La sonnerie

dimanche 7 septembre 2014 par Pascal Pelletier

Cet article en PDF : Enregistrer au format PDF

1 vote

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2014

Les premières fois, il alla bien sûr ouvrir la porte. Personne. Mais on avait sonné.
Plaisanterie classique d’un gamin ? Enfant, Jean-Claude avait lui aussi, par désœuvrement plus que par malice, joué à ce jeu. Sonner aux portes, s’enfuir ensuite à toutes jambes puis guetter, derrière une voiture ou une poubelle, la mine contrariée ou inquiète de la personne ne trouvant personne… C’était encore plus drôle s’il avait alors dérangé une femme en peignoir et bigoudis ou un gros bedon gonflant une camisole maculée de bière.
Ou n’était-ce qu’une de ces putes qu’au retour d’une virée nocturne à la Brasserie des Patriotes, il avait ramenée de la rue Ontario ? Peu probable, parce que la fille ne se serait pas sauvée, se souvenant qu’elle était déjà ressortie de cet appartement-là après y avoir bu gratis une ou deux bières, et avec 20 dollars facilement gagnés, puisque le client, trop saoul, n’avait pu bander.
Toutes les prostituées qu’il avait invitées dans sa cuisine revenaient sonner à sa porte, et il savait alors que c’était l’une d’elles sans avoir à ouvrir, car elles se présentaient invariablement les soirs suivant leur première visite, entre 22 heures et minuit. Mais comme Jean-Claude se trouvait dans de tout autres dispositions – en train de lire, pour une fois sobre, ou après s’être branlé –, il ne voulait pas les voir et ne répondait pas. Après deux ou trois tentatives, les filles l’oubliaient.
Les sonneries sans sonneur survenaient généralement en matinée ou en fin de soirée, plus rarement au cours de la journée, et Jean-Claude finit par s’y habituer. Un soir d’été, en entendant à nouveau le strident Ding !-Dong ! pendant qu’il lisait dans son lit, donc à deux mètres de la fenêtre ouverte donnant sur le balcon de l’entrée principale, il constata que personne n’avait appuyé sur la sonnette. Il n’avait eu qu’à passer sa tête par la fenêtre pour trouver le balcon désert. Et, de toute façon, il aurait fallu que le sonneur monte et redescende les seize marches de l’escalier menant à l’entrée – une action bruyante, les marches étant de bois, que Jean-Claude aurait forcément entendue.
Il sortit examiner la sonnette, une vieille chose, comme l’escalier et tout le reste du triplex. La soirée était caniculaire, et Jean-Claude pensa que l’humidité ou un autre phénomène lié à la température déclenchait la sonnerie détraquée. Il demanda au propriétaire de l’immeuble de vérifier le mécanisme de l’appareil. « Je vais voir ça bientôt », promit M. Ouimet. Mais il ne fit rien, espérant plutôt que son locataire alcoolique, malpropre, aux termes souvent en retard, à l’appartement toujours plongé dans la crasse, et qui y amenait en pleine nuit des filles non moins crasseuses, camées et bruyantes, décide de s’en aller vivre ailleurs.
Or, la sonnette cessa un jour complètement de fonctionner, comme le lui apprit un livreur de poulet Saint-Hubert, qui dut frapper à la fenêtre après avoir sonné en vain.
Il y avait des années que Jean-Claude ne cuisinait plus, se faisant livrer le poulet, les spaghettis et les pizzas dont il se bourrait au détriment de sa santé, qui ne cessait de décliner. Dans ces conditions, une sonnette fonctionnelle était une nécessité, et M. Ouimet, en soupirant, la lui changea pour une neuve, qui faisait simplement Dong ! au lieu de Ding !-Dong !
Et cela permit à son locataire de comprendre qu’il souffrait d’hallucinations auditives. En effet, les sonneries mystérieuses se poursuivirent par la suite, mais au son de l’ancienne, Ding !-Dong !…
