Nathalie Barrié, notre amie et collaboratrice, nous a quittés après un vaillant combat contre la maladie. Notre tristesse est grande mais il reste sa plume, si piquante, si précise, et son sourire généreux. Nous lui rendons un hommage ému en l'écoutant chanter dans cette vidéo réalisée par Corine Sylvia Congiu.

Hommage à notre amie Nathaie Barrié

Les talons de ma mère

dimanche 3 juillet 2022 par Laurence Gay-Pinelli

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Une tête de vieille gitane maïs forcément, ça rassurait personne. Ma mère la première. Surtout que sa copine Pierrette lui avait glissé de l’avertissement, façon boule de cristal, avec horizon sur mon certificat de décès. Mais à seize ans, les histoires de teint ça passe après le reste. En plus, j’avais autre chose à faire comme castrer les maïs pour faire un peu d’oseille. 14 juillet, j’étais encore en bottes de pluie et le froid avec ça qui pinçait les doigts. L’avantage de la jeunesse, c’est que les deux pieds dans la boue on en rigole, surtout quand les saisonniers sont beaux gosses. La nuit, je rêvais de vert… La douleur est venue d’un coup. J’étais confort dans mon vert feuille de céréale, ça m’a traversé comme un vent mauvais. J’ai rien dit mais ma mère est revenue au plat avec son histoire de teint jaune. Ça m’a un peu foutu en rogne, elle sait comment s’y prendre. Pour la faire chier, je lui ai annoncé que j’étais homo confirmé. Ça lui a donné envie de prendre rendez-vous chez un psy, elle est drôle. Je peux pas lui résister. La douleur me lâchait pas. Comme ça virait louche, j’ai sorti mon vieux dico de CM2. Je me suis palpé là où ça pulsait en regardant les illustrations. J’ai identifié le foie et la rate. Je dégustais sévère. Chaque matin, le réveil sonnait et je retournais dans le vert du maïs, je passais à autre chose enfin j’essayais… Je suis tombé d’un coup. Bien content d’avoir consulté mon dico, j’aurais pas l’air trop con. La mère du patron a tordu le menton en voyant ma tronche de beau gosse sur le déclin. Elle m’a donné à boire une eau de vie de poire ou un truc dans le genre. Comme j’ai rien d’un légionnaire, mes poumons se sont fracassés sur mes côtes et je me suis mis à chialer. La suite a démarré au CHU de Grenoble. Maman a failli avoir dix accidents, au moins, tellement les pompiers lui ont foutu la trouille.

Ces cons-là, ils auraient pu mettre les formes ! Une mère ça se respecte non ?

