L’épreuve

mercredi 6 mars 2013 par Anne-Élisabeth Desicy Friedland

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2013

« Nous allons voir ce que nous allons voir », dirent-ils. Et ils le poussèrent sans ménagement dans la prison, les mains encore liées dans le dos, vêtu en tout et pour tout d’une sorte de pyjama et d’une paire d’espadrilles.
Le sol et les murs étaient nus. Il y avait un lit cage recouvert d’une couverture grise, un lavabo sans miroir et des WC sans couvercle munis d’une chaîne trop courte pour s’y pendre. Il imagina néanmoins un prisonnier qui tenterait de s’évader de cette façon, nouant la chaîne autour de son cou, sur la pointe des pieds, puis pliant brusquement les genoux. Mais tout ce qu’il gagnait, c’était de déclencher la chasse d’eau et se retrouver bêtement à terre.
À ce fictif tableau, l’homme se mit à rire doucement, les yeux fixés sur la chaîne, et les autres se regardèrent sans comprendre. Ils restèrent plantés là, pendant que leur prisonnier examinait le plafond où pendait une ampoule pleine de chiures de mouche.
Ses yeux portèrent finalement sur la lucarne haut placée munie de deux barreaux qui rayaient de noir un carré de ciel bleu sans nuages. Nulle branche d’arbre ne s’y balançait, qui aurait apporté un peu de distraction. Il se retourna alors vers les hommes. Derrière eux, des barreaux régulièrement espacés joignaient le sol au plafond sur une largeur de trois mètres. La porte se distinguait par son large contour plein. Derrière encore, c’était le mur du couloir, nu lui aussi.

"Sweet home", pensa le prisonnier. Les hommes lui délièrent les mains et partirent. L’un d’eux revint avec une chaise, un gant de toilette, une serviette, et un carré de savon. Il donna les affaires de toilette au prisonnier mais, à la grande déception de ce dernier, garda la chaise qu’il plaça en position d’observation contre le mur du couloir.
Le prisonnier s’étendit sur le lit, les bras croisés derrière la tête, le regard fixé sur la lucarne, ce qui n’avait rien d’original. Il manifesta de l’intérêt pour les repas, ce qui était tout aussi classique. De même, les premiers jours, fut-il gêné d’aller aux toilettes sans être protégé des regards.

Des semaines durant, il posa quantité de questions et multiplia les requêtes à son gardien sans rien en obtenir. Il y avait pourtant une grande séduction dans sa façon de présenter les choses. De guerre lasse, il finit par abandonner la partie et resta prostré la plupart du temps.

Puis vint une phase de colère où il hurla et insulta ses geôliers. Il s’abaissa même à les supplier. Rien n’y fit. Il gratta en vain les murs avec sa cuiller. Il pleura.

Il retrouva ensuite un calme qui semblait plus serein, plus organisé, plus constructif. Un jour, au motif qu’il réfléchissait, il intima même l’ordre de se taire à son geôlier stupéfait, qui était pourtant la seule personne à lui dire quelques mots.
Souvent, il fronçait les sourcils. Accroupi contre le mur, il mordillait son genou découvert pendant des heures. Parfois, il souriait et secouait la tête de façon affirmative. Parlait tout seul. Posait son front sur ses bras repliés. Tournait en rond dans un sens, puis dans l’autre, et partait d’un grand éclat de rire.

Brusquement, un matin, il eut l’air de tellement souffrir que son gardien en fut inquiet. Mais quand ce dernier s’approcha, le prisonnier vint se coller contre les barreaux et lui expliqua d’une voix doucereuse quelle vie triste et minable était celle d’un gardien de prison. Ce dernier en fut si blessé qu’il partit furieux et lui fit sauter un repas.
Suite à cet incident, le prisonnier se tint extrêmement tranquille, le regard braqué sur le carré de ciel. Plusieurs semaines passèrent ainsi, au bout desquelles quelqu’un vint l’examiner, qui prétendit être médecin. Le captif se contenta de répondre sobrement aux questions posées. Le médecin lui fit donner une chaise et il s’y installa immédiatement à califourchon, puis se balança un long moment avec bonheur. Les jours suivants, il examina la chaise sous toutes les coutures et hocha la tête avec satisfaction à plusieurs reprises. Il trouva quantité de façons de s’asseoir sur cette chaise. Il lui parla un peu, demandant son approbation sur telle ou telle chose. Puis il retrouva un calme qui semblait parfait.

Ils se décidèrent à le sortir de là au bout de trois mois. Ils vinrent à l’heure du déjeuner, et au lieu de lui apporter sa ration insipide, ils le tirèrent gentiment par l’épaule hors de sa geôle. Ils l’accompagnèrent jusque dans une salle dont la porte était grande ouverte sur un jardin. Sur une table, il y avait du vin, un poulet rôti, du pain frais et du raisin. Une jeune et jolie fille blonde lui dit qu’il était libre, qu’elle pouvait le reconduire chez lui en voiture s’il le souhaitait, et qu’il pouvait manger auparavant s’il le désirait. Sans rien dire, il balaya avidement la pièce du regard et se jeta littéralement sur un stylo et une pile de papier blanc posés sur un petit bureau d’acajou. Il se mit à noircir frénétiquement une page avec les mots qu’il s’était dits et redits pendant toute sa détention, en tremblant de peur d’oublier les meilleurs.

Le médecin avait rejoint la femme et les geôliers. Tous le regardèrent faire puis croisèrent leurs regards d’un air entendu. Ils pensaient tous la même chose mais c’était à l’homme de science d’entériner le verdict.
« C’est bien un écrivain », dit le médecin.


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