LE DERNIER BAR CACHÉ

lundi 2 novembre 2026 par Emmanuel Cottin

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026

Oui, j’ai du mal à me reconnaître… mais c’est bien moi, moi en pleine action au-dessus d’autres fêtards qui ne peuvent me voir, certains complices des faits, d’autres ignorant tout.
Comment en arrive-t-on là ?
L’occasion fait le larron, la devise du noceur…
Je suis pourtant loin d’être un noceur. L’occasion de départ, c’était la Fête de la musique, rien de plus. La nuit venue, je déambulais avec ma guitare, des sons amplifiés sortaient de partout, l’air fleurait la bière et la frite. J’espérais me joindre à un groupe d’un niveau acceptable, c’est-à-dire pas trop bon. Je ne me suis jamais donné en spectacle, c’était le moment de le faire à peu de frais — d’être le larron du dicton.
Ce soir-là, le bon vieux rock renaît de ses cendres. Je repère un groupe dans mes cordes. Mêlé à la foule, je m’approche de la scène improvisée. J’attends, signifiant mollement le désir d’accompagner le groupe lancé dans un long morceau incantatoire. Le guitariste n’est pas brillant, on dirait qu’il ne s’est plus lavé depuis un mois, je lui trouve des traits javanais. Assis au pied d’un mur, ma guitare à côté, je reconnais un titre du Velvet Underground, « All Tomorrow’s Parties », que chante une rousse maquillée de façon morbide. J’attends, une bière à la main. Le morceau s’achève, je me tourne vers la guitare. Volatilisée. Je me lève en panique, regarde partout, on m’observe sans comprendre. Il est près de minuit, la foule est encore dense, inutile de chercher. Ce n’était pas une guitare d’un grand prix, mais on me l’avait offerte, j’y tenais. Remarquant mon trouble, le « Javanais » vient causer. Il a bien vu un type s’emparer de la guitare, mais il était tellement dans son trip qu’il n’a pas réagi comme il aurait dû. Je ne fais pas de reproches, après trois bières je n’en ai plus la force. Reste là, dit le Javanais. Le groupe joue un dernier morceau avant que la police les pousse à remballer. J’attends, l’alcool un peu triste.
La fête est finie, pourquoi traîner ?
Comme les spectateurs se débandent, le guitariste et la chanteuse me proposent de les accompagner. « Où ? » je demande. Au bar caché, fait la rousse peinturlurée. Bar caché… Je connais le concept mais n’en ai jamais fréquenté. Tout bon Parisien a entendu parler de ces établissements qu’on ne remarque pas à l’extérieur, où l’on entre par une issue dérobée, et qui n’ont rien de réellement « caché ».
Nous marchons deux bons kilomètres vers les voies ferrées de la Petite Ceinture, jusqu’à un terrain vague au pied d’une vieille maison aux fenêtres closes où une gare abandonnée fait buvette. Premier soir d’été, il fait encore chaud, trente à quarante personnes occupent des tables à tréteaux, un groupe distille des chansons grivoises. Bar éphémère, dis-je, ne voyant pas en quoi il est caché. Par là, fait la chanteuse en allant vers un coin de la petite gare, puis à gauche. Plus loin, derrière des cuisines également éphémères, il y a un battant grillagé au bord du quai. Je le passe, suivant les deux musiciens du soir, grimpe un sentier étroit vers une terrasse en terre battue éclairée seulement par des bougies posées sur un petit comptoir. Du fait de sa situation surélevée, ce bar est effectivement invisible du premier, mais guère plus rutilant. Première étape, fait le Javanais tandis que trois cocktails à base de rhum et de mangue atterrissent sur notre table. La vue, c’est simplement le fossé du chemin de fer désaffecté et les immeubles dressés en face. Au bout de la terrasse, le sentier qui se poursuit à flanc de coteau sous la bicoque aux fenêtres closes est surmonté d’une large barrique posée sur le flanc. Décor campagnard, très roots, dont j’apprécie la verdure. Mais un bar caché n’est-il pas censé rappeler les speakeasies de la Prohibition ? On en trouvait plutôt sous des entrepôts, approuve le Javanais… mais par là, ça y ressemble, ajoute-t-il en montrant le grand tonneau qui n’est donc pas là par hasard. Il y aurait donc un second bar caché ? dis-je, stupéfait. Comme chacun a ses secrets, fait la rousse d’un ton vulgaire.
