Le Maître et la marionnette

dimanche 29 septembre 2019 par Philippe Rinaudo

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Je n’ai pas hésité une seule seconde lorsqu’on m’a confié le poste. Pas plus que je ne me suis méfiée. Pourquoi me serais-je méfiée, du reste ? On m’avait engagée sous le prétexte de faire du chiffre, des économies, de donner un nouveau départ à la boîte en renouvelant une partie du personnel. Du moins, celui qui devenait trop onéreux. Il était question de rajeunir leur image aussi, et je suis parvenue à mes fins. J’ai parfaitement réalisé les objectifs qui m’avaient été fixés et j’avoue en tirer une certaine fierté. Oui, je peux être sacrément fière de ce que j’ai accompli. Je suis irréprochable de ce côté-là. Je le suis moins du côté humain, c’est incontestable, mais ce n’est qu’aujourd’hui que je le réalise. Dommage que cela arrive trop tard. J’avais une telle soif d’ascension sociale que j’ai fini par me brûler les ailes. J’avais une revanche à prendre sur mon enfance, sur ces premières années dont on dit à raison qu’elles seront déterminantes pour la suite. Sur ces années d’école pendant lesquelles je n’ai pas été heureuse parce qu’on ne m’a jamais accordé beaucoup d’attention… Peut-être à cause de mon côté insipide, voire transparent. Je m’évertuais pourtant à faire tout ce que je pouvais pour qu’on me remarque, pour qu’on s’intéresse à moi. Seulement, il faut avoir quelque chose de beau ou de laid pour susciter de l’intérêt, ou bien avoir quelque chose d’exceptionnel. Et moi, j’ai toujours été entre les deux. Ni belle, ni laide. Ni exceptionnelle. Insignifiante, comme on me l’a trop souvent répété. De ce fait, je n’ai jamais réussi à avoir les amis auxquels j’aspirais, et ai dû me contenter d’amis à mon image, qui se fondent dans la masse et traversent l’existence sans laisser d’empreinte, excepté celle de leur index sur les documents officiels. Qui font partie de ceux qu’on oubliera presque aussitôt après avoir croisé leur chemin. Toutes ces années ont attisé ma soif de revanche et aujourd’hui, on me prête enfin attention. On me vénère ou on me hait, mais je provoque au moins un sentiment, qu’il soit bon ou mauvais. Elles ont aussi forgé mon caractère et m’ont permis de me construire et d’en arriver là où je suis arrivée : en haut de l’échelle. Une échelle que j’ai gravie de manière fulgurante, en espérant que les barreaux ne cèdent pas au fur et à mesure que je les franchissais. Mes craintes étaient sans fondement et je n’avais pas lieu de m’inquiéter, car j’avais le soutien inconditionnel de ma hiérarchie qui m’encourageait à aller toujours plus haut avec l’assurance que les barreaux n’en étaient que plus renforcés. Il n’y avait donc aucun risque que l’un d’entre eux cède avant que je sois parvenue à destination et que j’aie atteint le poste qu’on m’avait promis et que j’avais tant convoité. J’avais cette envie folle d’y arriver, cette rage en moi. Une rage inconditionnelle, une envie d’écraser tous ceux qui se trouvaient sur mon passage et qui me faisaient de l’ombre, quoi qu’il en coûte. Et mes employeurs ne s’y sont pas trompés. Ils ont su déceler ce formidable potentiel, lorsqu’ils m’ont engagée pour faire le sale boulot à leur place. Ils ont repéré en moi la candidate idéale, avide de cette revanche sur la vie. Les requins sont équipés d’un sonar pour détecter ce genre de chose, c’est connu. C’est pour cette raison qu’ils m’ont accordé toute leur confiance. Ils savaient que je n’aurais aucun scrupule à convoquer quelques années plus tard, tous ceux qui m’avaient gentiment aidée à mes débuts, tous ceux qui m’avaient chaleureusement accueillie et souhaité la bienvenue dans l’équipe. Ceux qui m’avaient formée et qui ne se seraient jamais doutés que ce qu’ils m’avaient appris ou confié finirait par se retourner contre eux. Et pendant ce temps, je jubilais, je les laissais à la manœuvre