La Rue

mardi 20 novembre 2018 par Emmanuel Chevrier

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« D’aucuns pensent que les choses et les lieux ont des âmes et d’autres pensent qu’ils n’en ont pas. Quant à moi, je ne saurais dire, mais il faut que je vous parle de la rue ».

H.P. Lovecraft « La rue » 1920

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018

Nombreux sont ceux qui considèrent, au travers d’insouciantes flâneries, la nature comme le haut lieu d’extases sensorielles. Pour ma part, les forêts, campagnes, et autres paysages aux couleurs verdâtres m’indiffèrent et même m’ennuient au plus haut point. Je trouve nauséeuse l’odeur dégagée par l’humus, et ne supporte pas le contact mouillé de la rosée matinale. Depuis l’enfance, j’ai toujours vécu dans de grandes agglomérations, et les rares moments passés à la campagne, lors de vacances ou de visites de famille, furent pour moi un véritable calvaire d’ennui et de morosité. Malgré les efforts, je ne parviens pas à me remémorer un seul bon souvenir de ces périodes. Fort heureusement, l’âge adulte, entre autres avantages, permet à l’Homme de choisir ses propres loisirs et lieux de villégiatures, sans plus être dépendant des décisions de personnes « responsables ».
Des endroits du monde que j’ai pu visiter jusqu’alors, je ne connais que les villes, à travers lesquelles je retrouve toute la richesse intellectuelle et la culture d’un pays ou d’une région. Et des cités où j’ai vécu, je peux me vanter de connaître chaque avenue, chaque place, chaque rue. J’aime à en arpenter toutes les artères, à me perdre dans l’infini labyrinthe de ses immeubles et passages, véritable fourmilière humaine où l’agitation est permanente, où l’on peut à tout moment découvrir mille secrets, ou voir son destin changer au coin de la rue.
Aujourd’hui pourtant, je vis seul, en un lieu isolé, loin de toute civilisation.

