Les Cris

mercredi 15 mai 2019 par Lenaïg Driquert

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2019

Ce furent les cris de ma mère qui ameutèrent les voisins et qui nous firent nous précipiter dehors. Ils venaient de la route et j’eus soudain une peur panique de ce qui avait pu arriver. Mon petit frère et ma petite sœur jouaient dans la cour, le portail était resté ouvert parce que c’était bientôt l’heure à laquelle notre père rentrait du travail. J’étais en train de lire dans le jardin quand les cris stridents étaient venus m’arracher à ma rêverie et de l’endroit où je me trouvais je ne pouvais voir ni la cour, ni la route. Dans un premier élan je m’étais précipitée, j’avais dévalé les escaliers et m’étais élancée à bride abattue vers les hurlements de ma mère. Mais à quelques mètres du petit portillon qui donnait accès à la grande cour et d’où je pourrais voir la scène, j’avais involontairement freiné, pétrifiée à l’idée que le spectacle qui allait s’offrir à mes yeux bouleverserait peut-être toute mon existence. Les cris de ma mère s’étaient mués en sanglots entrecoupés de hoquets et le désespoir qui y était si perceptible me fit vaciller. Enfin, j’eus le courage d’avancer et de voir.
Au milieu de la route, juste après le virage, gisait une masse sombre, désarticulée, que ma mère serrait dans ses bras, indifférente au sang qui lui maculait le visage et le corps. Elle était accroupie, inconsciente de sa vulnérabilité à cet endroit où les véhicules n’avaient aucune visibilité. À quelques mètres la voiture de mon père, stationnée sur le bas-côté. Et mon père, près de la portière avant, à demi sorti de son véhicule, semblant hésiter entre le fait de rejoindre ma mère et celui de rester à distance. Jamais je n’avais vu ma mère dans un tel état de chagrin. Nous avions l’habitude de la voir droite, inflexible, le corps raide et le visage figé et nous assistions à un spectacle qui nous déroutait ; notre mère savait donc pleurer et elle pouvait montrer sa souffrance. Cela nous sidérait et mon frère, ma sœur, mon père et moi restions immobiles comme envoûtés, incapables du moindre mouvement, là au bord de notre maison en cette douce soirée du mois de juillet.