en me disant qu’un jour je serais à leur place, puis au-dessus d’eux, jusqu’à ce que j’atteigne le poste de directrice de réseau, directement placé sous les ordres de la présidente elle-même. Celle qui tient les ficelles de ce théâtre de marionnettes, celle entre les mains de qui se trouve le pouvoir suprême. Oui, je jubilais, comme j’ai d’ailleurs jubilé chaque fois qu’il m’a été ordonné de convoquer ceux qui dérangeaient, qui ne rapportaient plus assez d’argent ou qui leur coûtaient trop cher. Ceux qui étaient proches d’obtenir leur prime d’ancienneté ou qui étaient proches de la retraite, et que je devais forcer à partir pour éviter d’avoir à verser des indemnités trop élevées. Je n’avais aucun mal à m’y employer. J’avais toujours ma carotte pour avancer. Toutes ces primes économisées par mes soins, ces économies sur salaires en diminuant les effectifs sans forcément embaucher derrière ou en embauchant à moindre coût, étaient autant de carottes qui me permettaient d’avancer. Toujours avec les félicitations du grand jury et son assentiment. Et peu importaient les moyens. Ils étaient sans limite. On m’a même encouragée à m’appuyer sur les critiques des clients, celles publiées sur les réseaux sociaux à l’encontre du petit personnel. Les mauvaises, surtout les mauvaises, m’a-t-on asséné. Tout comme on m’a demandé si je ne connaissais pas des personnes de confiance autour de moi, peu scrupuleuses et susceptibles de poster de faux avis négatifs pouvant servir de béquille le moment venu. Ce que j’ai fait, bien entendu. Et même si je savais que ces avis ne reposaient sur rien de concret, qu’on aurait du mal à les justifier le moment venu, j’avais au moins la certitude qu’en martelant ces faux avis, qu’en répétant sans cesse à mes subalternes de faire attention, je pouvais maintenir un mauvais climat au sein de la boutique. Un climat délétère, qui finirait par pousser l’un d’entre eux à commettre le faux pas que j’attendais pour asseoir ma position. Il n’y avait qu’à patienter en leur faisant des sourires par-devant, pour qu’ils ne se doutent pas de ce qui se tramait dans leur dos. De simples avertissements la plupart du temps, sans conséquence immédiate, mais qui finissaient par ne plus l’être, de par le côté répétitif. Puis des sanctions plus lourdes ensuite, avec des mises à pied. Un jour, deux jours, jusqu’à trois parfois. Toujours autant de journées de salaire économisées, qui pouvaient venir augmenter le mien. Et toujours cette même jubilation, lorsque je pouvais lire la crainte de perdre leur boulot dans leurs yeux, au moment de leur exposer les faits. Avec des convocations toujours plus espacées, à deux ou trois semaines de la date à laquelle ils avaient reçu le recommandé les informant qu’une sanction était envisagée à leur encontre, sans en exposer le motif et le plus souvent au retour de leurs vacances, au moment où ils étaient le plus détendus, pour mieux les cueillir, pour mieux les casser. Des semaines pendant lesquelles ils avaient le temps de cogiter et d’angoisser, de se demander ce qu’ils avaient fait de mal. Avec toujours ce même rituel et cette question que je prenais un malin plaisir à poser après avoir lâché un timide bonjour : « Alors, vous savez pourquoi vous êtes ici aujourd’hui, je présume ? » Bien sûr que non, ils n’en savaient rien. Comment auraient-ils pu le savoir puisqu’il s’agissait d’un prétexte de plus, d’un prétexte fallacieux pour les forcer à quitter le navire de leur propre gré avant de se faire jeter par-dessus bord. Et voilà qu’aujourd’hui, c’est moi qui m’apprête à le quitter. Tout comme je m’apprête à quitter aussi la mer agitée et dangereuse sur laquelle je me suis laissée embarquer sans voir le naufrage inéluctable qui s’annonçait. Je suis épuisée, je ne dors plus depuis deux semaines déjà, depuis que le facteur a sonné un matin et qu’il m’a remis ce recommandé en échange de ma