La Douche

dimanche 16 novembre 2014 par Mohamed REZKALLAH

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Mohamed Rezkallah est un jeune auteur qui vient par ailleurs de publier son premier roman, Le sous-sol, lequel fait partie des "coups de coeur FNAC". Bravo, l’artiste !

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014

Dans les escaliers de l’immeuble, je la croisai et, comme convenu, fis mine de l’ignorer. Elle empestait encore, vêtue de sa guenille, le chignon gras, un cabas vide à la main. Je fis marche arrière et la suivis, lui laissant un étage d’avance. Sa porte claqua. La minuterie s’arrêta et la pénombre envahit les escaliers. À tâtons, j’avançai jusqu’à piétiner sa carpette. Depuis l’intérieur de son F2 me parvenaient des bruits de casseroles, de vaisselle, d’une télé à faible volume, et de mots étouffés. Je collai une oreille contre la porte de bois. J’entendis comme de l’eau qui coulait à allure régulière. Je sentis aussi l’eau qui passait par les tuyaux à’ l’intérieur des murs. Comme si elle prenait une douche. C’était peut-être l’occasion d’entrer. Peut-être la seule. Je posai une main moite sur la poignée. La minuterie s’alluma. Des bruits de pas venaient d’en bas, je me décollai de la porte et remontai en vitesse.

Cette vieille dame, «  Madame » comme elle avait demandé à être nommée, habitait au deuxième étage. Elle avait assisté à mon expulsion, paisiblement installée à sa fenêtre. J’avais emménagé dans l’immeuble un an auparavant. Je ne m’en étais pas sorti, mes parents ne voulaient plus entendre parler de moi. Je les avais, comment dire, trop sollicités depuis ma naissance. À la trentième année, ils m’avaient tourné le dos. Malgré toute ma bonne volonté, l’abandon de toute fierté qui m’avait poussé à accepter des jobs de merde, à vivre sans eau ni électricité, en me nourrissant d’un demi-sachet de nouilles instantanées par jour, à supplier la proprio, à chialer chez l’assistante sociale, je m’étais retrouvé à la rue, dès la fin de la trêve hivernale.

Étrange comme ce froid de mort m’avait protégé jusque-là des charognards de l’État. Ils étaient venus me sortir à six heures du matin. Gominés, propres, souriants, faisant des blagues, huissier, policiers, déménageurs, et la propriétaire en tête de gondole. Je n’avais opposé aucune résistance. En une demi-heure, ils avaient tout emporté sauf moi. Il faisait beaucoup plus doux, et je ruisselais sous mon polo.

La vieille du deuxième, du haut de son perchoir décoré d’affreux pots de fleurs, m’avait fait signe de monter. Valise à la main, j’avais abandonné à même le sol la planche de surf que je tenais à bout de bras, le seul bien qu’ils m’avaient laissé, parce que la fixation gauche était fichue. 

Elle m’avait servi un coca glacé, toute désolée pour moi. Je n’arrivais pas à déterminer son âge, elle pouvait être vieille fille ou bien conservée. Elle avait de l’humour dans la voix et une chaleur dans le regard qui faisait du bien. Plantureuse, coiffée d’un chignon parfait. Autant dire que je ne désirais qu’une chose, c’était passer la nuit chez elle, ce qu’elle m’accorda avec grand plaisir. De plus près, ce n’était pas un simple manque d’hygiène qu’elle dégageait, mais une odeur désagréable dont je n’arrivais pas à comprendre l’origine. Elle nous prépara un plateau-repas composé d’un steak haché, de salade et de fromage, avec une demi-baguette pour chacun, le tout arrosé d’une bouteille de rosé frappé. 

Pendant le repas, alors que j’avais le moral sous les rotules, elle m’avait fait part de sa grande passion pour le film Psychose. Elle ne parlait pas du réalisateur, juste du film. Les autres films d’Alfred Hitchcock pour elle n’étaient que des navets sans saveur et sans intérêt. Seul Psychose sortait du lot. Elle me proposa de mettre le DVD après le dîner. J’acceptai, sans trop savoir de quoi il retournait. Je savais tout au plus que c’était un vieux film, en noir et blanc, avec un meurtre dedans. J’avais pris une douche puis, excitée, elle avait lancé le DVD, en nous servant deux cognacs, emmitouflée dans sa robe de chambre.

