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Le bras cassé

samedi 14 décembre 2019 par Monique Romagny-Vial

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Ce matin d’apparence banale, quand René Croiset fit son apparition, un plâtre éblouissant en écharpe devant sa poitrine, billes et marelles s’arrêtèrent net, toute la cour à se bousculer aux premières loges.
—  Qu’est-ce t’as fait ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?...
En pleine gloire, l’éclopé ne négligea aucun détail. Comment il jouait à cache-cache avec son cousin Jean et sa cousine Angèle et comment, voulant échapper à Angèle, il avait enjambé la fenêtre et plaf ! patatras dans les graviers, vachement mal à son bras.
Et vraiment, il comprenait pas. La fenêtre toujours il y passait quand, au lieu de faire ses devoirs, il voulait courir dehors sans que sa mère se rende compte.
Savourant la catastrophe au premier rang des badauds, Cathy n’en perdait pas une. Compatissante, fraternelle... Et jalouse.
Jamais héroïne du moindre exploit, jamais première, jamais dernière, l’élève Cathy. Moyenne à la corde à sauter comme en calcul ou en dictée, une de ces ombres sages auxquelles (si ce n’est leurs parents qui les trouvent uniques) nul n’accorde attention. Et quand on ne connaît les honneurs ni des maîtresses ni de la récré, il est des moments dans la vie où l’on changerait volontiers d’identité.

En classe, le garçon avait re-raconté pour la demoiselle – en omettant, on s’en doute, sa mère et ses devoirs – et, même qu’on l’écoutait pour la deuxième fois, tellement il faisait le malheureux on en prenait envie de pleurer.
En prenant bien garde à son bras, la demoiselle l’avait serré contre elle, puis un grand sermon de consolation, semblant de sévérité. S’il avait pas fait l’imbécile, ça serait pas arrivé : hein, René ? Mais il serait vite guéri, prêt à nous rejouer ses bêtises d’incorrigible galapiat.
Lui, d’un pied sur l’autre, un tas de grimaces de clown. Carrément fier qu’elle le traite, vu que c’est super vrai : comme galapiat !...
Cathy riait avec la claque. Mais si maintenant faut faire des bêtises, pour qu’on te dise des gentillesses…
Plus contrariant encore, le premier rang avait dû faire place à la star, la demoiselle à tout bout de champ : besoin de rien, notre blessé ? Quelqu’un peut lui sortir son cahier ? Lui apporter sa veste ? Lui passer ci, lui passer ça ?... Prévenante Cathy se multipliait, du ressentiment plein le cœur. Plus serviable que moi tu meurs !...

L’après-midi, sur de grands posters en couleurs, on avait appris les membres supérieurs et inférieurs.
— Sais-tu, p’tit gars, quel est ton os cassé ?
—  Oui, m’zelle, (l’interpellé tel l’éclair, sous l’ébahissement général) mon cubitus.
Radius, humérus, tibia, péroné… Studieuse Cathy n’en finissait pas de s’imprégner, bien décidée à en remontrer à papa et maman.
Et à parfaire leur éducation.
Les handicapés, on doit se comporter avec eux comme on aimerait pour nous si ça nous tombait dessus : les aveugles, leur donner la main pour traverser ; les sourds, parler devant leurs yeux ; les infirmes, pousser leur fauteuil.
—  Ne heurtez pas votre camarade, avait insisté la demoiselle, et venez-lui en aide. C’est sa main droite et il est droitier.
Découper, dessiner, écrire… Chacun sa bonne main derrière son dos, on avait essayé et personne n’y arrivait. Sauf Jeanne Masson qui fait ses lettres toutes tordues, mais ce coup-là complètement baba le public autour d’elle : ses deux mains, pas une qui s’en sortait pas. Ambidextre, pas plus, pas moins !...
—  Ambidextre, c’est dur ? avait osé timide Cathy, émergée de son cocon.
La demoiselle avait expliqué les gauchers contrariés, les tennismen plus forts face aux droitiers, les royalistes à droite, les républicains à gauche, la senestre, la dextre, le sinistre et le droit. D’où, à la fin, il ressortait qu’on peut seulement si on est comme ça dans son cerveau ou si on s’est exercé depuis tout petit.

