La mort dans l’art

lundi 19 janvier 2015 par Pascal Pelletier

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Coup double pour Pascal Pelletier. Nous avions déjà apprécié La sonnerie, du même auteur. Il récidive avec ce joli texte, qui a fait l’unanimité de notre comité de lecture. Bravo, Pascal !

À Ray Bradbury (et au grand Will, pour la forme de la chute).

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2015

– C’est fait, maintenant, dit-il en reposant le verre et le flacon sur la table de chevet. Alors, laisse-moi. Ou tais-toi.
– Te laisser, me taire, mon Henri d’amour ? coassa Charlotte. Mais comment le pourrais-je… C’est toi qui veux me laisser et te taire, et si tu le fais, je ne te survivrai pas.
– Rires des spectateurs et coup de cymbale, tching ! Mais dis-moi donc, Charlotte, pourquoi me parles-tu ?
– Parce qu’au fond, tu le veux bien. Parce que tu désires que je te dise certaines choses… sur toi, mon ange, en cette heure solennelle. Il n’y a que moi qui puisse le faire, puisque nous sommes seuls et que tu es incapable, comme tu l’as toujours été, de te parler à toi-même. Et le temps presse, donc écoute-moi bien.
– D’accord, comme tu veux ! Mais ce ne sera encore qu’un dialogue de sourds, car jamais nous n’avons communiqué. Allons-y donc pour un monologue de plus, un autre entre nous… Et seulement pour nous, celui-là… Que veux-tu, on a passé les trente-cinq dernières années à se parler sans jamais s’écouter, ce fut la clé de notre succès, mais aussi celle qui a ouvert la porte de l’escalier descendant aux enfers, où je vais bientôt entrer…
– Pas si tu changes d’idée, il est encore temps, mon amour ! Il te suffit de quitter ce lit quelques secondes, d’aller prendre le téléphone, d’appeler ta sœur…
– Ma sœur sait-elle encore qu’elle a un frère…
– … Ou de composer seulement trois chiffres et tu reviens à la vie !
– Fais-le donc toi-même, ma Charlotte, va au téléphone composer les trois chiffres.
– Tu ne peux plus te permettre ce genre d’humour, mon cœur. Tu sais bien que si j’avais la capacité physique de téléphoner, je le ferais. Mais je suis… tellement handicapée ! Tu es mes mains et j’aime les tiennes. Quand tu portes la main sur moi, je frémis comme un chaton sous la langue de sa mère, je m’éveille à la vie et à ta tendre poésie, ta caresse contient toute la tendresse du monde. Et quand tu portes la main dans moi, je suis ta compagne éperdue d’amour et je crie mon bonheur, étonnée d’être sur Terre et non au paradis.
– Et je t’ai bien faite à ma main, n’est-ce pas ? Tu ne téléphonerais pas parce que je te l’interdis, voilà tout. Mais il est vrai que tu es si faible, tellement nulle, ma pauvre, pôvre Charlôtte ! N’es-tu pas, au fond, en grande partie responsable de ma déchéance ? Tu mériterais que je te lance là, contre ce mur, j’ai encore la force de le faire et tu serais incapable de résister, ta tête éclaterait en copeaux…
– … Insulte-moi, bats-moi, ça ne m’empêchera pas de t’aimer jusqu’à ton dernier souffle. Oui, tu m’as bien en main, mais tu m’as tant donné et rendue si heureuse ! Grâce à toi, j’ai connu le plus merveilleux pays, celui de l’art pur, sans compromis, où tout est beauté, bonté et harmonie, où tu as patiemment tissé une immense fantaisie qui faisait rire et pleurer pour nous rendre meilleurs. Je te le dis haut et fort : « Monsieur Henri est le plus grand artiste du monde ! »
– Tiens, Éric von Stroheim dans Sunset Boulevard. Sauf que, dans le film, ce compliment délirant concernait une vieille folle…
– … Alors que toi, tu as su être fou sans jamais vieillir, chéri, et ça a été l’une de tes plus grandes forces.
– Ma plus grande faiblesse. Je n’ai été qu’un enfant incapable de vivre comme un adulte avec des adultes…
– … Mon Petit Prince !
– … Alors, j’ai tenté de m’endormir le plus souvent possible…
– … Pour rêver de tes rêves chatoyants comme un diamant aux mille facettes de joie et de pitié, qui ont réchauffé le cœur de millions de personnes !