L’été de cette année-là avait plutôt bien commencé. Pour une fois, le soleil semblait décidé à nous honorer de sa chaleur et la pluie qui n’avait cessé de tomber durant les mois de printemps paraissait déjà loin de nous. Nous venions de ranger nos affaires d’école tous les trois et étions prêts à aborder ces deux mois en toute sérénité. Pour mon frère et ma sœur, plus jeunes que moi, la perspective des deux mois passés en toute liberté dans notre immense ferme les remplissait d’une excitation qu’ils avaient du mal à canaliser. Mais pour moi, à l’aube de mes 14 ans, c’était bien différent. Je voyais des jours sans fin devant moi, passés seule à rêvasser, à lire ou à me promener. Projets somme toute fort agréables mais dont je ne savais pas encore goûter le plaisir. J’avais besoin des autres. Je voulais des fêtes, de l’agitation, du bruit parce que je pensais que c’était ainsi que l’on s’amusait. Les délices de la solitude m’étaient encore étrangères. Je me désespérais donc à l’idée de devoir passer cette belle saison à me morfondre à la campagne loin de mes amis.
Nous vivions dans un corps de ferme que mes parents avaient entrepris de rénover depuis plusieurs années déjà. Mais les travaux s’avéraient plus coûteux que prévu et certains chantiers restaient en attente. Ainsi, l’hiver il y régnait un froid glacial, la cheminée ne permettant pas de donner assez de chaleur à toute la vaste maison. Nous nous regroupions alors dans la salle à manger et y passions la plupart de notre temps. Quand il était l’heure d’aller au lit, nous montions en serrant dans nos bras la précieuse bouillotte garante de notre confort pour la nuit à venir.
L’été était donc une période plus agréable. Nous pouvions profiter du jardin, du potager, des champs dans lesquels mon frère et ma sœur disparaissaient toute la journée, inventant toutes sortes de jeux dont j’étais exclue ou m’excluais moi-même en ma qualité de grande sœur. J’avais six ans d’écart avec mon frère et dix avec ma sœur. Élevée longtemps seule, je n’avais pas tissé de lien avec eux dans l’enfance et ils restaient pour moi deux petits inconnus dont le langage m’était indécodable. Pour eux, c’étaient deux mois de parfaite liberté et de joies intenses. Ils se levaient tôt le matin et après avoir enfilé un short et un tee-shirt et avoir avalé un bol de lait, ils filaient vers le grenier, complices, déjà lointains. Ils soignaient leurs lapins qu’ils gardaient soigneusement à l’abri des chiens dans leurs clapiers. Ils adoraient jouer à les habiller, singeaient des cérémonies de mariage et les unions qu’ils avaient imaginées donnaient souvent lieu à de véritables naissances. J’étais jalouse de leur bonheur, de leur sauvagerie. Quand je les voyais arriver à la nuit tombante, poussiéreux, le visage brûlé par le soleil, les vêtements noirs de terre et le sourire lumineux, une tristesse diffuse m’étreignait. J’aurais tout donné pour pouvoir me mêler à leurs jeux, pour entrer dans leur monde. Mais au lieu de leur adresser la parole, je feignais la dignité et le dégoût face à leurs tenues souillées et je montais me coucher, dédaigneuse.
Cet été-là ne s’annonçait pas différent des autres. Déjà deux semaines s’étaient écoulées dans un morne ennui. J’aidais ma mère à la récolte des légumes du jardin. J’écossais pendant des heures les petits pois que nous mangerions cet hiver. J’épluchais la rhubarbe afin de faire les confitures, je récoltais les framboises pour le dîner, repiquais les salades, plantais les radis. Toutes ces corvées m’occupaient l’esprit et surtout m’offraient la présence exclusive de ma mère pour quelques heures. Après le repas du midi, elle m’appelait pour que je vienne l’aider au potager et je pouvais ainsi rester à ses côtés tout l’après-midi.
Elle semblait alors enfin remarquer ma présence. Parfois il me semblait qu’à travers ses lunettes noires elle me regardait. Ou était-ce une illusion ? Les quelques conseils qu’elle me donnait, je les buvais malgré le ton sec qui les accompagnait. Je faisais exprès de demander des précisions d’un ton candide afin de prolonger les mots qu’elle m’adressait. Je suivais chacun de ses pas, attentive au plus quelconque de ses gestes. Je quêtais le moindre signe de fatigue, prête à lui proposer mon aide. C’étaient de longues heures sereines et heureuses. La seule ombre était la présence dans nos pieds de son chien.
C’était une sorte de teckel, qu’elle avait recueilli. Abandonné, il avait parcouru toute la prairie avant d’arriver chez nous. C’est ma mère qui l’avait vu alors qu’elle étendait le linge. Elle l’avait alors mis dans son panier sur les vêtements secs qu’elle venait de récupérer et l’avait ramené à la maison. Sur le moment nous avions pensé qu’il irait prendre sa place parmi les autres chiens dans la cour. Qu’il vivrait parmi eux, dans le chenil. Mais ma mère avait dit qu’il était trop petit, qu’ils lui feraient du mal et que donc il vivrait avec nous. Elle l’avait alors entouré de tous ses soins. Le matin, il avait le droit aux premières attentions de ma mère. Avant de nous dire bonjour, avant de mettre notre lait à chauffer, elle lui servait sa pâtée tout en lui caressant les oreilles. Quand enfin elle servait le lait fumant dans nos bols nous pouvions sentir l’odeur du chien et de sa nourriture qui s’étaient imprégnés sur sa peau. Il la suivait partout, ne la quittait jamais. Et quand elle devait aller en ville, elle l’emmenait avec elle et nous les voyions partir, lui assis fièrement près de sa maîtresse.
Pendant la cueillette des fruits, il restait couché à quelques mètres de ma mère et parfois se levait pour venir quémander un morceau de sucre ou une caresse. Le plus souvent, il choisissait le moment où ma mère me parlait, où elle m’accordait son attention. Et je le haïssais d’interrompre cet instant. Le visage de ma mère qui s’éclairait alors et la douceur de sa voix quand elle s’adressait à lui me brisait le cœur.
Le soir, elle le laissait dormir au pied de son lit et s’endormait en laissant pendre sa main qu’il léchait avec adoration. On l’entendait en bas lui dire des paroles tendres avant de monter se coucher. Quand elle passait devant nos chambres, nous espérions qu’elle s’arrête, qu’elle vienne nous embrasser, nous souhaiter une bonne nuit. Mais elle poursuivait son chemin, le chien dans les bras, lui susurrant un flot de paroles dont il ne pouvait percevoir le sens mais qui le remplissait de joie. Il était devenu très possessif avec elle et il ne la quittait jamais des yeux. Quand un étranger entrait, malgré sa taille ridicule, il grognait et son poil se hérissait si celui-ci venait à s’approcher de ma mère.
Cet été-là, cela faisait quatre ans qu’il était dans notre famille. Mon frère et ma sœur l’ignoraient et il faisait de même. Mais moi je ne pouvais m’empêcher de l’observer, et j’étais certaine d’apercevoir une lueur d’ironie et de moquerie dans ses yeux quand il interrompait une discussion entre ma mère et moi. Je le sentais railleur quand, alors que le visage de ma mère ne se déridait jamais quand elle prononçait mon nom pour m’appeler, il s’illuminait quand elle disait son nom à lui.
On était en juillet et il faisait déjà chaud. Il semblait souffrir de cette chaleur et errait de pièce en pièce à la recherche d’un coin frais, la langue pendante, le souffle haletant. Dans le jardin, j’avais trouvé un petit coin agréable, sous le saule, où le sol gardait une fraîcheur due à l’humidité de la rosée que les feuillages parvenaient à conserver. J’y passais de longues heures, allongée à lire ou à somnoler. Alors que je venais de m’y installer, un après-midi, le chien vint soudain s’installer à quelques mètres de moi, au même endroit. Je lui lançai alors un regard courroucé et le chassai d’un coup de chaussure. Il s’éloigna d’un air penaud qui me sembla feint. Alors que je m’apprêtais à reprendre ma lecture, je le sentis s’approcher lentement, comme implorant ma clémence. Il se coucha de nouveau là où l’herbe était fraîche. Je fus alors envahie par un sentiment que je ne connaissais pas encore mais dont j’avais senti les prémices. Mon ventre qui se tordait quand je le voyais dans les bras de ma mère, la boule qui m’étreignait la gorge quand je la voyais lui sourire avaient donc nourri ce que je sentais grandir en moi. Je le regardai un instant dans les yeux et crus y voir une défiance. Je me levai alors précipitamment et le frappai d’un violent coup de pied dans les côtes. Jamais auparavant je n’avais frappé un animal, j’avais appris à vivre à leurs côtés, sans leur témoigner une affection particulière mais en les respectant. Pourtant, au moment où mon pied frappa la bête, je sentis quelque chose exploser dans mon ventre. Une jouissance pure et violente qui me paralysa. Je restai immobile, insensible aux cris du chien qui fuyait en courant dans la maison. Que s’était-il passé en moi ? Je ne le sus pas et sentis qu’il me faudrait du temps pour le comprendre. Je m’assis par terre, foudroyée par la plaisir brut qui venait de m’envahir et qui m’était totalement inconnu. J’avais bien entendu parler au collège de certains mystères liés à la sexualité et d’une jouissance sans pareille que l’on pouvait ressentir alors dans notre corps, mais tout cela était tabou chez nous. Nous ne parlions pas de notre intimité. Notre corps n’existait pas aux yeux de notre mère et quand par erreur elle apercevait notre chair, elle se détournait sans avoir le temps de dissimuler le mouvement de répulsion qui l’avait traversée. Alors que je reprenais à peine mes esprits, je vis une tache rouge sur ma robe. Je passai alors la main entre mes jambes et sentis la moiteur du sang. Ce constat me laissa de marbre. Alors que je m’apprêtais à aller me changer, je vis ma mère surgir dans le jardin. Elle tenait le chien dans ses bras et vociférait des mots à mon adresse que je n’entendais pas. Plus aucun son ne me parvenait. Je voyais ses lèvres s’agiter, son visage plein de haine me crachant sa colère au visage et pendant ce temps il me semblait que le chien me souriait. Ses babines étaient légèrement retroussées et j’étais certaine qu’il me narguait, bien à l’abri dans la chaleur de ma mère. La gifle me terrassa. Ce fut peut-être la surprise, car ma mère ne nous battait jamais, ou la douleur parce qu’elle avait frappé de toutes ses forces mais je vacillai et tombai sur les genoux. Je levai alors les yeux sur celle qui m’avait engendrée, celle qui m’avait portée dans ses entrailles, celle qui avait dû me bercer quand j’étais un bébé et je vis un regard glacial empli de haine viscérale. Elle baissa le regard et remarquant la tache de sang me dit avec mépris :
— Va te changer. Tu es répugnante.
Puis elle s’éloigna. Le ton de nouveau douceâtre, câlinant son chien, me laissant seule sous le saule, sur le sol humide de terre, dans ma robe poisseuse du sang qui venait de me déchirer le ventre.

