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Le cabinet des hippocampes

mercredi 28 avril 2021 par Soledad Lida

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Theodorus Schuhl avait voué sa vie aux hippocampes. A dix-neuf ans, après les avoir rencontrés dans un illustré, il s’était mis à collectionner tout ce qu’il lui était possible de trouver sur ces petits poissons – traités de zoologie, gravures, dessins, encyclopédies, fossiles, spécimens. Avec le temps, il en vint à leur dédier une pièce dans sa demeure.
La maison des Schuhl était située rue des Archers, à Bruges. L’arrière donnait sur le canal de Gand, tandis que du côté de la rue se trouvait la papeterie familiale. Le logis était sur deux étages et s’ouvrait sur un grand salon, au centre duquel trônait un poêle hollandais. Un escalier aux marches irrégulières donnait accès aux combles, où Theodorus avait aménagé un réduit habitable. Il avait fait construire une cloison pour isoler une partie du grenier et avait redonné vie, par la même occasion, à quelques meubles qui s’y trouvaient entreposés : une grande bergère à oreilles, une chaise à balustres et une imposante armoire en noyer. Il fit de celle-ci l’écrin des pièces les plus précieuses de sa collection, celles qu’il considérait les plus rares ou les plus estimables, ainsi que des premières pièces qu’il avait acquises et qui avaient marqué la naissance de sa passion. Certaines d’entre elles suscitaient encore chez lui un coup d’œil attendri malgré le peu de valeur qu’il leur reconnaissait. Pour compléter le tout, il fit installer des étagères, une table de travail, une vitrine et une lampe.
C’est ainsi que cette pièce mansardée devint le cabinet des hippocampes. Theodorus y passait de longues heures, absorbé par l’étude des différentes espèces, de leur morphologie, de leur éthologie et de leur symbolique. Pendant plusieurs années, cette occupation cohabita avec une vie domestique rangée. Theodorus était de ces personnes qui mettent longtemps à vivre. Sa physionomie et son caractère détonnaient avec son âge. Il avait certes la tête dégarnie et pouvait de loin passer pour un homme mûr ; mais son visage ne présentait aucune ride et son regard était vif, pétillant de malice. Au gré de ses caprices, il pouvait se montrer grognon ou boudeur. Il avait épousé sur le tard la cadette d’une famille de drapiers, Emilia, avec qui il avait eu une fille, nommée Agnès. Emilia était toute réserve et discrétion, le visage mince marqué par une attente muette. Avec l’aide d’une gouvernante, elle tenait la maison, faisait marcher la boutique et s’occupait de l’enfant. Agnès avait les traits de son père, un visage large et rond, et des yeux gris dont les reflets bleutés rappelaient ceux de la pierre de lune. Elle souffrait d’un léger strabisme de l’œil droit qui donnait à son regard un air très doux, éveillé, curieux. Elle avait de sa mère la retenue des mouvements, la pose silencieuse, la capacité à rester immobile à la même place, jusqu’à s’effacer. Toute petite, elle jouait à se fondre dans l’endroit où elle se trouvait pour se faire oublier. Lorsqu’elle fut en âge de se tenir sage, c’est à dire très tôt, elle fut admise au cabinet des hippocampes. Hors ses parents et sa gouvernante, les chevaux de mer furent, dans ses premières années, ses seuls compagnons. Elle parlait peu et se plaisait à regarder les images ou à écouter son père lire les récits d’un naturaliste. De temps en temps, elle demandait la signification d’un mot. Quand elle rentrait de l’école, après le goûter, sa mère lui faisait la dictée, puis elle allait s’installer au grenier. Elle se mettait dans un coin pour faire ses devoirs et quand elle avait fini, elle assistait aux découvertes de son père. Theodorus était heureux de pouvoir partager avec elle sa passion. Il faisait admirer à Agnès une estampe, lui lisait à voix haute la description d’un détail singulier ou l’invitait à observer un spécimen, à la lumière de l’œil-de-bœuf ou de la lampe, en le faisant tourner lentement entre ses doigts. Il y en avait des échantillons ! des squelettes ou des fossiles, gardés dans des boîtes ou des flacons, grands ou petits, pointus ou ronds, ébouriffés ou élégants… Si Theodorus faisait une trouvaille à un moment où sa fille avait à faire à la maison ou à la boutique, il se penchait par-dessus la rampe de l’escalier irrégulier et l’appelait de sa voix puissante : « Agnès, viens ! ». Et voilà qu’elle arrivait de son pas diligent. Si elle mettait du temps à monter, il lançait : « Emilia, dis à Agnès de venir ». Lorsqu’on lui répondait qu’elle était à l’école, il se penchait à nouveau et tonnait : « Envoie-moi Agnès quand elle rentrera ».
