La part du pauvre

lundi 14 décembre 2015 par Alain Lasverne

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Be Christian and God will set you free.
But being poor is worse than having AIDS
Brave new world - Motorhead

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2015

AFP - Un homme s’est introduit à l’Élysée et s’est invité au repas, en compagnie des ministres, secrétaires d’État et de divers conseillers ministériels, pour un déjeuner de travail aussi ordinaire qu’informel. Selon des sources autorisées, la porte-parole de l’Élysée devrait donner une conférence de presse dans les minutes qui viennent.

Moi, je n’y souis pour rien, mais pour rien du tout, santa Madona ! Je ne savais même pas qu’il était là. Moi, je viens pour mettre les couverts et les assiettes, et la nappe avant, comme dit la signora Durit. C’est l’agence Operture qui me signe. Oui, intérim, y a que ça. Signora Durit, c’est la chef du personnel d’ici. Mme Durit dit et je fais, c’est tout. Je l’ai même pas vu, je souis plus là quand ils arrivent. Comment il s’appelle, vous dites ? Ah, vous savez pas. Mais ce qui m’étonne, c’est que j’ai mis 80 assiettes, deux par place et pas oune de plous ! Signora Durit, elle aurait hurlé. Il n’y avait pas de place pour lui.

Bon, si on résume, toi et ton profil reporter d’investigation, vous avez pas été foutu de savoir qui c’est ce pique-assiette. On a même pas une photo. Ça fait une heure que ce barnum a commencé et on a pas un seul cliché. Bon, Diane, tu vas tout de suite appeler Torandini, si y en a un qui sait quelque chose sur ce foutu fantôme, c’est bien lui. Un type incognito à l’Élysée...Vraiment des amateurs, cette équipe. Bon, Lionel, ton papier sera en Une. On change le titre, c’est pas Le Monde, ici. Tu mettras « Bouffe tragique à l’Élysée ».

Chéri, non mais c’est qui ce type ?! Je suis ta femme, tout de même, tu pourrais avoir la décence... Non, je me tairai pas. Un inconnu rentre chez nous. Mais oui, mais oui c’est chez nous, alors ! Je veux dire chez nous, et pas chez ta maîtresse du jour, me suis-je bien fait comprendre ? Non, tu ne t’en vas pas, je veux savoir. Qui est ce personnage que personne n’ose faire partir. Il est à table depuis une heure et demie. Il parle à et on dirait que Radius va vomir, mais au garde-à-vous. C’est quand même... Personne n’a rien remarqué. Enfin, tu ne vas pas me dire qu’il s’habille grand couturier ! Fais-le dégager, non mais c’est insensé, c’est pas une auberge de jeunesse, ici ! Tu as vu comme il ingurgite les verres de vin, le sommelier va nous faire un infarctus. Et ses chaussures ? Chéri, tu as vu ces chaussures ?! Je crois qu’on appelle ça des chaussures de sécurité. Incroyable. Pas un de tes conseillers n’a senti venir le problème sociétal, mais pour les primes ils sont toujours en avance.
En plus, un crétin de la téléréalité a appelé ça « La Scène », pour faire penser à la Cène. Oui, je sais, mon chéri, je sais que tu sais... Évidemment tout le monde a repris. Et Jésus, ça serait ce demi-clodo ? Je te rappelle que tu es le Président, et... Mais quoi, pourquoi tu t’énerves comme ça ??

Non, Monsieur le Président. Affirmatif. On tente de découvrir son identité mais la reco faciale ne donne rien. C’est monsieur tout-le-monde. Il dit s’appeler Cardioso et prétend habiter à Montreuil, mais personne à ce nom à Montreuil, ni dans le reste de la région parisienne. L’idéal serait de s’emparer d’un objet à fort potentiel identificatoire. Pardon, je... Un objet qu’il aurait touché, Monsieur le Président. C’est-à-dire qu’il lâche pas son verre, ni son assiette d’ailleurs. Il a un sacré appétit, le... Ok, reçu cinq-cinq, Monsieur le Président.