Le soir de l’accident, j’ai ouvert le portail comme tous les jours pour l’arrivée de mon père. Mais j’ai omis de refermer le portillon qui fermait l’accès au devant de la maison, là où le chien de ma mère était parqué à l’écart des autres. Comme tous les soirs, j’ai enfermé dans leur chenil les autres chiens pour ne pas qu’ils sortent sur la route et je suis retournée lire dans le jardin. Je ne savais pas où était le chien ni s’il serait tenté de sortir… je laissai cela au destin. J’avais juste ouvert une possibilité et j’en attendais patiemment l’issue. Quand j’ai entendu les cris, je n’ai pas fait tout de suite le lien avec le portillon.
Et lorsque je l’ai vue agenouillée au milieu de la route sur l’asphalte bouillant, écroulée, le visage défait, j’ai senti de nouveau la vague de jouissance m’envahir. Elle est remontée du fond de mes entrailles, je l’ai sentie m’engloutir et le même plaisir pur a explosé en moi. Mais cette fois, je n’ai rien laissé paraître. Je suis restée stoïque comme mon père, mon frère et ma sœur. Je l’ai laissée me gagner et envahir le moindre atome de mon corps, je l’ai accueillie. Rien ne devait se voir de l’extérieur, personne ne devait savoir. Et alors que j’observais la douleur crue de ma mère, je pensai à la manière de dompter la bête que je sentais grandir dans mon ventre, dont la chaleur diffuse me subjuguait et je rêvais aux joies prochaines dont elle venait de me faire présent. Peu à peu les cris diminuèrent et je ne perçus plus que des sanglots étouffés et lointains.

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