Je me demande si je ne suis pas tombé dans un traquenard, mais nos voisins ont une allure normale, classique si l’on préfère, ils se satisfont de pouvoir trinquer sans être vus du premier bar atteint par l’heure de fermeture. Comme pour s’excuser du vol de la guitare, le Javanais paye la tournée, se lève et dit : deuxième étape. La fille et lui prennent le sentier obscur, dévient vers le grand tonneau enterré d’un tiers, je les suis sans réfléchir. Le guitariste frappe six coups sur le bois, court, long, court, long, court, long, le bon vieux shuffle. Il recommence dix secondes plus tard. Un déclic ; un grincement ; une grande brune en robe fuseau noire tire la porte taillée dans le fond du tonneau, la referme discrètement. Nous traversons la barrique qui sent le moisi, prenons un escalier de parpaings vers le haut du fossé, rejoignons un des murs de la maison aux fenêtres closes. Il faut encore longer ce mur pour découvrir une terrasse à carreaux de faïence bleue, une ancienne véranda armée de fer forgé. Sur le côté, il y a un comptoir étrangement cossu pour un bar en plein air, de la musique lounge passe par d’invisibles haut-parleurs. En m’approchant d’un parapet, je ressens comme un vertige à la vue des deux bars précédents séparés par le corps de la petite gare, un monde vaguement éclairé en train de se vider et l’autre qu’on devine à la lueur des téléphones.
Que dire du troisième bar, le bar caché du « bar caché » ? L’ambiance est bien différente, deux filles en jupe vichy dansent sur du trip-hop, on discute tranquillement autour, mes compagnons sont rejoints par d’autres musicos qui racontent leur soirée. Encore un cocktail, un mélange de gin et de je ne sais quelle herbe médicinale dont le goût m’enveloppe l’esprit, redoublant l’étrangeté de la situation. Comme souvent, les habitués — ils semblent habitués — ont un air blasé, qu’un bar ouvre si tard n’a rien d’anormal pour eux. Je ne peux masquer une sorte d’émerveillement. Si quelqu’un nous apercevait d’en bas, il se figurerait une soirée privée.
C’est pourtant bien un débit de boissons de style art déco dont la partie murée, sous la véranda, est recouverte par une glace sombre et large d’environ quatre mètres. La glace, qui paraît solidaire du mur, est encadrée de stuc doré et décrépit comme les tableaux des églises, sûrement pour doter l’endroit d’un cachet décadent. Notre table est près de la surface réfléchissante dont je décèle les défauts du revêtement, m’expliquant pourquoi elle est si sombre. Drôles de réflexions pour un noceur éméché… Afin d’alléger l’excès d’alcool, je vais prendre l’air au parapet. Le premier bar a fermé, le second ne désemplit pas. Je ne sais pourquoi, je me sens privilégié. Le bar caché du bar caché. C’est alors qu’une main passe dans mon dos, me remonte doucement l’échine. Pris d’un frisson, je me tourne et découvre le visage d’une femme tout en noir que je n’avais pas remarquée dans le bar. « L’endroit te plaît ? » demande-t-elle. L’esprit ralenti, je ne sais que dire, elle a tous les attributs de la vogue gothique. Voilà qu’elle regarde en bas, me caressant la nuque, je me sens de plus en plus privilégié. Oui, dis-je enfin, n’ayant pas imaginé me trouver un jour dans un bar clandestin. « Ça te dit de voir quelque chose de… spécial ? » J’ai l’alcool sincère, sans mot dire je réponds par l’affirmative — sobre, j’aurais peut-être pris mes jambes à mon cou.