AFP - Une caméra serait présente sur les lieux du repas gouvernemental où s’est invité un individu mystérieux qui a mis en échec le dispositif sécuritaire. L’Élysée n’a pas démenti. L’information de source non-identifiée précise qu’il s’agit d’une caméra automatique, fixée vers le haut de la pièce. Ceci expliquerait la poursuite du repas sans réaction notable des ministres ou des conseillers. On murmure du côté des services du Président que les Anonymous ne seraient pas étrangers à l’affaire. TF1 et BFMTV, informées par une source également anonyme, ont pu se brancher sur cette caméra et offrent un direct en temps réel sur leurs écrans.

Je prends à une heure et demie, c’est Paulo qui fait le midi-deux. Passe-moi le rôti, Mimi. Non, mais regarde-moi ce mec. Il aurait quand même pu s’habiller pour aller se goinfrer chez les ministres. Bravo pour la chemise, il a fait une tache ce con ! Mais qui c’est ce type ?? Il pose pas beaucoup de questions mais qu’est-ce qu’il s’enfile. Moi, je m’appellerais Radius, j’y mettrais une droite. Non mais, on va pas faire chier un gouvernement comme ça. Qu’est-ce que c’est que ce bordel, c’est quand même... Nan, arrête avec la mayonnaise !... Il débarque de sa zone. Tu vois le genre. On sait pas trop s’il est white, ils auraient pu foutre une caméra couleur, ces cons. T’as vu sa coiffure, on dirait qu’y sort du lit, vraiment le paysan moyen... Ah, il parle, mais Radius a pas l’air de comprendre grand-chose, ni Durmel. Non, mais pour qui y se prend ?! Moi, si j’étais Radius... Ah, la pub, ça manquait.
Remarque, faut quand même avoir des couilles pour faire ça, hein ? Mais non, elle s’en fout Marlène, elle entend que ça à l’école. Bon, faut que je m’arrache, Mimi. Tu m’appelles si jamais y sort de table, le type. Oui. Au boulot, y vont pas me faire chier pour un coup de fil, non ?!...

Nous sommes toujours en direct de l’Élysée, où vient de débuter la troisième heure du repas de tous les dangers. Pour nous éclairer, Jean-Michel Apatrid, expert auprès de l’OFCE et de l’OTAN. Vous avez une certaine compétence dans la communication de crise. Quels conseils donneriez-vous à nos ministres et conseillers, face à cette comment dire, intrusion d’origine indéterminée et potentiellement menaçante ?...

Messieurs-dames, s’il vous plaît, s’il vous plaît, un peu de retenue ! Un peu de... Monsieur Barbé, je vous prie de reculer votre micro, merci !... Non, je vais monter là, sur ce bureau, puisqu’il n’y a pas d’estrade. Reculez, vous reculez ou je ne dirai rien, putains de vamp... !
Je viens de passer deux heures avec un individu dont nous ne savons pas grand-chose et qui, manifestement, ne fait pas partie de l’équipe présidentielle. D’après ce que j’ai capté – je suis à quatre chaises de distance – il parle français avec un accent. Peut-être alsacien, je ne suis pas expert. Il n’a pas de papiers sur lui. Il dit s’appeler Cardioso... Oui, nous avons essayé, mais il ne veut pas en parler. Je ne sens pas en lui de fondamentaliste, mais l’analyse de ses propos nous en dira plus. Il serait plutôt de confession... Non, qu’est-ce que je dis moi, de... De la campagne, voyez, il est... Un peu... Quelque part, de province. Et moi qui suis député de la Creuse, à l’origine, je sais reconnaître un provincial. Bon, excusez-moi, le Président a été très clair, nous sommes sur le pont jusqu’à la fin de la prise d’ot... de hauteur, de la hauteur nécessaire… J’y retourne.