signature fébrile sur sa tablette. Une signature que j’ai si souvent apposée et pourtant si différente de la mienne, tant ma main tremblait ce matin-là. Un recommandé dans lequel il m’était signifié que j’étais convoquée à mon tour, en vue d’une sanction disciplinaire. Et comme d’habitude, aucun motif n’était exposé. C’est leur bon droit. Ils n’ont rien à justifier jusqu’au rendez-vous, pour mieux ménager l’effet de surprise et que l’on ne puisse pas arriver armé pour assurer sa défense. Il y était également écrit que je pouvais me faire assister par la personne de mon choix. Mais je sais que c’est inutile, car on lui demandera de se contenter d’écouter et de prendre des notes pendant l’entretien. Des notes qui ne serviront à rien, puisqu’ils trouveront toujours un autre prétexte pour vous pousser à bout et se débarrasser de vous. Je connais trop bien leurs méthodes pour les avoir longtemps pratiquées. Et puis j’ai beau chercher, faire le tour, je ne vois pas qui dans l’entreprise accepterait de m’assister. Non, je ne vois personne. C’est vrai que je ne me suis pas assez méfiée, que je n’ai rien vu venir, en acceptant de former ces derniers mois la jeune cousine de ma présidente. Jeune, peut-être, mais avec des dents déjà suffisamment acérées pour rayer un parquet jusqu’aux solives qui le soutiennent. Douce et mielleuse, en prime. Les pires, et je m’y connais. Ils n’ont certainement pas dû l’engager par hasard, et sans doute qu’elle parviendra elle aussi à atteindre le nouvel objectif qu’ils se sont mis en tête d’atteindre, jusqu’à la prochaine et ainsi de suite, à moins qu’ils ne fassent preuve de plus de clémence à l’égard de leur propre famille. Ce dont je doute, car ces gens-là n’ont aucun scrupule, aucun remords. Ils sont dépourvus de tout sentiment. L’histoire ne fait que se répéter après tout, et le moment est venu pour moi de me retirer et de céder ma place à une autre. J’aurais dû me douter, en vendant mon âme au diable, qu’il ne me ferait pas de cadeau. Ma mission est apparemment terminée et il semblerait à en juger par leur courrier qu’ils n’ont plus besoin de moi. Je leur ai fait faire les économies escomptées, mais sans doute n’est-ce pas suffisant, car ils en sont avides, il leur en faut toujours davantage. Je viens de l’apprendre à mes dépens. Alors ce soir, je vais ôter ma tenue étriquée de torera et enfiler mon plus beau déshabillé, avant de me diriger vers une arène où il ne sera plus question de combat. Il me faudra aussi m’armer de courage pour avaler ces quelques cachets, dans l’espoir de pouvoir enfin trouver le sommeil qui me fait défaut depuis ces deux dernières semaines. Depuis ce coup de sonnette qui m’a fait tressaillir et qui était le dernier auquel je m’attendais. J’espère juste avaler le nombre suffisant pour ne pas rater ma dernière sortie, car je sais que rien ne me sera épargné si je rate mon coup et je n’ai aucune envie d’être la risée de mes collègues qui seraient trop heureux de me voir échouer. Ni trop ni pas assez, à la hauteur de ce qu’aura été mon existence pendant toutes ces années qui ont précédé mon ascension. Mais avant, il me faudra archiver ce dossier dans mes documents et lui trouver un nom. Il est déjà tout trouvé. Il s’intitulera « Mea culpa ». Je suis consciente qu’il ne réparera pas le mal que j’ai pu faire à tous ceux qui ont eu la malchance de se trouver sur ma route et auxquels je n’aurai plus l’occasion présenter mes excuses. En revanche, s’il peut au moins permettre aux enquêteurs qui tomberont sur ces aveux de mettre en lumière ces pratiques qui ne font hélas pas exception aujourd’hui et que j’ai trop longtemps cautionnées, j’aurai la maigre consolation de me dire avant de partir que tout ce que j’ai fait n’aura pas été vain et que cette fois-ci, c’est moi, et moi seule, qui aurai été le Maître et la marionnette…

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