Il arrivait de temps en temps qu’Emilia osât, avec timidité, reprocher à son époux le temps qu’il accordait à son obsession et pendant lequel il délaissait son foyer ainsi que son commerce ; elle n’obtenait alors, en guise de réponse, que l’expression d’une mauvaise humeur. Dans sa contrariété, Theodorus devenait rouge, son crâne semblait gonfler, ses mains tremblaient… alors, il tempêtait et se retirait dans le grenier. Quelques heures plus tard, il descendrait à nouveau, apaisé, pour retrouver les siens et faire honneur au déjeuner ou au souper en famille. Après ces disputes, que les repas pris dans l’intimité de la petite salle à manger étaient plaisants ! Sur la nappe en coton, semée de miettes et d’épluchures de fruits, entre les couverts et les pièces de vaisselle – les plats, la soupière, la carafe, les verres hauts – glissaient alors des minutes de contentement et de paix.
Ainsi passaient les saisons rue des Archers. Agnès était maintenant assez grande pour se pencher à l’œil-de-bœuf du grenier. En hiver, de fortes bourrasques faisaient trembler le toit et frissonner l’eau du canal ; pendant les matinées de printemps, l’on entendait les oiseaux gazouiller sous la charpente ; les soirs d’été étaient pleins de libellules, de lichens et de lierre qui poussait dans les fentes des murailles voisines ; en novembre, l’eau verte du canal s’emplissait de feuilles jaunies et le cabinet des hippocampes plongeait, dès le milieu de l’après‑midi, dans une douce pénombre. Agnès restait blottie dans la bergère, où elle s’endormait parfois, recouverte d’un plaid, bercée par les bruits de la toiture et les murmures de son père. Plus d’une fois, en toussant, elle avait fait sursauter Theodorus qui, tout à son investigation, avait oublié un instant sa présence.
Au fil des années, Agnès apprit à classer, inventorier et ranger les différents documents, spécimens et objets du cabinet. De son écriture ronde et régulière, elle établissait des fiches, répertoriait des espèces, recopiait des citations et ordonnait le tout dans ce que son père avait appelé l’Inventaire général de l’Hippocampe. Pour alimenter ce fichier, Agnès se servait de feuilles provenant de lots écartés en raison de divers défauts de fabrication – plis ou rayures –, d’échantillons marqués ou imprimés d’un côté, de chutes des papiers spéciaux vendus à la découpe, de bordereaux de livraison des années précédentes, et même d’emballages, pourvu qu’on y pût écrire sur une seule face. Elle les découpait à l’avance selon une forme rectangulaire pour donner à chacun à peu près la même taille, les renseignait et les rangeait dans des boîtes à chaussures avec des séparateurs cartonnés portant les lettres de l’alphabet. La belle disparate que cet inventaire ! D’abord, c’était Theodorus qui avait indiqué à Agnès les références à noter ou les citations à recopier, mais plus tard, elle se mit à y contribuer d’elle-même, au fil de ses découvertes et de ses lectures. En entrant au lycée, Agnès eut davantage de cours et ne put s’y consacrer que le soir ou en fin de semaine. Dès le samedi matin, elle montait deux par deux les marches de l’escalier irrégulier pour venir s’installer dans la bergère. Elle y demeurait, fidèle au poste, pour la journée. Quand Emilia lui demandait si elle ne souhaitait pas sortir avec ses camarades, elle répondait qu’elle s’ennuyait avec eux, tandis que dans le grenier il y avait toujours quelque chose d’incongru ou de nouveau à observer.
Mais il advint que, l’hiver de ses seize ans, Agnès cessa de venir au cabinet des hippocampes. Theodorus se résigna à ce qu’elle fût mise en pension pour sa dernière année de lycée. Emilia en fut très affectée, elle pleura amèrement son absence et ressentit plus que jamais le poids de sa solitude. Malgré cela, elle continua de tenir la maison, vaquant aux besognes domestiques avec abnégation. Theodorus en éprouva aussi un fort chagrin, sans rien en laisser voir. Il comprenait, naturellement, que cela était nécessaire pour que sa fille fasse des études. Le voilà qui se retrouvait à nouveau seul avec sa passion. Agnès ne venait plus lui rendre visite dans son réduit. De quand datait la dernière ? Il avait beau fouiller sa mémoire, il ne pouvait s’en souvenir avec exactitude. Il regardait un instant la bergère vide puis il replongeait de plus belle dans ses recherches. Peu de temps après le départ d’Agnès, Theodorus se lança dans un vaste projet comme il n’en avait jamais conçu depuis qu’il avait fait aménager les combles : il décida de faire bâtir un aquarium pour y installer des hippocampes vivants. Le seul endroit possible pour mener à bien cette entreprise était le salon au poêle hollandais. En quelques heures, les tables, les chaises, les fauteuils, le buffet, les vases et les tapis furent retirés pour être entreposés dans la salle à manger, la cuisine ou le couloir, au point que la circulation y devint difficile. Theodorus dessina les plans du dispositif, commanda les matériaux, consulta des spécialistes et embaucha des artisans dont il surveilla personnellement le travail. C’est ainsi qu’un grand aquarium vit le jour dans la maison de la rue des Archers.