AFP – La situation s’est éclaircie dans l’affaire de l’intrusion. L’individu ne porte sur lui ni bombe ni arme. Les scanners à distance du RAID ont permis d’analyser le contenu de son blouson et de conclure que l’individu est issu d’un quartier effectivement hors de Paris, sans doute d’une ville dans un rayon de trois cents kilomètres autour de la capitale. La police invite toute personne en possession d’informations à bien vouloir la contacter. À ce stade de la prise d’otages, la police a peu communiqué pour ne pas impacter l’enquête toujours en cours. Mais ce que nous savons avec certitude aujourd’hui, c’est qu’un pauvre a réussi à s’introduire au cœur de la République.

Chers téléspectateurs, c’est un direct de tous les dangers que nous tentons. Il semblerait que le Président souhaite une sortie négociée de cette situation, alors que la France regarde ce repas qui a mal tourné. Nous avons proposé d’interviewer l’homme sur ses motivations, puisqu’il semble ne pas s’exprimer dans un français très aisé à comprendre, du moins pour les députés et conseillers au plus près de l’action. L’entourage présidentiel a refusé toute médiation, toute approche plus directe de l’individu, sans conteste un véritable pauvre. Il s’agit de continuer ce repas tant que le suspect n’aura pas décidé de lui-même, sans violences, de se retirer de table pour mise à jour de ses réelles motivations avant son jugement.

Marie-Yvonne, ce pays n’est plus gouverné. Après les gauchistes, on a droit à ça. Mais devant qui ce Président va-t-il encore s’agenouiller ?... Cet individu à table avec tout de même des intelligences, même si elles n’ont que peu de respect pour les valeurs fondamentales de la Nation, c’est juste grotesque et répugnant. Regarde, sa chemise est souillée... Quelle horreur !... Tu n’oublies pas que nous dînons chez les Moretti, ce soir. La cadette rentre à Sciences-Po. Oh, chéri, cet homme est sale ! Mais comment a-t-on pu laisser entrer...

Non, un angle je te dis, pas cinq cents mots convenus ! On a les photos, on a les meilleures photos du gars. Mais regarde-moi cette tête ! Une véritable affiche du FN, version crottin. Un angle, bon dieu, c’est pas compliqué ! Pourquoi t’as fait Normale Sup alors, si t’es pas foutu de torcher deux pages un peu moins mouton que les autres. Je sais pas, moi. Est-ce qu’il a parlé de sous-vêtements ? Est-ce qu’il a dragué la conseillère Torignal ? Est-ce qu’il a dit quelque chose sur les juifs ou le calendrier maya ? Est-ce qu’il fait des arts martiaux ?... Je veux ça sur le desk dans une heure.

Alexandre Cousé, chacun de nous a pu constater la façon particulière qu’a le suspect de bouger sa main droite et de passer l’index de sa main gauche dans le col de son t-shirt de marque Boy’z et de taille XL de manière lente, presque affectée. Que pouvez-vous nous dire au sujet de cette gestuelle ? Le côté répétitif et régulier de la chose fait penser à une sorte de code. On le sait, les sociétés secrètes ont toujours utilisé des modes d’échange cryptés. Mais on n’en connaît que peu allant jusqu’à recruter des pauvres... Alexandre, vous qui avez observé et analysé sur le terrain les plus grands psychopathes du nord-est du Kurdistan...

Il est vraiment pauvre ?... J’y crois pas. Ils ont dû pêcho un type, c’est un lascar de chez eux, ça. Moi, je le crois pas que c’est un pauvre. Attends, c’est pas un vrai pauvre. Un vrai pauvre, c’est... On en voit pas à la télé, non mais attends !...

AFP – Les consignes présidentielles ont du mal à être suivies. Les ministres se lèvent de la Scène – puisque c’est ainsi que cet étrange repas est dénommé un peu partout – et renâclent à revenir s’asseoir. Sous couvert d’anonymat, l’un d’eux nous a déclaré ne pas avoir à « supporter ça » et « qu’il y a des lieux et des traitements spécifiques pour ce genre d’individus ». Le personnage a fait un signe à la télé, ou peut-être au maître d’hôtel.

Chers téléspectateurs, n’oubliez pas. Envoyez 1219, si vous voulez la sortie du pauvre. 1220 si vous le voulez à la table présidentielle. On me signale qu’il a roté, un rot long et sonore qui a fait manifestement sursauter le Ministre des Cultes. On recale les images en régie, vous ne manquerez rien.