– … En buvant comme un trou, seul, et en me droguant de bien d’autres façons, pour rendre mon esprit aussi désert que la face cachée de la lune et mon foie semblable à sa surface couverte de cratères. J’ai mal…
– Lève-toi, va au téléphone !
– … Mais cette souffrance est douce à comparer à celle qui m’a transformé en clochard, cette solitude insoutenable…
– Je suis avec toi ! J’ai toujours été à tes côtés !
– Mais tu ne pouvais pas m’aimer, m’animer, me stimuler, comme je l’ai fait pour toi. Tu ne valais guère mieux que toutes ces bouteilles de Canadian Club. Je voulais une femme…
– Et tu sais que je t’aime tellement que je lui aurais laissé toute la place, à cette femme. Je me serais effacée, nous aurions poursuivi notre relation sur une base strictement professionnelle.
– Vaut mieux entendre ça que d’être sourd... Mais je ne l’ai pas trouvée, cette femme, maudite Charlotte ! Oh ! J’en ai rencontré des tas, mais aucune n’a voulu de moi.
– Faux : c’est toi qui les as toutes rejetées.
– Peut-être bien. C’est donc qu’elles n’en valaient pas la peine.
– Encore faux : deux ou trois, au moins, auraient pu te convenir, et tu sais lesquelles. Mais tu étais si exigeant, intransigeant, si facile à décevoir. Tu aurais voulu que ces femmes soient aussi parfaites et magiques que ton art.
– Tu exagères. Si j’ai été exigeant, c’était pour la qualité de l’amour, pas pour celle de ces séduisintelligentes Murielle, Claudie et compagnie. Une femme qui a des limites, d’accord, mais pas seulement une femme pour vivre avec elle… Pas seulement une femme en qui je me serais contenté de déverser quelques litres de sperme – tching ! – durant une longue vie commune ordinaire… Pas seulement une femme juste pour ne pas vieillir seul… L’amour vrai, profond, total, qui nous aurait propulsés au meilleur de nous-mêmes et de la création… L’amour qui change le monde…
– Voilà quel fut ton problème : tu as confondu l’art et l’amour. Le premier est abstrait, le second concret…
– … Et j’ai concrètement raté les deux – rires gras à droite, cymbale ! L’art, mon art, vis comica, la force comique… Quelle force et pour qui, mon Dieu ! J’aurais réussi ma carrière si j’avais pu, moi aussi, me faire rire et rire de moi ! Mais pourquoi faut-il que les clowns soient si tristes ? Oh, oui ! J’ai tant aimé les applaudissements, je ne vivais que pour eux, alors qu’ils n’étaient… qu’une autre drogue ! Ils durent à peine plus longtemps qu’un orgasme et ne se conservent pas. Faire rire… la seule façon que j’ai connue de créer des liens, d’être en relation, de me sentir fier… Sinon, je suis tellement timide, ma Charlotte ! Je n’ai pu exister, m’imposer, que par le rire. T’ai-je raconté que, déjà, à l’école primaire, pour éviter de me faire battre par les autres enfants qui ne supportaient pas ma laideur, je n’avais qu’à grimacer pour transformer leur agressivité en sourire ? Ça marchait presque toujours, mais sans effet durable. Je n’avais pas d’amis et n’en ai jamais eu. Et c’est normal : un comique est trop dangereux comme ami, puisqu’une fois sorti de scène, alors qu’il se retrouve en couple ou avec d’autres gens, il risque de rire d’eux ou de sa femme – et c’est ce que j’ai fait, bordel, parce que j’ignorais comment agir autrement ! Voilà pourquoi Murielle et les autres en ont eu vite assez des shows privés que je ne cessais de leur donner, et de moi. Alors, je me retrouvais seul et voyais le monde comme il était : une société glauque, dominée par l’envie et l’orgueil, l’égoïsme et l’argent. Ah ! Chaplin avait raison dans le discours final du Dictateur : « Nous avons découvert le secret de la vitesse, mais nous nous sommes cloîtrés. La machine qui produit l’abondance nous a appauvris…
– … Notre science nous a rendus cyniques ; notre intelligence nous a rendus cruels et sans pitié…