Le soir à la maison la vraie bouderie, l’irrémédiable droitière. S’ils avaient voulu lui apprendre, encore plus babas que pour Jeanne Masson, les autres : quand, en plus, t’écris bien !…
Papa avait beau dire – « C’est pas deux bonnes mains, les ambidextres, c’est deux mauvaises. » – il faisait que l’énerver.
Et maman, avec ses soupirs, l’énervait encore plus :
—  Ce pauvre gamin, une autre fois, il fera attention.
Pourquoi ils arrêtaient pas de le plaindre, tous ? Pas du tout l’air d’avoir mal, René Croiset.

*

Quelques jours plus tard pourtant, les doigts au bout du plâtre s’étaient mis à enfler et leur propriétaire à renifler tant et plus. Il se retenait, mais on le voyait, il dégustait. D’aucunes qui se désolaient avec lui – entendez certaine Cathy, affligée comme personne – n’en appréciaient pas moins en secret la morale enfin sauve.
Main désenflée et sourire réapparu après nouveau périple hospitalier – trop serré son plâtre, obligés de le couper – à nouveau sacré star du jour, l’invalide : notre compatissante et fraternelle jalouse en tête des courtisans, comme aux premières heures de son apothéose.
Dans la classe, à la cantine, en récré, on rivalisait à qui le servirait. Même le grand Dumas qui te fait si peur, l’aidait à déplier sa portion et cette chipie de Mado Vernay arrêtait ses méchancetés.
Douce Cathy, jamais un mot plus haut que l’autre, en sortait des griffes inattendues :
—  Foutez-lui la paix, à la fin. Vous voyez bien que je m’occupe.

Au bout d’une quinzaine, muni d’un plâtre plus léger, on inventa à grandes rigolades de couvrir le blanc immaculé de cœurs, nuages, « youp-là ! » et autres signatures multicolores – son ange gardien, anxieuse au plus haut point. Tu vois pas qu’ils aillent lui recasser son os !…
Des jours encore et malgré que ce soit bien remis, une attelle pour le turbulent. L’intérêt s’émoussait, les supporters se raréfiaient. Son indéfectible groupie, cependant, ne se lassait pas.
—  T’as pas pleuré une seule fois, tu dis ?
—  Pas une seule, je te jure.
Et les félicitations à « notre courageux bonhomme », la bise de la secrétaire, les fortifiants pareils des berlingots. Et son père le conduire en voiture, sa mère le chouchouter, la télé tant que ça lui chante, le cirque, le cinéma, un Monopoly…
Non ! T’en as qui ont une chance !...

*

Sosotte alors n’hésita plus.

…Et s’éveilla dans une chambre inconnue, harnachée de plâtres blancs et de ferrailles suspendues, mal de tous les côtés et à son chevet, un papa et une maman qui la couvaient de regards chagrins.
—  J’ai mon bras cassé ? souffla-t-elle.
—  Ton bras ! Mais, ma pauvre fille, maman n’en finissait pas de se moucher, tu es toute cassée de partout.

Toute cassée de partout !

Toute toute toute ! De partout-tout-tout !...

La vedette annoncée jouissait de ses douleurs, attention quand même à pas trop bouger. Si mal que ça, elle aurait jamais cru.
Vaseuse ?
Certes.
Mais au fond de son marasme, une petite musique. Cubitus, radius, humérus ! Et tra la la la et tra la la laire !... Vivement l’école ! Et tra la la laire et tra la la la !…
Tandis que papa bougonnait :
—  Sauter par une fenêtre de cette hauteur, mais qu’est-ce qui lui a traversé le crâne ?

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