Je te parie qu’il va finir le rôti de caille aux... Attends, comment c’est marqué ?... Le rôti de caille aux petits nuages mélancoliques. Gilbert, tu rhabilles ? Deux whiskies secs, pronto, et deux noirs. Faut qu’on y aille... Y a M6 maintenant sur le coup, y paraît. On aura pas fini l’inspection des serveurs avant ce soir. Le repas sera bouclé, on aura tout raté. T’as voté, toi ? Oui, moi aussi je veux qu’il reste. Un pauvre, c’est trop top. Hideux, le mec. Le pauvre total, quoi !

Y nous plombent, avec cette Scène, toute la journée. Non mais, c’est un vrai repas ou quoi ? Ils bouffent pendant des heures alors, là-haut, comme les rois feignants ?... Oui, trois poireaux et une belle laitue, merci. Si vous voulez mon avis, le gars avec sa chemise et sa dent qui manque, il est trop vrai pour être faux. Je veux dire il est trop vrai pour pas être vrai. Je ne sais pas s’il se croit quelque chose ou quelqu’un. Nous, on a jamais eu ça dans la famille, ou alors un petit moment, le temps qu’il trouve du boulot. On étale pas sa dégaine de pauvre comme ça, c’est répugnant. On devrait... De toute façon, il est pas net, ça se voit.

AFP – Le Premier Ministre, Lionel Dalls, a déclaré : « En plein accord avec le Président, nous allons faire en sorte que cette situation s’arrête. Il est déjà difficile de montrer aux Français le spectacle de la pauvreté, mais si on ajoute l’alcool et l’odeur, cela devient insupportable pour le Français moyen ».

Ok. Je ne t’ai rien dit, tu ne m’as pas vu et tu ne sais pas d’où viennent les clichés. Je te les fais à six mille parce que c’est toi. Regarde, les ministres commencent à bouger. Regarde celle-là. Le conseiller Doulino. Plutôt tendu, hein ?...On voit une ombre derrière Radius, qui bouge très vite. Le paparazzi, il a des réflexes en acier. Regarde, mon ami. Il shoote juste la caméra, ça c’est l’instinct. Bingo, elle est couverte d’une serviette ! Ils avaient coupé le direct, mais on sait jamais avec les hackers et les Américains, ils ont plaqué une serviette dessus pour être sûr. C’est pas de la preuve, ça ?...Dans les deux secondes – regarde le time-code – le paparazzi se retourne et shoote le pauvre. Putain, l’horreur ! Y a même pas de sang ; arme létale de basse intensité. Il a à peine eu le temps de voir tout le monde plonger par terre autour de lui. Évidemment, avec un flash on aurait eu plus de détails. Quoique. D’ailleurs, le type s’écroule pas tout de suite. Je sais pas, je sais pas comment Norbert a eu ça, et je veux pas le savoir. J’ai raqué cinq, je te les fais à six, parce que c’est toi. Tu les sortiras dans un an, sous forme d’émission spéciale, de bouquin, comme tu le sentiras. Tu feras un carton, mon frère. Regarde, le type s’écroule encore surpris. La photo qui tue, je te jure. Regarde.

« La France ne peut rester avec cette menace pauvre, suspendue au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès. Le plan sécuritaire Élyséen va être revu. En attendant, la traque s’organise partout pour retrouver le ou les complices du fanatique qui a frappé au cœur notre pays. On sait que des individus faibles et sans valeurs se laissent facilement entraîner dans des groupuscules pauvres. Nous ne laisserons pas croître cette menace. Nous prenons pour argent comptant ce prologue à l’insupportable. Français, Françaises, nous répondrons présents, devant la menace pauvre. Vive la République, vive la France ! ». Ainsi s’achève l’allocution du Président de la République. France-TVisions va vous donner dans quelques instants les numéros auxquels vous pourrez appeler si, autour de vous, vous avez aperçu des individus suspects ou entendu des propos qui pourraient mettre en péril vos élus, vos patrons, vos proches, peut-être.


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