Après s’être mirée dans la glace, la femme me prend la main, me guide le long du parapet, je n’ai que le temps de jeter un œil à ceux qui m’ont emmené là et qui ne remarquent rien. Elle ouvre un portillon vétuste à un angle de la maison aux fenêtres closes, nous voilà longeant un jardinet qui surplombe la rue où des passants rentrent de la fête. Après dix mètres dans l’obscurité, la porte d’un placard électrique. Elle toque ; une autre « gothique », rouge celle-là, ouvre aussitôt, comme si elle était prévenue. Nous entrons. Au bout d’un couloir où retentit une musique lourde et alanguie, nous pénétrons dans une salle capitonnée, haute de plafond, une bonbonnière à comptoir d’acajou surmonté de six longues rangées de bouteilles, où des noctambules au look fin-de-siècle discutent avec d’autres qui semblent découvrir l’endroit. La femme en rouge, qui porte de longs gants pourpres, me fait asseoir dans un profond fauteuil de velours, une serveuse aux traits éthiopiens apporte des cocktails dans des verres de grand style, des cocktails rouge sang, du moins semble-t-il, l’ambiance étant plus sombre qu’à l’extérieur. Comme la femme en rouge susurre quelque chose pour celle en noir, j’observe la grande glace qui couvre un des murs — la même que de l’autre côté. Le dernier bar caché, me dis-je, dans la maison aux fenêtres closes — une glace sans tain, d’où les défauts que j’avais remarqués. Rien au-dehors n’échappe au regard de ceux qui sont dedans…
Il ne s’agit plus seulement d’être caché, mais de voir sans être vu ?
La femme en noir me baise la joue, je ne peux m’empêcher de penser à ces bars attrape-gogo où une entraîneuse vous dit deux mots avant de commander du champagne, la facture devant atteindre quatre chiffres. Mais mes voisins, hommes et femmes, discutent aimablement dans des sofas ou au comptoir, ceux du bar extérieur ne pouvant se rendre compte qu’on les observe, y compris la rousse et le Javanais. Troisième étape, me dis-je alors que, par une manœuvre savante, la femme en rouge me renverse la tête, me palpe un peu partout, ce qui ne choque qu’une très jeune fille, une « nouvelle ». Et je remarque le grand carré blanc au plafond, un carré de deux mètres sur deux qui réfléchit la lumière provenant de discrets lumignons. Je laisse faire — je participe, si j’ose appeler ainsi l’action que je mène, mon attention en partie captée par le carré blanc où des ombres semblent danser. Approuvé, fait la femme en rouge au bout d’un moment. Sans me laisser le temps de comprendre, elle se lève et m’entraîne vers les toilettes sur le langoureux « Femme Fatale », encore le Velvet Underground. OK, me dis-je, dernier acte de bravoure et dodo… mais passé la porte d’un WC marqué « Hors d’usage » que la femme en noir referme, il y en a une autre ; un couloir en piteux état ; un sombre débarras avec, au bout, un petit escalier métallique, puis une porte blindée. Pressé par mes lugubres amies, je ne sais qu’imaginer, il y a un bouton de sonnette à peine visible que la femme en noir enfonce neuf fois. Un grand noir à veston croisé ouvre aussitôt, d’un rire sardonique il m’invite à monter un escalier sombre et si raide qu’il me faut l’assistance de la femme en rouge pour ne pas tituber tandis que celle en noir me tire par la main. Une musique ensorcelante parvient jusqu’au palier. S’ouvre une haute porte typique des belles maisons parisiennes, et puis…
