur son putain de cœur ouvert à l’amour retrouvé. Égoïste et aveugle. Incapable de voir le mal qu’elle semait autour d’elle.
— Il est bon, non ? Je le trouve si bon. Oh mon Dieu, que je suis heureuse, ma chère Suzanne ! Aussi pétillante que ce merveilleux champagne !
C’est comme ça que ça s’est passé. Pas autrement. Je ne lui ai pas forcé la main. Elle a fait ce qu’elle a voulu. Elle a bu son champagne coupe après coupe, pendant que je sirotais la mienne, elle a fait l’andouille, puis elle a cherché à se lever pour je ne sais quoi faire, puis elle a manqué de se casser la gueule par terre, sur le plancher, elle s’est rattrapée vite fait à son fauteuil, et je me suis levée du mien pour l’épauler, la redresser, mais elle était complètement entamée, et après les rires, elle chialait presque, elle était malade, elle avait envie de vomir, c’est ce qu’elle a déclaré : « Je crois que je vais vomir ! » Mais elle ne l’a pas fait. Elle a dû tout ravaler, cette conne. Et j’ai marmonné :
— Je vais vous conduire jusqu’à votre chambre, ne vous en faites pas. Je vais vous coucher et vous allez dormir. Faites-moi confiance.
Elle ne m’a rien répondu. Je ne sais même pas si elle captait la moitié de ce que je lui disais.
Je l’ai abandonnée sur son lit.
Elle ne remuait plus.
Elle ronflait, déjà.
J’ai allumé plusieurs bougies dans sa chambre.
Je les ai disposées contre la fenêtre, là où les voiles devant les carreaux allaient s’enflammer avec une facilité déconcertante.
Je n’ai pas eu un dernier regard pour elle.
Pas un mot.
J’ai dégagé de sa chambre, puis je suis restée face à la porte close, à quelques mètres.
Le feu n’a pas mis des plombes à prendre.
Je l’ai entendu commencer à tout dévorer.
Les voiles, les meubles, tous les souvenirs que la vieille avait conservés, et puis elle, sur son lit, ou par terre à tenter de s’échapper du brasier, sûrement pas en vrai, trop bourrée, trop inconsciente, la fumée sous la porte, la fumée qui envahit le couloir, mes yeux, mon corps tétanisé, le spectacle du feu si hypnotisant, la mort, une voix inconnue, des pas en cavalcade, et les flics, le Centre, un accident, je ne suis pas coupable, je suis innocente, je ne suis pas un monstre, une meurtrière, je n’ai rien à me reprocher.
C’est la vieille qui a tout foutu par terre.
Elle aurait pu éviter.
Elle aurait pu vivre encore, avec moi.
Mais elle a ouvert son cœur à quelqu’un d’autre, sans se soucier du mien.
Elle n’aurait pas dû.
Elle n’a eu que ce qu’elle méritait.
Voilà comment les choses se passent.
Et comment elles doivent être réglées.
Sans sentiment ou émotion.
Sans amour, aucun.