Tout commença en ce début d’année 1986, alors que j’errais sans but précis dans un quartier de la capitale. L’hiver était installé depuis quelques semaines, le froid était mordant et les rues peu fréquentées. Au sortir d’une place, quant à elle grouillante d’un monde plein d’une vie intense et pressée, je débouchai sur une rue déserte que jamais jusqu’alors je n’avais remarquée. Il m’était pourtant déjà arrivé de visiter ces lieux, et même, en étais-je certain, de sortir de la place en empruntant cette même direction. Peut-être y avait-il eu des travaux, entre-temps ? Néanmoins, je ne décelai pas trace de chantier, récent ou non : aucune signalisation, ni engin. Les murs des immeubles étaient lézardés, le bitume n’avait pas l’aspect caractéristique d’un revêtement neuf. Une observation plus poussée des lieux me donna rapidement un certain sentiment de malaise. Je me rendis compte qu’il n’y avait tout simplement pas trace de vie en cet endroit. Les volets étaient pour la plupart ouverts, ainsi qu’une fenêtre, mais, malgré la faible luminosité en cette fin d’après-midi, pas une lumière n’était allumée. J’avançai de deux pas afin d’avoir une vue plus étendue de la rue. Là encore, la même impression m’envahit. Il régnait en ces lieux une tranquillité mortelle ; pas une âme n’arpentait les trottoirs (ces derniers étant d’une propreté impossible), aucune poubelle n’était visible, même le vent semblait s’être enfui.
Je cherchai la plaque indiquant le nom de la rue, elle était bien apposée contre le mur du premier immeuble, mais un panneau d’interdiction de stationner m’en cachait la vue. J’hésitai. Devais-je poursuivre ma route afin de satisfaire ma curiosité, ou au contraire jouer de prudence et rebrousser chemin ? Mon vague sentiment de malaise avait peu à peu grandi en moi et désormais une petite voix intérieure m’intimait de fuir, mais – que n’ai-je écouté cette voix de la raison ! – la curiosité finit par l’emporter, et, sans même en avoir vraiment conscience, j’avançai d’un nouveau pas.
J’étais désormais face à la rue, et jouissais d’une vue d’ensemble. Je perçus une dernière fois le brouhaha émanant de la place derrière moi avant que ma vie ne bascule.
Encore aujourd’hui, je ne saurais être affirmatif sur ce dont j’ai été témoin ce jour-là. De nombreuses années se sont écoulées depuis lors, années durant lesquelles mes rêves ont été hantés d’images abominables d’apocalypse, et j’avoue ne plus être très sûr de pouvoir à tout instant distinguer le rêve de la réalité. Toujours est-il que les moindres détails de cette promenade sont ancrés à jamais dans ma mémoire, et ce pour le reste de mon inutile existence – à moins que la folie ne vienne m’en délivrer.
Je fis donc un pas de plus et m’arrêtai net, laissant tous mes gestes en suspens. Je me souviens avoir eu l’impression que mon corps se liquéfiait de l’intérieur, comme si un funeste magicien avait ordonné à sa baguette magique de fondre tous mes organes. Je ne pouvais pas en croire mes sens, mes yeux devaient me trahir, ou j’étais victime de la plus horrible hallucination. Là, devant moi, avançait d’un pas lent, se dandinant de gauche à droite tel un métronome géant, un monstre tout droit sorti de la préhistoire !
La bête était gigantesque, ses flancs touchaient les murs des bâtiments des deux côtés de la rue. Le sol tremblait, mais le plus fantastique était que le dinosaure n’abîmait rien sur son passage, il évoluait même avec une certaine grâce. Terrifié, mais également fasciné, j’ordonnai à mes jambes de courir et à ma voix de pousser le plus fort hurlement dont elle fût capable. Mais, pas plus que mon corps ne semblait capable du moindre geste, ma gorge ne voulut rien entendre, demeurant paralysée par l’incongruité du spectacle. Le monstre marchait droit sur moi, sans pourtant – j’en étais certain – prêter attention à ma présence. Quant à moi, je restai immobile comme une statue de marbre attendant stupidement sa destruction. Puis soudain, la bête changea de direction et disparut dans une rue perpendiculaire qui m’était restée invisible jusqu’alors. Je gardai la même position, les yeux et la bouche grands ouverts, la tête vide. Je clignai enfin des yeux et refermai la bouche, m’étonnant du fait que rien dans la rue ne témoignait du passage du monstre. Celui-ci pesait à n’en point douter plusieurs tonnes, et pourtant, non seulement les murs demeuraient intacts, mais également l’asphalte, ce qui était parfaitement impossible. Même les revêtements couvrant les pistes d’atterrissage des aéroports n’auraient supporté de tels impacts de pas. J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un deuxième monstre fit son apparition.
Ce dernier, quoique de taille plus raisonnable, n’en restait pas moins épouvantable. Comme son prédécesseur, il me replongea dans mes livres de classe, où ces dinosaures étaient représentés par des gravures. Mais comment, ici et maintenant, pouvais-je en voir marcher ? Nous étions au vingtième siècle, en plein Paris : ces visions se devaient d’être délirantes. Et quand bien même, par je ne sais quel phénomène ou miracle, ces monstres de temps oubliés fussent réels, pourquoi n’entendais-je aucun cri apeuré, aucun bruit de course effrayée, pas la plus petite manifestation de panique sur la place que je venais de quitter, bondée de gens ? Comme son congénère, le monstre prit la petite rue sur la droite. Les vibrations du sol se turent au moment où disparut la bête, comme si celle-ci n’avait jamais existé.
L’improbable défilé se poursuivait. La troisième apparition était, elle, bien moins bruyante, et pour cause : il s’agissait d’un énorme volatile que j’eus à peine le temps de distinguer. Là encore, malgré leur envergure, les ailes déployées semblèrent glisser sur les murs, presque les caresser. L’oiseau prit un parfait virage et s’engouffra à la suite des autres. De nombreux animaux se succédèrent, de formes très variables. Malgré tout, plus le temps passait, et plus les tailles des monstres devenaient raisonnables. Puis surgit un animal simiesque, couvert d’une épaisse fourrure noire. Je le regardai comme les autres, étonné, fasciné, amusé, habitué et presque lassé. C’est sans doute pourquoi je ne remarquai pas tout de suite la particularité de cette dernière apparition : l’animal, pour la première fois, marchait sur ses deux pattes arrière. Je pris pleinement conscience d’avoir sous les yeux le plus ancien de nos ancêtres, peut-être même le fameux « chaînon manquant », au moment où celui-ci prit, comme tous ses prédécesseurs, la rue perpendiculaire.