Non, je rêve — je me pince encore —, une silhouette nue passe dans un couloir, puis deux autres avant qu’une sublime créature tenant un fin masque vénitien vienne me saluer. Elle est blonde, souriante, ravissante en porte-jarretelles, me dit : « Faites-moi plaisir, prenez vos aises. » Je me rappelle une fête costumée où l’on m’avait traîné, ivre aussi, dans un bel appartement inconnu, je ne sais plus comment la soirée avait tourné… mais là c’est un palais, on entend du clavecin, de la viole sur fond de percussions obsédantes, il y a des corsets de dentelle, des perruques de marquise, j’ai dû emprunter un couloir temporel. La blonde aux seins dénudés, sûrement la maîtresse des lieux, fait quelques présentations — je suis gêné, tous sont très déshabillés. Peloté par des mains insistantes, je fais le tour de l’étage, mes vêtements tombent un à un, un fouet claque dans un salon aux lumières violettes, ailleurs des verres tintent dans un fabuleux emmêlement de corps. J’atteins la pièce qui semble m’être destinée, un salon avec piano changé en bar où trois couples font l’amour dans des positions variées sous le regard de deux hommes très mûrs qui ont tombé la cravate. Oui, c’est un autre monde et mon corps, par miracle, répond à de voluptueuses exigences dans de la draperie de luxe, entre des chandelles de toutes tailles, des miroirs sans nombre. Après plusieurs changements de partenaire, les deux gothiques enroulent un tapis posé sur le plancher. Je remarque alors le grand carré blanc… la fenêtre dépolie donnant sur le bar en dessous. Je suis dans le bar caché du bar caché… du bar caché du bar caché, me dis-je si j’arrive encore à penser. Ce libertinage dont je suis un acteur, cette scène imprévue, est-ce l’expression ultime du voyeurisme, de l’exhibitionnisme, de la perversité ?
Je ne le sais pas encore.
Je ne réfléchis pas, j’agis.
La conclusion de cette histoire, je préférerais l’oublier tout en précisant que dans ces soirées toutes sortes de drogues circulent, elles affaiblissent la volonté, redonnent de la vigueur, oblitèrent la mémoire, tout cela ensemble. Passablement vidé, je me réveille sur une paillasse, dans une pièce où la lumière du jour filtre par une persienne. Levant les yeux, j’aperçois la blonde de la veille, aussi ravissante en tailleur gris que vêtue de son seul masque vénitien. Elle s’accroupit, « Ce que tu as vu ici, ce que tu sais, ne doit pas en sortir », et part sur un clin d’œil, j’apprendrai plus tard qu’elle est juriste dans un fameux cabinet de la Madeleine.
Je me rhabille, plus guère d’action dans les alcôves où quinze à vingt fêtards dorment pêle-mêle. Me demandant comment sortir discrètement de cette maison, j’aperçois, dans une pièce annexe, trois garçons qui visionnent des images en s’esclaffant. Nouvel adhérent ? fait le jeune brun qui me voit passer, genre élève des grandes écoles. « Viens ! Viens admirer tes exploits ! » Je m’approche, un peu mal à l’aise. Je regarde. Diantre ! me serais-je exclamé à l’âge d’or des cabarets honteux. Oui, les yeux m’en tombent, ce n’est pas le fait que les deux hommes d’âge mûr reçoivent une fellation et que trois femmes se caressent mutuellement en observant l’action, mais moi, moi au cœur de cette action et ne la dirigeant pas — non, c’est le grand noir de l’entrée qui me plaque contre le carré blanc, la fenêtre sur le bar en dessous ; puis un autre ; et encore un, sans que les candides en bas réalisent ce qui se passe en haut, les spectateurs des deux sexes se pourléchant à l’idée d’aller cueillir d’autres victimes.
Une douleur à un endroit obscur aurait dû m’alerter au réveil, mais ma conscience, ou ma volonté, n’était plus au rendez-vous depuis longtemps. Il fallait donc cette preuve sortie du dernier lieu secret, du dernier « bar caché », une chambre noire discrète dont le contenu rejoindra d’autres films dans un coffre-fort plein de billets de banque, pour sceller le pacte du silence avec mes hôtes.
Pas question, en effet, que ces ébats paraissent au grand jour.
J’ai une réputation à défendre, un boulot auquel je tiens.
Mais je connais le chemin.

Je fais désormais partie du cercle.


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