— Qu’il est beau Norman, tu ne trouves pas ? fit-elle. 

— Pas vraiment, répondis-je.

— Moi, il me fait fondre…

J’avais l’impression que le film la replongeait en enfance, elle sirotait son verre totalement absorbée, critiquant, commentant, sursautant de peur avant d’éclater de rire. À mes yeux ce n’était qu’un vieux film aux effets spéciaux ridicules.

— Si Grace Kelly avait pu jouer le rôle….dommage. Je trouve Janet Leigh abominable. Je suis certaine que Grace aurait crié mieux que cette chipie. Même moi, j’aurais mieux hurlé qu’elle.

Je la trouvais jolie, moi, cette actrice, son jeu était bon, et ses cris convaincants.

— Regarde, cette scène est mythique. La scène de la douche. Soixante-dix plans, tournés en sept jours. Et tu ne verras rien de sexuel à l’écran. Quarante-cinq secondes de perfection.

Elle m’agrippa par le bras et se crispa un peu plus à chaque coup de couteau, mêlé aux attaques de violons suraigus, stridents.

— Ne loupe pas ça, regarde, le fondu enchaîné sur la rigole de la baignoire, et l’œil du cadavre… Mon dieu, que j’aimerais mourir comme ça... Quelle fin magnifique pour une vie...

Elle avait soixante-dix ans. Pas d’enfant. Jamais mariée. Ses quatre sœurs étaient mortes. Elle était seule au monde. L’unique preuve d’un monde proche de sa fin.

Le lendemain, lors du petit déjeuner, elle me fit une étrange proposition.

— Tu peux rester ici autant que tu veux, mais je te demande trois petites faveurs en échange.

— Je vous écoute...

— La première, c’est que je puisse t’appeler Norman. Je sais que c’est bizarre mais ça me ferait très plaisir, à un point que tu ne peux imaginer.

J’étais tellement dans la merde qu’elle aurait pu m’appeler en sifflant, j’aurais dit oui.

— Pas de souci.

— La deuxième, c’est que tu ramènes de temps en temps une petite amie, pour regarder un film et flirter pour une soirée. Moi, je dormirai dans ma chambre, je ne vous dérangerai pas. Et pour la troisième, je te la dirai en temps voulu.

— Marché conclu, dis-je, en me resservant du café.

Ainsi j’étais Norman, et elle Madame. Une semaine durant, entre les plateaux-repas et les séances de Psychose, dont je commençais à connaître le moindre plan par cœur, Madame insista grandement pour que je ramène une fille. Elle me posa toutes sortes de questions. Je lui avais dit que j’avais une petite amie qui était en déplacement et que je ne savais pas trop quand elle serait de retour.

— Bon sang, tu n’as qu’à en payer une, fit-elle.

— J’ai ma fierté, tout de même, répondis-je.

— Tu vas discuter avec ta fierté ailleurs que chez moi, dans ce cas...

— Je n’ai pas les moyens de payer une professionnelle.

Elle se leva, se rendit à petits pas vifs jusqu’à la commode, ouvrit un tiroir, trifouilla, puis revint s’asseoir.

— Avec ça, ça devrait suffire, dit-elle en me tendant un billet de cent euros. Maintenant, Norman, sors et ramène une fille, sinon tu passes la nuit sous la lune. Sonne une fois au parlophone quand vous arriverez, comme ça j’irai au lit et vous ne me verrez pas.

Je quittai l’appartement. Il était vingt-trois heures. Un ciel étoilé attendait que je bouge. J’étais tenté de prendre une chambre d’hôtel, mais avec cent euros je ne ferais pas long feu. Alors que chez la folle, j’étais nourri, logé, blanchi, aux frais de la princesse. Je pouvais bien faire ça pour elle, me payer une prostituée. Heureusement que j’étais habitué à en fréquenter. C’est plus simple que de mentir à une femme pour avoir son corps à disposition. J’allai voir Billana qui, par chance, était libre. Belle brune bulgare au français approximatif, mais aux formes ineffables. Habituellement, elle m’emmenait dans un parking en sous-sol mais, cette fois, elle sembla ravie que je puisse la ramener chez moi. Je sonnai discrètement au parlophone, ouvris la porte de l’entrée et je guidai Billina jusqu’au deuxième.