J’en fus tellement abasourdi que c’est à peine si je prêtai attention aux animaux qui suivirent. Il en passa probablement une dizaine avant que je ne sorte de ma léthargie. Arriva bientôt l’homme de Neandertal lui-même, véritable caricature vivante. Tout y était : la démarche volontaire, le dos voûté, le corps velu recouvert d’une quelconque peau de bête, enfin l’arme, grossière massue, venait compléter le tableau. Suivirent toutes sortes d’êtres vivants, certains tellement petits qu’ils en étaient presque invisibles, d’autres gigantesques, notamment des monstres marins de tailles et d’aspects effrayants. Ceux-ci me donnaient le spectacle le plus surréaliste du défilé : ils nageaient paisiblement à deux mètres au-dessus du sol, produisant l’effet d’évoluer en pleine mer. Je parvenais à situer les époques traversées aux vêtements des humains participant à ce cortège du temps. À cadence à peu près régulière apparaissaient des soldats de tous pays et de toutes guerres, romain, sécessionniste, nazi, G.I.
Je dois avouer que cette situation, peu à peu, m’amusait, même si un sentiment de malaise ne me quittait pas. Mais il me fallait bien accepter ces événements impossibles, puisque je ne pouvais que demeurer spectateur passif. J’avais tout de même sous les yeux le reflet de l’évolution de notre monde, depuis sa première étincelle de vie, jusqu’à aujourd’hui. Je ne faisais rien moins que traverser le temps !
Arriva une jeune femme. Elle était vêtue simplement, d’un pantalon de toile, d’une chemise couleur bleu pastel et de bottines noires. Ses cheveux noir corbeau tombaient en cascade sur les épaules. Je ne réalisai qu’au moment précis où elle disparut qu’elle n’avait à mes yeux rien d’insolite, et pour cause : elle aurait pu être ma voisine de palier ou la présentatrice du bulletin météo, bref, elle appartenait au présent. Je mis quelques secondes à vraiment réaliser cet état de fait et surtout ce qu’il impliquait désormais pour moi : si ce sinistre jeu se poursuivait, je ne tarderais pas à découvrir l’homme du futur.
C’est un âne qui vint. Il était d’un commun affligeant. Puis divers animaux se succédèrent, aussi peu futuristes que l’âne. J’attendais avec un étrange mélange d’appréhension et d’excitation la venue du prochain humain. Il arriva enfin, mais me déçut énormément : il était entièrement nu ! Impossible donc d’apprécier la mode de demain (à moins bien sûr que nos descendants aient l’intention d’abolir tout vêtement). Je dus attendre une interminable succession d’animaux avant de voir mon deuxième homme du futur.
Il s’agissait d’une femme, que je regardai avec insistance, sans ciller des yeux. Là encore, je déchantai : elle portait certes une combinaison d’un seul tenant (même les bottes faisaient partie intégrante du vêtement), mais celle-ci n’avait rien de vraiment extraordinaire. Je vis alors surgir un chien. Un berger allemand de taille imposante. Par association d’idées, il me fit penser à l’armée, et mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Quand allais-je voir mon prochain soldat ? Et surtout, de quoi aurait-il l’air ? Comme si cette seule pensée avait suffi à l’appeler, je le vis surgir.
On ne voyait absolument rien de sa peau. Il arborait lui aussi une combinaison qui le recouvrait entièrement, on la devinait lourde, épaisse. Sa tête restait invisible sous un imposant casque duquel sortaient divers appendices. Enfin, il portait une arme noire, brillante, meurtrière et impossible à décrire, mais, sans le moindre doute possible, aussi complexe que dévastatrice. Je crus défaillir à la vue de cet homme. Quel genre de conflit peut-il engendrer pareil soldat ? A sa disparition, un frisson plus froid que la mort parcourut mon échine, mon sang se glaça, et je ne saurais dire par quel prodige mes jambes me portaient encore à cet instant. Je fermai les yeux, et le guerrier reparut, imprimé en moi, tel un mauvais rêve. Je demeurai ainsi un moment, n’osant plus bouger un muscle. Je me devais néanmoins d’affronter la vérité, aussi horrible qu’elle fût. J’attendis de longues minutes sans plus rien voir venir. Avions-nous donc réussi à anéantir notre propre monde ? Je dois avouer qu’il m’était de plus en plus difficile de réfléchir de façon cohérente. Un insidieux sentiment de mal-être, très voisin de l’idée que je me faisais à l’époque de la folie, commençait à s’immiscer en moi.
Puis le cauchemar fit son entrée. Il hante chacune de mes nuits, chacun de mes songes depuis ce jour. Je ne parvins pas tout de suite à définir ce qu’était l’animal. La chose se déplaçait lentement et irrégulièrement, de façon chaotique, tantôt rampant, tantôt bondissant. Ses pattes avant paraissaient normales, bien que légèrement difformes. L’arrière-train, quant à lui, formait un amalgame d’excroissances sans formes vraiment définies. Le corps était tordu, dessinant plus ou moins un S. La tête ressemblait vaguement à une bouillie blanchâtre dans laquelle il était impossible de distinguer le moindre organe que l’on aurait dû y retrouver. Au fur et à mesure de sa pénible progression, le monstre laissait derrière lui une fine traînée de liquide rougeâtre, d’une couleur toutefois trop claire pour être du sang. Les yeux me brûlaient, mais je ne pouvais plus détacher le regard de cette horreur.
La chose parvint enfin à l’angle des deux rues, puis y fit une nouvelle pause. Elle leva ce qui lui faisait office de tête et me regarda ! De tous les êtres vivants qui étaient passés jusqu’alors, jamais un seul n’avait même remarqué ma présence. À cet instant, je sus ce qu’était – ce qu’avait été – l’animal. Il s’agissait d’un chien. Je serai à jamais incapable de décrire les impressions d’horreur, de peur et d’écœurement qui m’envahirent alors. Le regard que m’adressait l’animal était chargé d’une indicible haine et d’une muette supplication.
Je n’eus plus que l’idée en tête de fuir cet endroit maudit, mais je restai pourtant, incapable d’esquisser le plus petit mouvement. Il me fallait de toute façon connaître la suite, savoir quelle vie aberrante et déformée allait prendre la place de l’horreur précédente. J’attendis de longues minutes, le cœur battant, la vue obscurcie par ma dernière vision, m’attendant à une vie plus horrible encore, mais, pire que cela, je ne vis rien venir.

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