Le Peintre

samedi 3 février 2018 par Bernard Bobin

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018

Il s’était assis devant son chevalet et avait remercié d’un geste.

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Il voulait à tout prix sublimer ce spectacle de nature. Comme toujours l’exotisme du site le faisait chavirer de plaisir, vibrer de désir, du désir de peindre cet au-delà du sens, des sens.

Il se saisit de la palette posée sur le petit coffre à sa gauche et entreprit de la recouvrir, de la nourrir de multiples couleurs avant d’interroger minutieusement les poils de ses brosses. Il allait privilégier ces trois-là. L’une pour adoucir, l’autre pour rectifier quelques aspects peu ou trop lisibles. La troisième… la troisième… parce qu’il faut toujours une troisième…

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D’abord, il allait tout montrer, tout faire voir à travers un délicat entrelacs de branches de cocotiers au premier plan. C’est comme cela qu’il sentait les choses. Pas de représentation sans une forme de filtre, c’est ainsi qu’il le voulait. Des taches saillantes, lumineuses, semblant s’extraire du tout, meublant le rien. C’est ainsi qu’il masquerait, en la révélant par bribes, une bonne partie de la pente boisée qui ferait cascader ses camaïeux de verts, pâteux ou fluides, sous les jeux d’ombres et de soleil. Il ne faudrait pas exclure non plus la virgule de la chute d’eau, à peine visible à l’extrême gauche.

Sur les hauteurs, à l’horizon, coiffant les collines, il allait estomper le rouge des toits de tuiles, un rouge brique presque transformé en chaume par la distance. Et, masse dévorante, occupant la partie droite du tableau, la partie libérée des cocotiers, il insisterait pour que les bleus presque verdâtres de l’eau viennent lécher en le fonçant le sable noir de la plage.
En fait non, il lui fallait dorer un peu ce sable noir volcanique pour qu’il ne renforce pas trop la gamme sombre des cocotiers en contre-jour. Il se disait qu’il avait toujours aimé peindre leurs chevelures brossées par les alizés, des chevelures qu’il se voyait rendre, par petites touches, plus vivantes encore sur la toile. Autant d’éventails apportant leur fraîcheur ombrageuse ou leur fougue orageuse à l’ensemble.

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Le tableau se précisait. Il rajouta quelques nuages. Des nuages subtropicaux, de teinte anthracite ; mais ils risquaient d’assombrir encore un peu plus l’ensemble et d’en tempérer l’harmonie souhaitée. Il prit le parti de les éclaircir et les zébra soigneusement, consciencieusement, de lézardes mordorées ou d’un gris sobre de souris

Il s’efforça de saisir et d’imprimer avec hargne l’intrusion soudaine du voilier dans son champ de vision, s’attachant à souligner la houache qui le poursuivait. Le rendu de la vie par la rythmique irrésistible mais coordonnée des mouvements du poignet.
Un grand blond à la barre faisait signe comme une invite à saisir l’instant, à se saisir de cette fugace présence humaine mais son tableau s’assombrit un peu plus avec cette coque goudronnée, née d’un trait rageur. Il en fit émerger, fort heureusement, un spi de couleur vive.

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Un jour, il lui faudrait faire un sort à ces hommes et ces femmes en recherche perpétuelle de liberté sur une onde qu’ils croyaient conquise. Il lui faudrait dessiner les traits de ces paisibles aventuriers, déchireurs d’espace et d’illusions.

Un jour, pour tout achever, il lui faudrait réussir son autoportrait, toujours rendu flou jusqu’ici par la houle, toujours rendu incisif par les vents, rendu attentif par les écueils alentour.

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Aujourd’hui, il ressentait et cherchait à traduire une forme éruptive de violence dans ces flots réduits au silence par ses huiles et pourtant si bavards, si tumultueux.
Sous ses brosses, l’anse perdait beaucoup de son émeraude, et se chargeait de milliers d’échardes blanchâtres. Toutes les nuances de blanc, de l’écaille nacrée au glacier souillé, se répondaient sur la toile. Inéluctable anticipation d’un orage à venir.

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Aujourd’hui, il était bien loin de sa dernière tentative où il s’était emparé du même site.
Mais c’était un autre jour, un autre soir même. La pente qui descendait jusqu’à la plage était alors peuplée d’une myriade d’étoiles humaines, autant de fenêtres sur la vie, autant de falotes lueurs, qui s’efforçaient de faire écho à leurs lointaines et inaccessibles cousines dans le ciel.

C’était une autre nuit, avec une mer brasillée de pleine lune, comme pailletée d’une multitude de flocons duveteux, d’étincelles dorés, chuchillant en mourant sur la plage. Le jeu subtil de la nature blanchissait les nuages dans l’obscurité dominante. En y repensant, il se souvint d’avoir rendu le souffle léger du vent, ce souffle si léger et pourtant rendu perceptible sous ses brosses ce soir-là.
Il était même parvenu avec une imprévisible et déconcertante brièveté dans les gestes à faire à ce que l’obscurité du premier plan soit renflée du chant si caractéristique des grenouilles sifflantes. Oui, il croyait être presque parvenu à suggérer la grâce de ce concerto en multipliant les couches et touches de couleurs jusqu’à ce qu’on ne puisse les distinguer, jusqu’à l’explosion, jusqu’à l’imagination jamais atteinte d’un néant inconnu.

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Mais on venait déjà le chercher. Il n’avait pas vu le temps passer à passer et repasser sans cesse sa toile dans la recherche d’une presque possible perfection.

On lui tendit sa canne blanche et il repartit, de sa démarche à peine hésitante et étayée d’habitudes, vers la rue d’où il était venu, à deux pas du centre ville.

septembre 2017


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