Jungle

dimanche 28 juin 2026 par Philippe Crubézy

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026

Gilles commence à se déplacer vers l’entrée. Il a attendu longtemps avant de s’extirper du fauteuil et dans l’unique lumière du lampadaire sa silhouette est empreinte du regret d’avoir eu à briser son immobilité. Il se moque bien de savoir qui veut le voir mais, s’il a résisté à l’insupportable crécelle de la sonnerie, maintenant l’intrus ou l’intruse cogne de son poing fermé contre la porte et c’est autant de coups qu’il reçoit. Il ne va pas se laisser faire, il va lui casser la gueule.
Ou alors une rafale, une belle rafale.
Il doit traverser le salon sans se faire entendre et éviter l’endroit où le plancher craque, pour surprendre l’inconnu derrière la porte. Quatre mètres quatre-vingt-quinze à parcourir avec la souplesse du ninja dans le silence le plus complet. Glisser, tâter de la plante du pied nu les aspérités du parquet jusqu’aux poussières tapies dans les rainures, bander les muscles sans nuire à la souplesse du bassin. Fort sur ses jambes, fort dans sa tête. Trouver le bon endroit pour enclencher le tir et renvoyer l’ennemi dans son clapier.
Il avance, contourne le lampadaire et appuie du bout du pied sur l’interrupteur posé au sol.
Le salon n’est plus éclairé que par le filet de lumière orangée venue de derrière les rideaux, que dorénavant il n’ouvre plus. Il est sur son terrain et la semi-obscurité égalise ses chances en cas de combat mais il doit faire attention à ne pas heurter la table basse. S’il la cogne, il risque de faire tomber les magazines et les journaux qui y sont empilés. À mi-chemin de la porte, il s’accroupit à côté de la table qu’il n’a pas encore desservie de son repas de midi, à l’affût, et ajuste une mitraillette imaginaire au creux de la hanche. Il scrute minutieusement les masses sombres des meubles. Sous la table, sous les chaises, derrière la malle, ça bouge ? Une bosse suspecte sous le tapis ? Non. Le ficus… non, aucun fauve, aucun serpent, aucun Viet, aucun Barbu ne se cache derrière le ficus. Gilles retient sa respiration, plisse les yeux. Il a appris à mettre tous ses sens en éveil, la survie est à ce prix. Ils savent se planquer comme ils savent se dissimuler dans la foule du métro, du marché. Ils sont partout. Dans la rue, dans les magasins, dans les services publics. Il ne prend plus le bus, tous les chauffeurs, tous les contrôleurs ont été remplacés. Gilles n’achète plus son pain à la boulangerie depuis que les enfants de la vieille Caussade n’ont pas voulu reprendre l’affaire. Trop dur pour les petits Français, il faut se lever à quatre plombes du matin, pas de week-end à la campagne. Alors, on vend et qui rachète le commerce ?... Boulangerie, club de foot, même bizness.
Tout ça fait partie d’un plan.
Maintenant, la rafale ! Il se relève d’un coup, comme surgi d’un fossé, Tatatatatata ! Gilles fait le bruit des balles qui ricochent sur les murs et mime les secousses que lui inflige la mitraillette. Son chargeur vidé, il se baisse à nouveau le plus vivement qu’il peut. Ses mains sont moites, il ne doit pas se laisser submerger par l’angoisse. Si l’autre réplique à la grenade, il est foutu.
Ils sont capables de tout.
La position accroupie est douloureuse pour ses genoux, il s’allonge et repose sa tête sur son avant-bras. Le type ne tape plus sur la porte, il a compris à qui il avait affaire. Souffler, récupérer le temps de l’accalmie. Le silence revenu, la pression sur ses tempes s’estompe. Respiration ventrale, visualiser les battements de son cœur comme dans le tuto sur YouTube. Gilles retrouve la confiance, la peur le quitte mais il a du mal à reconnaître ce qui l’entoure dans ce noir orangé qui baigne le salon. Et si c’était un mauvais rêve, hier soir il a picolé, le rêve d’un type qui se noie, qui voit la surface s’éloigner et la lumière du soleil avec elle ? Le type n’atteint jamais le fond, l’obscurité le mange, il est damné, devient plancton. Epsilon.
Il est damné mais il ne rêve pas qu’il se noie, les abysses n’ont sûrement pas cette couleur qui tire sur l’ocre sanguin.
Il faut que le sang coule.
Ce n’est pas un mauvais rêve, c’est un cauchemar éveillé. Le parquet sent fort. Bois, humidité et poussière. Gilles n’aime pas cette odeur, elle lui murmure la misère et il le sait bien que sa vie c’est la misère. Odeur avant la pourriture. Manquerait plus que des champignons poussent sur les plinthes. Il faudrait qu’il ouvre les rideaux et les fenêtres mais s’il ouvre les rideaux et les fenêtres, il devient une cible pour le gars du quatrième de l’immeuble en face et l’autre là, sur le palier, qui recommence à cogner sur la porte. C’est sur sa tête qu’il frappe, dans sa tête qu’il frappe, ça saigne dans sa tête. Il ne pourra pas éviter le corps à corps.
Ils savent se battre.

