
- Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026
Émile possédait trois niveaux à bulle, quatre théodolites de précision et une foi inébranlable dans la verticalité du monde. Son métier de géomètre-expert lui avait inculqué une dévotion pour l’angle droit. Le monde, pensait-il, tenait debout parce qu’il respectait la règle de l’aplomb, cette ligne invisible reliant le centre de la terre au zénith.
Le malaise survint un mardi de mars. Ce n’était pas un étourdissement, mais une trahison physique de la réalité. À l’instant précis où l’horloge du clocher sonna dix heures, Émile vit le monde décrocher. Un craquement muet, une couture qui lâche.
Il s’arrêta net, une main crispée sur une grille en fer forgé. Sous ses pieds, les pavés, d’ordinaire si fermes, semblaient avoir pris la consistance d’un pont de navire en pleine tempête. Le clocher de l’église, cette masse de pierres centenaires, s’inclina soudain de trois degrés vers l’ouest. Puis ce fut au tour des façades de la rue de pencher, comme des ivrognes se soutenant les unes les autres.
Pour Émile, l’univers venait de pivoter sur un axe invisible. La gravité s’était muée en une force oblique qui tentait de le précipiter contre les murs. Dans son oreille interne, le labyrinthe membraneux semblait être devenu une forge en ébullition. Les cristaux, ces petits cailloux invisibles qui nous dictent le haut et le bas, avaient décidé de faire sécession. Ils roulaient dans son crâne comme des billes de plomb.
— Monsieur ? Tout va bien ?
La voix venait de la gauche, mais dans son monde, la gauche était désormais le "bas". Il dut incliner son buste de manière absurde pour ne pas être aspiré par le caniveau qui lui semblait être un gouffre béant. La passante lui jeta un regard méfiant avant de s’éloigner d’un pas droit, d’une verticalité qui lui parut comme une insulte.
Il tenta un mouvement. Chaque pas vers sa demeure demandait une planification digne d’une ascension. Le trottoir fuyait. Pour compenser, il devait marcher presque accroupi, griffant le crépi rugueux des murs pour ne pas basculer dans le ciel qui, de son point de vue, se trouvait désormais à l’horizontale, tel un mur d’azur infranchissable.
Arrivé à la hauteur des halles du marché, la panique monta. Les étals semblaient déverser leurs marchandises dans un abîme invisible. Tout semblait tenir par miracle sur ce sol que son oreille interne jugeait désormais vertical.
Il parvint à ramper jusqu’à sa maison étroite. Il lui fallut une heure de lutte pour gravir les trois marches du perron. Une fois à l’intérieur, il s’effondra sur le parquet. Mais le répit fut de courte durée. Même allongé, le plafond l’attirait comme un aimant. Sa propre maison était devenue une boîte de conserve lancée dans une centrifugeuse.
C’est alors qu’il comprit. Ce n’était pas sa tête qui défaillait. C’était son cœur. L’équilibre n’était pas une question de physique. C’était une question d’attaches. Depuis la mort de sa femme, deux ans plus tôt, Émile n’était plus lesté. Il était devenu trop léger pour la Terre, une plume de chair à la merci du moindre courant d’air métaphysique. Ses instruments de mesure n’étaient que des mensonges de métal pour cacher l’évidence : il flottait déjà.
Pour ne pas s’envoler, il commença le grand lestage. Il remplissait ses poches de dictionnaires pesants. Il attacha ses jambes aux pieds en fonte de sa table. Il but des litres d’eau, espérant que le poids du liquide le clouerait au sol. Il devint une ancre humaine dans son propre salon.
À travers la fenêtre, il vit alors une chose qui glaça son sang. Au-dessus des arbres du parc voisin, un homme flottait doucement dans le ciel gris. Il n’était pas en train de tomber. Il avait simplement perdu l’équilibre pour de bon. Il avait lâché la grille du monde.
Émile comprit alors que la ville n’était pas faite de briques, mais de volontés précaires. Elle tenait bon dans son architecture, mais ses habitants, eux, penchaient secrètement. Sous le vernis des convenances, chacun luttait contre son propre angle de chute. Il y avait ceux qui se lestaient de certitudes, ceux qui s’accrochaient à leurs habitudes, et ceux qui n’avaient plus rien à mesurer.
D’un geste lent, Émile défit les liens qui le retenaient. Il se redressa, titubant. Il ne chercha plus à lutter contre le mercure qui bouillonnait dans ses oreilles.
Il s’approcha de la fenêtre. Dehors, la grande avenue s’étirait comme un ruban de bitume jeté sur le flanc d’une montagne invisible. Émile ouvrit le loquet et sentit l’appel du vide — non pas celui qui fait tomber vers le bas, mais celui qui aspire vers l’horizon.
Il enjamba le rebord. Il ne tomba pas. Il se laissa simplement glisser le long de la ligne de fuite que son œil de géomètre venait enfin de tracer. Il s’élança dans la diagonale du soir, le corps parfaitement aligné avec ce monde de travers. Entre le pavé qui fuyait et le ciel qui l’attendait, Émile se sentit enfin d’aplomb.