Curieusement, au lieu d’alarmer Jean-Claude, cette découverte le rassura. Peut-être parce qu’il avait enfin compris ce qui produisait ces bruits : son cerveau de plus en plus délabré par l’alcool, la solitude et la renonciation à tous les projets exaltants qu’il avait formés dans sa jeunesse. Peut-être aussi trouvait-il tolérable que ces hallucinations se bornent aux seuls Ding !-Dong !, sans que d’autres sons, et notamment des voix, s’en mêlent. En outre, Jean-Claude n’était pas superstitieux, ne croyant ni à Dieu ni à diable, ne craignant donc ni fantômes ni autres manifestations surnaturelles. Et il ne pouvait penser être en train de devenir fou, convaincu que c’était chose faite depuis longtemps.
Pas superstitieux… mais tout de même un peu, car il se mit à croire que ces sonneries, dont la fréquence augmenta, pouvaient signaler un « message de la providence ». Mais lequel ? Il formula plusieurs hypothèses, dont celle-ci, à laquelle il crut durant des mois : « on » sonnait pour le pousser à agir, à travailler, à retrouver pour les concrétiser les rêves de sa jeunesse… Ou simplement à se lever de son lit pour qu’il commence sa journée, étant donné que bon nombre de ces sonneries le tiraient de son sommeil au début de l’après-midi, alors qu’il cuvait encore sa beuverie de la veille.
Mais il avait de moins en moins d’énergie. Et que devait-il faire : écrire un roman ou simplement un poème, sortir acheter des légumes frais pour se concocter ensuite un plat santé, aller faire du sport, lui qui n’en faisait plus depuis la fin de l’adolescence, ou encore téléphoner à son jeune frère dont il était sans nouvelles depuis si longtemps…
Il formula plusieurs hypothèses, mais jamais la bonne, soit qu’« on » sonnait parce qu’il était malade de solitude. Parce que c’était un signe qu’il n’en pouvait plus. Mais la solitude était pour Jean-Claude un sujet tabou auquel il s’efforçait de ne plus penser.
Il se trouvait seul depuis au moins vingt-cinq ans, alors que ses rencontres avec ses amis de jeunesse s’étaient espacées, ceux-ci s’affairant à être amoureux, à élever une famille et à se bâtir une carrière. Il aurait bien voulu devenir comme eux. « Vous verrez, j’aurai huit enfants ! », claironnait-il lors des premières années de sa vingtaine, où on le trouvait intelligent et beau garçon, hédoniste et enjoué, cultivé et fin causeur. Or, c’était déjà un homme secret, plus exigeant des autres que de lui-même, motivé en cela par un égoïsme puéril dont il ne chercha pas assez à se débarrasser. Il pouvait pourtant démontrer gentillesse et galanterie mais non un réel engagement envers une femme.
Résultat : ses liaisons étaient brèves ou s’éternisaient sans évoluer. Lassées, ses amoureuses le quittaient, mais c’était plus souvent lui qui les abandonnait. En vieillissant, il collectionna les amourettes sans lendemain avec ce qu’il appelait les restants : des femmes aux tares semblables aux siennes ou pires encore, qui les condamnaient à vivre, comme lui, sans partenaire stable. Le beau garçon enjoué devint un obèse amer ; l’hédoniste, un alcoolique fini ; le fin causeur, un insupportable radoteur à la Brasserie des Patriotes…
Intelligent, il l’était encore, en tous cas suffisamment pour comprendre qu’il n’y avait pas d’autre responsable de sa triste condition que lui-même. En fait, il crut longtemps que celle-ci devait être, au fond, très simple à expliquer – tellement simple qu’elle aurait pu sans doute tenir à un seul mot. Il se rappelait alors cette phrase des prêtres à l’église où, chaque dimanche jusqu’à ce qu’il ait seize ans, son pieux père l’obligeait à l’accompagner : « Dis-moi seulement une parole et je serai guéri… » Oui, une parole, un mot ou une courte expression, permettrait de nommer le problème et de le régler, de mettre un terme à sa morne existence pour en recommencer une autre, remplie d’amour et de réussites.
