Le Voyageur

lundi 7 mars 2016 par Stéphane Poirier

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C’était une rousse assez grande. Longs cheveux, grands yeux clairs avec une belle poitrine qui semblait d’origine. Elle était assise au bar sur un tabouret haut. Olaf ne l’avait pas vue entrer. Le snack était pourtant presque désert à l’exception d’un couple de retraités en short et chemise indigo, et d’une mère de famille qui se rongeait les ongles pendant que son fils mangeait des frites avec les doigts. Olaf avait eu le temps de les observer. La mère et le gamin avaient franchi la porte du snack moins d’une minute après lui. Ils avaient aussi fait un bout de route ensemble dans un car déglingué sans climatisation. Quand Olaf était monté dans l’autocar et s’était enfoncé dans l’allée, il avait remarqué cette femme qui caressait pensivement les cheveux du garçon. Le gosse semblait dormir. Sa joue reposait sur un sweat roulé en boule contre la vitre et le mouflet avait le visage rouge à cause du soleil qui bombardait le car, une antiquité aux amortisseurs moribonds qui se traînait à travers des étendues désertées en traversant des villages sans nom. Olaf s’était assis deux banquettes derrière la mère et le fiston, mais dans l’autre travée. Il y avait deux sièges vides et il avait balancé son sac en toile qui renfermait quelques affaires propres et une trousse de toilette. Puis il s’était laissé choir sur le skaï brûlant.
Olaf voyait la mère de profil. Un beau visage que la vie avait hélas commencé à affliger. De ces visages aux yeux fanés qui semblaient rêver en permanence dans une voie lactée de désillusions. Il voyait aussi la main de la femme au coude posé sur l’arête de la banquette qui continuait à s’agiter dans les cheveux du gosse. Il ne voyait pas le gamin d’où il était. Juste une tignasse blonde emmêlée, rendue presque blanche à cause du soleil posé dessus. Puis il avait dû s’endormir pour être réveillé quelques heures plus tard par la voix du chauffeur incitant les passagers à descendre.
Olaf était entré dans le snack qui faisait face à la gare routière. Et la femme et le gamin l’avaient suivi. Il se demandait s’ils attendaient la même correspondance. Olaf mangeait des œufs brouillés en buvant une bière. Au bar, la rousse le regardait. Il voyait son reflet dans la vitre. Elle avait allumé une cigarette et fumait, langoureuse. Les trois ventilateurs accrochés au plafond étaient des guerriers vaincus qui sacrifiaient leurs dernières forces contre la canicule. La chemise d’Olaf lui collait à la peau. Il regarda par automatisme dans son sac si son nécessaire de toilette y était toujours. Alors qu’il demandait un café à la serveuse, une jeune femme aux jambes déjà gonflées de varices, la fille aux cheveux rouges lui sourit. Elle espérait peut-être qu’il lui offre un verre ou l’invite à sa table. Il n’était pas intéressé. Pas plus qu’il ne l’était par la mère et l’enfant. Quelques mois plus tôt, il aurait tenté d’emmener la rousse à l’hôtel. Ou choisi de faire la route avec la mère et le gamin.
Les trois ventilateurs capturaient les minutes les unes après les autres, pendant qu’il lapait un café fadasse, les yeux posés sur le soleil qui descendait vers l’ouest. Il essaierait de dormir le plus possible dans le car de nuit et quand les portes à soufflets le libéreraient au petit matin, il aimait à s’imaginer que ce serait devant l’océan. Il ne savait pas pourquoi il avait pris des vêtements de rechange. Il retirerait ses chaussures et ses chaussettes, et marcherait jusqu’à la mer. Il sentirait l’eau fraîche recouvrir ses orteils et monter sur ses chevilles. Il continuerait à avancer lentement jusqu’à sentir l’eau lui enserrer la poitrine, la compresser. Puis il marcherait encore et ses yeux se rempliraient d’eau. C’est là que son cancer commencerait à perdre pied. Mais Olaf ne lâcherait pas. Il s’enfoncerait aussi loin qu’il le pourrait dans l’océan. Stade terminal lui avait dit le médecin. Profitez des dernières semaines !
Il n’avait pas l’intention de laisser la maladie gagner. Le boxeur amateur qu’il avait été savait qu’il fallait rendre les coups et il entraînerait ce maudit crabe au royaume de Dieu avec lui.
Olaf chassa la mort d’un revers de main comme une mouche invisible qui lui aurait tourné autour. Il fit un signe de tête à la serveuse pour réclamer du café. La rousse était sortie comme elle était entrée, sans qu’il s’en aperçoive. Un homme rond taquiné par un début de calvitie poussa la porte du snack. Il portait un jean et un tee-shirt passe-partout. Le gamin blond sauta de la banquette et courut vers lui pour lui sauter dans les bras en criant Papa !


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