Dans un premier temps, Theodorus essaya prudemment le système d’alimentation et de vidange avec de l’eau du robinet. Puis il se mit en tête de trouver de l’eau salée. A grand frais, il fit venir de Zeebrugge d’importantes quantités en provenance de la Mer du Nord. Pour cela, il signa un contrat ruineux avec un fournisseur qui lui garantissait un arrivage tous les deux jours. A grand peine, il renouvelait lui-même, à cette fréquence, un tiers du liquide, abîmant le parquet et gâtant les tuyauteries par où il évacuait l’eau usée. En quelques jours, le salon, imprégné désormais d’une puissante odeur iodée, donna à voir le plus étrange paysage : des seaux, des bassines, des bidons et des tuyaux jonchaient le sol du séjour, au centre duquel trônait un immense réceptacle vitré, rempli d’une eau trouble. Outre l’approvisionnement régulier, il fallait veiller à la température du milieu, c’est pourquoi Theodorus fit l’acquisition de plusieurs thermomètres. Il fallait veiller tout autant à la densité et à la qualité de l’eau, c’est pourquoi il se munit d’un densiomètre et d’un microscope. Des plantes sous-marines, des algues et des galets furent commandés auprès d’un spécialiste. Cela fait, Theodorus s’en alla dans une animalerie pour faire l’acquisition d’un couple d’hippocampes mouchetés, ses préférés. Quel dommage, pensait-il, qu’Agnès ait été en pension ce jour-là ! Comme elle aurait été heureuse de les voir ! Il les porta chez lui à bout de bras, en prenant bien soin de ne pas les bousculer. Après les avoir lâchés dans le grand aquarium, il tomba dans la contemplation de leurs corps dorés, saupoudrés de taches blanches. Afin de pouvoir les épier à loisir, il fit son lit dans le salon, entre les bidons et les bassines. Il passa des journées entières à admirer leur nage, captivé par leur lent déplacement vertical, leurs petites nageoires en éventail s’agitant dans le dos. Il se plaisait à les regarder s’enrouler de leur queue autour d’une algue ou bien s’en détacher dans une gracieuse ondulation. De temps en temps, à travers le mur ou le plancher, il lui semblait entendre les pleurs de sa femme, mais sa fascination n’en était point entamée. Connaissant le puissant appétit de ses nouveaux hôtes, il remplit son aquarium de crustacés qu’il renouvela régulièrement, là aussi, à grands frais. Mais il fut bientôt récompensé de ses peines. Un beau matin, la parade nuptiale commença. Ce ballet aquatique l’émerveilla. Le mâle et la femelle avançaient l’un vers l’autre en suspension, lentement, tournant l’un autour de l’autre, hésitant, se tâtant, joue contre joue, jusqu’à s’entrelacer enfin.
Quelques semaines étaient passées depuis cette idylle dansée, lorsque Theodorus remarqua que le mâle, incliné sur une algue, avait l’air d’haleter. Son abdomen annelé et proéminent se soulevait rapidement, par saccades. Theodorus le vit expulser de sa poche, en un hoquet, plusieurs dizaines de nouveaux nés, quasiment translucides, d’à peine un centimètre de long, qui, accrochés les uns aux autres par la queue, évoluaient vers la surface en grappes étoilées. Alors, il sortit dans le couloir pour appeler sa fille et se pressa de revenir auprès de l’aquarium, laissant la porte du salon ouverte. Comme Agnès ne venait pas, il héla, à son habitude : « Emilia, dis à Agnès de venir ». Un grand silence régnait dans la maison et Theodorus se demanda s’il était possible qu’elle fût sortie à cette heure. Au bout de quelques minutes, Emilia vint. A pas lents, elle monta l’escalier vers le premier étage. Ses cheveux avaient blanchi et ses joues étaient creusées de longs sillons sous ses pommettes hautes. Theodorus la vit arriver et mit du temps à la reconnaître. Il la gronda : « Puisque je te dis d’appeler Agnès… Qu’est-ce que tu attends ? » Emilia remua les lèvres sans réussir à prononcer un mot. Pendant quelques secondes son visage fut en proie à une atroce crispation. Puis, ses lèvres desséchées réussirent à articuler des syllabes et l’air fit vibrer ses cordes vocales : « C’est son deuil que je porte », dit-elle. Theodorus la regarda, hébété, et garda le silence un instant, avant de lancer : « Envoie-moi Agnès quand elle rentrera ». Il referma la porte du salon et retourna vers l’aquarium, juste à temps pour voir le mâle s’affaler, épuisé par l’effort, après un dernier haut-le-corps, sur la surface d’un galet recouvert de mousse. A cet instant, l’hippocampe tourna son œil droit et vint le poser, de l’autre côté de la vitre, sur Theodorus. Alors, sous l’empire de cet iris noir cerné d’un mince anneau d’or, quelque chose se mit à remuer dans l’âme du vieillard. Ce ne fut d’abord qu’un frémissement. Cela venait de très loin, des tréfonds, d’une région peu fréquentée de son être ; ce qui s’éveilla là fut, en un premier moment, trouble, confus, indistinct, puis cela se mit peu à peu à grandir, à miroiter, à scintiller, de manière plus nette, plus aiguë, plus poignante, plus déchirante, jusqu’à ce que Theodorus s’étranglât en un sanglot, tandis que ses yeux, balayés tout à coup par un reflet divergent de pierre de lune, s’emplissaient doucement de larmes.

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