Gilles Lartisan est artisan. Clefs minute, clefs Sécurit, ouverture de portes, ressemelage, réparation talons. Il travaille seul dans sa boutique qu’il ferme quand il part en mission chez un particulier. Il avait un apprenti qui, même si Gilles n’a rien pu prouver, a piqué un billet de cinquante dans la caisse. Il n’a pas prévenu la police, à quoi bon ? Il a renvoyé le gamin dans sa cité à coups de pieds dans le cul et a installé une caméra de surveillance orientée vers le comptoir. Il n’y a que de l’argent à voler dans son bazar, personne n’ira chauffer un cadenas ou des semelles. Comme il n’a pas repris d’employé, personne à qui faire confiance et trop de charges de toutes façons, il se surveille lui-même. Parfois, dans sa boutique vide, il fixe longtemps l’œil borgne de la caméra et lui vient l’envie de pleurer.
La dernière fois que Gilles a pleuré c’est quand Hélène est partie avec les deux petites, il y a bien deux ans maintenant. Forte en gueule, Hélène, un peu trop, une fois de trop. Une gifle, enfin, un aller-retour. Et pourtant elle l’avait prévenu, Tu me frappes une fois, tu ne me vois plus, Forte en gueule. Un midi, la gifle est partie sans qu’il sache vraiment pourquoi, il était pressé, en retard, un dépannage urgent, il va pas perdre son temps à enculer les mouches. Quand il est revenu le soir après avoir fermé le magasin, plus personne à bord. Gilles n’a pas su où aller la chercher et ça n’aurait servi à rien. Il a picolé en regardant la télé et puis il a pleuré. Il voit les gamines un week-end sur deux. S’il cherche une date au début de la misère…