Mais quel mot ? Il n’osait pas prononcer ceux qui auraient dû s’imposer à lui avec la clarté de l’évidence : égoïsme, intransigeance, manque de tolérance aux différences… Et, surtout, refus de laisser les autres entrer dans sa vie pour le découvrir et l’aimer, tout en lui faisant baisser la garde – une situation qu’il ne nommait pas autrement qu’envahissement.
Aujourd’hui, à l’aube de la cinquantaine, il ne voulait plus y réfléchir. « Côté femmes, j’ai fermé boutique », répétait-il à ses rares copains de beuverie, en omettant de leur mentionner toutes ses baises manquées avec les putes. Il n’y avait plus que l’alcool et, seul point enrichissant, sa curiosité pour l’histoire, spécialement celles de l’Occident ou de l’art. Un album Time-Life et une bouteille de Chivas pouvaient l’empêcher de sortir à la brasserie, c’était déjà ça de gagné…
Un matin suivant une soirée particulièrement arrosée, Jean-Claude fut réveillé non par une sonnerie mais par une violente douleur à l’épaule gauche et par une insensibilité aux deux jambes. Comme cela lui était déjà arrivé, il s’efforça de ne pas s’en inquiéter, quoique la douleur fût cette fois plus intense.
Il ne voulait surtout pas céder à sa plus grande hantise : mourir seul dans son lit, incapable de crier à l’aide – mais qui l’entendrait ? –, souffrant le martyre… Il tentait de ne pas imaginer, après sa mort, son corps pourrir et se décomposer inexorablement, peut-être rempli d’asticots luisants, ne cessant de se multiplier… Ils auraient le temps de le bouffer, car, durant des semaines, personne n’aurait cherché à visiter Jean-Claude, à s’inquiéter qu’il ne réponde pas au téléphone ou à ses courriels. Personne n’aurait sonné à son appartement pour le voir… personne de vivant, en tout cas, sinon M. Ouimet, venant réclamer son terme et découvrant l’ultime affront de son pire locataire : ce cadavre à demi évaporé en une insoutenable puanteur.
Jean-Claude cherchait à retrouver le sommeil quand la sonnerie retentit, alors qu’il n’avait entendu personne monter l’escalier. « Voilà qu’"on" vient me prévenir de la fin de ce malaise », se dit-il pour s’encourager. Mais la douleur ne disparaissait pas, s’amplifiant au contraire. Puis, pour la première fois depuis qu’elle avait commencé à se faire entendre deux ans plus tôt, la sonnerie mystérieuse retentit à nouveau, quelques secondes plus tard. Et une troisième fois, une quatrième… et encore, à des intervalles de plus en plus courts. Ding-Dong ! Ding-Dong ! Ensuite, il y eut seulement Dong ! – le son de la nouvelle sonnette ? Non, différent, très long et plus grave, sembla-t-il.
Et ce fut durant cette note, qui avait solennellement meublé l’espace comme celle d’un gong sacré, que Jean-Claude comprit tout.
Il savait qui ou quoi avait sonné. Et, au moment même où émergea cette certitude absolue, il sut également quelle était cette parole, ce mot qui le guérirait à jamais de sa solitude, un terme qu’il avait été avare de prononcer, au propre ou au figuré, au cours de sa vie. Il lui fallait donc le faire maintenant, à haute voix comme dans son cœur, et, Jean-Claude n’en doutait pas, il connaîtrait alors la rédemption, la rémission de sa triste existence. Aurait-il, toutefois, la force d’émettre cette incantation ? Celle-ci serait si brève, mais la douleur était si vive…
Le gong sonna deux autres fois – deux notes plus persistantes, d’une gravité poignante comme la certitude, et dont le son s’évanouit longuement en auréoles s’élargissant dans l’invisible. S’ensuivit un long silence, qui avait la profondeur d’une attente religieuse, à la fois recueillie, inquiète et insistante, que Jean-Claude savait devoir remplir.
Dire simplement cette parole, rien d’autre, et tout ne serait plus que beauté, bonté, harmonie… C’était si important d’y arriver qu’au prix d’un effort dont jamais il ne se serait cru capable, que jamais il n’avait fourni depuis vingt-cinq ans, Jean-Claude parvint à s’appuyer sur les coudes et à prononcer son dernier mot :
– Entrez…


Notez cette nouvelle :
1 vote