Une fois à l’intérieur, je lui donnai les cent euros et elle m’accorda deux heures non-stop. Je nous servis un verre. Nous fîmes l’amour, discutâmes, le temps que je récupère, il nous arriva même de rigoler, si bien que j’eus l’impression, à certains moments, d’être chez moi avec ma petite amie. Sensation exquise. Ce qui m’arracha à ma rêverie, ce fut la silhouette cachée dans les ténèbres du couloir. Le souvenir de son odeur me revint. Ça me coupa l’envie pour de bon. Mais après tout, c’était elle qui avait payé. 

Le matin, Madame était charmante et nous prépara des œufs brouillés. Elle ne pouvait décrocher son regard du canapé-lit. Elle lui souriait.

— Je voulais dire... pour hier soir...

— Norman, voyons, ce que tu fais avec tes copines ne me regarde pas !

— Bien madame...

Progressivement, elle m’affecta aux tâches quotidiennes. Ménage, courses, cuisine, ébats avec une prostituée. Elle prenait tout en charge. Une nuit sur deux, elle venait à pas de velours jusqu’au salon et observait. J’avais pris l’habitude et ne faisais plus attention à elle. Sa robe à fleurs en coton épais, son chignon, sa puanteur discrète, je m’y étais habitué.

Quand elle me fit asseoir devant la table du salon, l’air grave, je sus que la révélation de la troisième faveur était arrivée. Pour le coup, j’étais persuadé qu’elle me demanderait de trouver un travail. Elle nous servit un verre de Cointreau, et planta ses yeux dans les miens.

— Norman, mon bon Norman, je suis fatiguée, tu sais....

Je bus une gorgée puis écoutai la suite. Ce qu’elle me demanda... comment dire... je m’attendais à tout sauf à ça. J’acceptai.

Le calme régnait dans les escaliers. La minuterie cliqueta et les ténèbres revinrent. Je descendis les marches quatre par quatre. Je pénétrai chez Madame en vitesse, et refermai la porte. Comme je l’avais senti, elle prenait sa douche. Je me dirigeai vers la cuisine et me saisis du plus grand des couteaux qui s’y trouvait. Tout doucement, lame en l’air, je marchai à pas silencieux en direction de la salle de bains. Je posai une main délicate sur la poignée et ouvris la porte. Une vapeur étouffante, brûlante, me fondit dessus. Je tentai de la chasser en remuant la lame en l’air. Derrière le rideau opaque, Madame se passait de l’eau sur le corps. Son odeur était décuplée, elle me donnait la haine. Puis je compris à quoi elle ressemblait : à celle de la peau pourrie, sèche, comme gangrenée. Elle me souleva le cœur. J’approchai en un éclair, tirai sur le rideau. Madame se dressa face à moi, elle portait un maillot. Frissonnante de peur, le regard exorbité, elle commença à pousser ses plus beaux cris, mains en avant pour se protéger. Ses hurlements étaient faux. Ils ne me plaisaient pas. C’était du cinéma. Elle voulait en finir, mourir. Je lui avais promis de le faire. Elle avait mis le bail de son appartement à mon nom, m’avait légué ses économies. J’avais juste à me débarrasser de son corps, juste ça, et ma vie repartirait sur de bons rails.

Je la regardai un instant, prêt à attaquer au rythme des violons de Herrmann. J’attrapai le gel douche à la saveur vanille bourbon que j’avais acheté au Carrefour et le gant de crin tout neuf. Cette fois, elle prit peur pour de bon. Elle tenta de me pousser et de sortir de la baignoire. Elle battait Janet et Grace à plate couture, j’en avais la chair de poule.

— NORMAN....QUE FAIS-TU ? NON... NON... PAS ÇA...

Je portai un premier coup : une grosse noix de gel sur la tête.

— HAA !

Puis, une autre sur la poitrine.

— HAAA... NON... NORMAN...

Une autre sur les jambes.

— HAAA....ARRÊTEEEEEEE...

Les bras. Puis j’attrapai le gant de crin. 

— NONNNNNN !!!! PAS LÀÀÀÀÀÀ.

Et commençai à frotter.


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