Connaissent pas le chagrin, ces mecs.
Gilles remise la mitraillette imaginaire dans son dos avant de reprendre sa progression avec précaution. Ils sont capables d’avoir posé des mines anti personnel, des pièges invisibles hérissés de pieux ou équipés de filets qui vous emportent à dix mètres de hauteur. Il sent la chaleur de l’arme qui pèse le long de son dos et qui le rassure mais, s’il doit y avoir corps à corps, un couteau lui serait plus utile. Le coin cuisine est sur sa droite, à un mètre, encore plus dans l’ombre que le reste du salon. Pas à pas et mains en avant, vingt centimètres par vingt centimètres, il se dirige vers le tiroir du buffet.
De nouveau, la sonnette retentit de deux coups brefs. Le salaud varie les plaisirs, il doit savoir que pour Gilles c’est comme la fraise du dentiste mais à l’intérieur de son crâne. Gilles se retient de hurler. Il se tend, se tord, serre les poings. Épilepsie solitaire. Munch. Des larmes lui jaillissent des yeux. Il trouve que pour un homme de son âge, il pleure souvent. Il essuie la morve de son bras.
Ces types n’ont aucune humanité.
Une fois franchi le seuil de la cuisine, Gilles oublie sa faiblesse passagère, il accélère, glisse sur le carrelage, atteint le tiroir et l’ouvre sans bruit. Il ne faut pas que l’autre entende, se doute qu’il ne se laissera pas faire. Sur ses lèvres, le sourire d’une blague cruelle. À tâtons, il reconnaît le couteau à viande parmi les autres couteaux et s’en saisit. Il tient la lame le long de sa cuisse, pointe vers le bas. Le renflement du manche en bakélite, le froid des rivets contre sa paume, le poids de l’arme inerte, dans le même temps, l’ancrent et l’élèvent. Il se sent digne et légitime. Tous ses couteaux sont aiguisés. Il se retourne et fixe la porte d’entrée. Son cœur cogne dans la poitrine.
Le cave se rebiffe.
Quand il ouvrira la porte d’un coup, le gars sera surpris sous la lumière du plafonnier du couloir. Dans un premier temps, il ne distinguera pas Gilles, encore dans l’obscurité. Il y aura un moment de rien, un instant gelé, arrêt sur image, et puis soit le type a peur et s’enfuit, soit il attaque et là, Gilles saura le recevoir. Centre de gravité légèrement abaissé, jambes mobilisées, bras gauche prêt à parer avant de frapper avec le droit. Légitime défense. Il y aura du sang, et alors ? Si les petites étaient là, personne ne lui reprocherait de les défendre, et ça ne change rien qu’elles ne soient pas là puisqu’elles pourraient être là. Le danger vient du dehors, ils sont le dehors.
Hors du dehors !
Gilles entend comme un chant fredonné, une mélopée. Il chante, l’Indien ? Il a peint son visage, il s’est lavé à l’eau claire. Une mélopée, un murmure. C’est le chant avant l’assaut, le chant comme une prière.
Leur Dieu est cruel.

Gilles Lartisan est au milieu du couloir, couteau à l’horizontale.
Il a mal à l’épaule qui a heurté le frigo quand il a foncé sans réfléchir vers la porte. Le choc a fait trembler le réfrigérateur et des bouteilles ont tinté à l’intérieur, peut-être brisées. C’est le signal, le combat commence. Gilles a ouvert la porte d’un geste rageur.
Il est pieds nus, en slip et tee-shirt, au milieu du couloir suréclairé. Il protège ses yeux de la lumière trop forte. Le couloir est vide, personne. Le carrelage au sol est humide, il brille et exhale une odeur de propre, de détergent. Au fond du couloir, les portes de l’ascenseur se referment trop vite pour que Gilles puisse distinguer qui vient d’y pénétrer. Cinq étages jusqu’au rez-de-chaussée. Gilles s’engouffre dans l’escalier de service, dévale. Cinq étages. L’ascenseur est neuf et arrivera vite en bas, plus vite ! plus vite ! La lame du couteau cogne régulièrement la rampe métallique, des étincelles ponctuent la course de Gilles. À chaque volée d’escalier, il saute les quatre dernières marches. Il est loup, jaguar, soldat surentraîné.
Au moment où il entame la descente du dernier étage vers le rez-de-chaussée, il entend l’ascenseur qui s’arrête, la porte qui s’ouvre puis se ferme. Il s’immobilise, épuisé, tout souffle évaporé. Gilles n’a pas quatre cœurs ni huit poumons, Gilles n’a plus l’âge de la chasse. Envie de vomir ses tripes.
Maintenant c’est la porte du hall qu’il entend se refermer. Clac.
Oui, clac ! Il est assis, comme un pauvre rien, presque nu, au milieu de l’escalier. C’est le grand couteau à découper la viande qu’il a sorti du tiroir. Un goût insupportable pourrit sa bouche, une bile fétide baigne sa langue.
Il faut que je m’en fasse un.
Il fait sonner la pointe du couteau contre la marche sur laquelle il est assis. Ting ting ting. Le son est clair dans la cage d’escalier.
Il se lève et reprend sa descente. Calmement.
Le voilà sur le boulevard qui dévisage les passants et hésite à prendre sur sa droite ou sur sa gauche.


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