– … Nous pensons trop et nous ne sentons pas assez. » Franchement, il n’y a pas de quoi rire ! Pas étonnant que mon humour, au fil de mes premières années de scène, s’est fait de plus en plus grinçant… Jusqu’au jour où je t’ai rencontrée dans ce magasin de costumes et d’accessoires de théâtre, ma Charlotte. Ton visage un peu hautain mais si joyeux m’a plu. Nous sommes sortis ensemble, je t’ai acheté de beaux vêtements, puis je t’ai inventée. Tu m’as permis de revenir aux bases du métier : des sottises en masse, des gags au premier degré – éclats de rire au parterre ! et tching sur la cymbale ! –, bref, un peu plus d’enfance dans tout ça… Si je pleure maintenant, mon amie – oui, pose ta main solide sur mes larmes… –, c’est que je vais te quitter, toi, ma… la plus grande faire-valoir du monde !
– Tu ne peux pas partir sur tant d’amertume, amour. Ta carrière a été grandiose…
– … et s’est achevée dans ce trou à rat, où j’ai été oublié de tous, miséreux et délabré. Qui se souvient de moi ? Qui se rappellera un vieil humoriste qui ne remontera jamais plus sur scène ?
– Il restera nos films et nos disques. Tu te souviens de notre premier spectacle à l’Olympia ? Tous ces Français à la mine boudeuse, qui nous attendaient avec une brique et un fanal, comme on dit. Nous sommes apparus d’une façon insolite, tu me portais tendrement dans tes bras, en souriant de ce sourire qui suffisait à lui seul à apaiser ou consoler quiconque avait l’humilité de le recevoir comme le Corps du Christ… Tu as ouvert la bouche et interprété – non, recréé le monde. C’était à la fois si grave et exaltant qu’il fallait que je parle, moi aussi, pour détendre l’atmosphère par ces mille et une drôleries que tu m’avais écrites. Et les gens riaient ! Puis retenaient leurs larmes, tant tu savais les émouvoir en les connectant à leur âme d’enfant et à la compassion éternelle ! Henri et Charlotte, nous étions les meilleurs… Et c’était toi le génie, l’égal à jamais de Chaplin, Keaton et W. C. Fields.
– Charlotte, pourquoi cette apologie aussi outrancière…
– Parce qu’il faut bien que quelqu’un la fasse – c’est le temps ou jamais, mon ange, ma belle colombe aux ailes brisées. Nous sommes seuls… il n’y a que moi qui puisse te dire toutes ces choses que tu as envie d’entendre maintenant…
– Je suis seul. Je meurs seul. Je suis tes mots, m’as-tu dit ? C’est donc moi qui parle encore, qui dis tes conneries. Mais à quoi bon… On admirera toujours Charlot, alors qu’il y a déjà des années qu’Henri le comique n’existe plus.
– Je te l’ai dit : il y aura nos films et nos CD. Ils se vendent moins qu’avant, d’accord, mais s’envoleront par millions d’exemplaires quand tu disparaîtras.
– Enfin, tu as compris. Tu acceptes le fait que je vais maintenant disparaître. « And now, the end is here, And so I face the final curtain… » [1] Ça s’en vient, ça ne sera plus très long, Charlotte, tu le sais, n’est-ce pas ? Tu ne me demandes plus de me lever et d’aller téléphoner…
– Parce que je constate que tu n’as plus la force de le faire, hélas, mon amour. Comme je regrette que mes yeux aveugles ne puissent pleurer eux aussi ! Nous allons mourir ensemble, mon bel ange chéri, je m’éteindrai au moment où tes paupières se fermeront.
– Tu peux vivre. Quelqu’un, comme le bandit qui possède cet immeuble, finira bien par entrer et il te ramassera.
– Je serai morte comme toi et tu le sais, étendue contre le seul être au monde que j’aurai aimé…
– Charlotte, je crois que l’effet des comprimés… Je vais m’endormir pour de bon. Reste avec moi, Charlotte…
– Je suis avec toi jusqu’à la fin de ton temps, mon ange…
– Charlotte… mon cœur à moi… Je t’aime, ma Charl… Tching…

Alors, ce fut comme si Charlotte tentait de rester en vie, essayant de garder droite sa tête qui oscillait faiblement. Elle bougea même, contrairement à sa prédiction, quelques secondes après que son maître eut fermé les yeux, avant de tomber sur lui brusquement, mais sans se départir de son sempiternel air prétentieux et réjoui, et la main gauche d’Henri toujours en elle.
Jamais agonie d’artiste ne fut soufferte dans une solitude aussi douloureuse, que celle de la poupée Charlotte et du Grand Henri, marionnettiste-ventriloque.


Notes

[1Chanson My Way, paroles de Paul Anka, musique de Claude François et de Jacques Revaux.

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