— Et puis quoi, t’es pas plus jaune qu’hier… T’inquiète pas, Pierrette elle a pas plus de prémonition qu’une dinde. D’ailleurs elle peut se les foutre au cul ses cartes !
J’ai eu de la chance, le premier toubib sa femme avait eu une leucémie. Ma tête de vieille poire pourrie ça lui a parlé direct. Ils m’ont mis un cathéter et c’était parti pour le ballet des blouses blanches, je brillais pas trop. Tonton Lulu est arrivé. Pas plus patient que sa sœur et au moins aussi poli.
— Gina, arrête de renifler, faut te tenir pour le gosse ! Va te refaire une beauté, t’as le rimmel qui te fait des œufs au plat sur les joues.
— Tu te rends compte, Lucien… Et s’il mourait ? Bordel de merde, ils pourraient nous dire.
— Fous-moi le camp, Gina, tu vas porter la poisse.
Dans la nuit, on m’a transféré au service hématologie. Ma filiation a suivi sans piper que dalle. Ça me démangeait, mais j’osais pas demander mon reste. Dans mon lit roulant, je regardais le plafond. C’était pas le grand soir mais mieux que la tronche de ma mère. Je suis passé dans l’antre réservée aux maladies du sang, des cancers et toutes ces joyeusetés qu’on préfère laisser aux autres. Je peux pas vraiment dire que j’étais confort dans mes draps, je ressemblais à un chat qui gratte sa litière pour cacher sa merde. J’avais plus envie d’entendre les perles de ma daronne, j’ai fermé les écoutilles. Je suis retourné dans le vert céréale, les bras des gars, le froid de l’été qui s’était transformé en hiver. Quelques jours plus tard, on m’a parlé leucémie lymphoblastique aiguë. Le sol s’est pas ouvert sous mes pieds mais j’ai commencé à chialer comme un vieux robinet.
— Non mais ils vont pas te laisser dans une chambre avec vue sur le cimetière !
— Il sera pas dérangé, il pourra se reposer.
Je vois bien qu’il y a de l’eau dans le gaz mais j’aimerais bien qu’ils précisent… Les globules blancs mangent les globules rouges, d’accord, mais ça fait quoi ? Ce serait mieux l’inverse ? Lucien, tu sais toi ?
Comment tu veux que je sache, j’ai pas mon certificat d’étude. J’appelle Detraud, ça fait 15 ans qu’on se connaît, il m’a suivi pour ma vésicule.
J’écouterais bien les Rubettes.
Pour son enterrement c’est sûr, je lui mettrai « Sugar baby love » à ma mère. Deux jours de digestion à chialer. Pour une fois, elle a tenu son langage même pas un « tu pisseras moins ». Elle pouvait juste s’accorder à mon tempo dans son mouchoir, bonjour l’ambiance. On faisait fuir tout le monde à part les dames qui font le ménage et amènent les plateaux repas. Je battais des pieds et des bras quand j’entendais le bruit de ses talons dans le couloir. Ce bruit qui te ramène à la vie quel que soit l’endroit où tu te fissures. Le pas d’une mère comme un radeau. Elle a pris une année sabbatique. Déjà le nom, j’ai trouvé ça tellement canon. Ils lui ont souhaité bon courage. Elle leur a répondu que ça c’était le grand truc des femmes depuis que le monde est monde, le courage. Mon père est venu. En regardant le cimetière par la fenêtre, ses mains à rien triturer dans ses poches, il m’a dit qu’il préférait que je sois homosexuel que mort. Il pouvait pas faire mieux. Dans ma nouvelle solitude j’ai rencontré ma potence, une vieille de la vieille.
— Bonjour, je suis Potence, ta nouvelle amie. Tu t’appelles comment ?
— Sébastien.
— T’es du genre costaud. Il faudra être délicat avec moi, fais attention aux angles. Et quand tu descendras de ton lit, attention de ne pas m’envoyer contre le mur. Je suis sensible aux chocs...
Les toubibs ont eu l’idée d’essayer un nouveau traitement. Cobaye quand on a une leucémie, c’est pas forcément la loose je me suis dit, la médecine progresse. J’ai demandé à ma mère de m’amener mon dico de CM2 histoire d’avoir l’air moins con. Elle s’est amenée avec un bouquin d’anatomie flambant neuf. On m’a foutu un cathéter dans une grosse veine, la cave. J’ai frimé un peu grâce à mon bouquin en expliquant à maman qu’elle avait rien d’une cave cette veine, au contraire. La cave ramène le sang du corps vers le cœur. Le trajet c’est : colonne vertébrale jusqu’à la première vertèbre lombaire, à droite, le foie et le diaphragme avant de rejoindre le patron, le cœur niveau de la paroi inférieure de l’oreillette droite. Ils m’ont tartiné d’anesthésique local avant de passer sous ma clavicule et commencer la chimio. Ca fait un peu hardcore comme ça. J’ai l’âge du printemps, alors mon tuyau qui sortait du torse, je l’ai géré en mode super héros. C’est venu tout seul grâce à mon nouveau pote, mon cathéter. Du genre sympa.
— Salut poto, moi c’est cathéter !
— Sébastien.
— Je suis ton premier corps étranger ? Même pas un piercing ? C’est plutôt rare à notre époque. Bon, tu te biles pas, au début ça va chauffer et gratter un peu et puis après, ça passe...
— Et la nuit, je dors sur le ventre, je risque pas de t’étouffer ?
— No problemo poto ! Je gère. Toi, tu t’occupes de palpiter tranquille, pas d’émotions et ça va rouler !
Je crois que j’aurais pu bouffer la lune. Ma mère m’amenait des tupperwares en loucedé. Ça m’empêchait pas de maigrir. J’ai fait la connaissance d’Irène une infirmière avec un air de chanteuse rock. Cheveux courts et des boucles d’oreilles jusqu’en en haut du haricot. Elle prenait ses gardes quand le soleil allait se coucher. C’était mon oiseau de nuit. La première fois qu’on s’est dit bonjour, il était 20 h. J’ai voulu lui sortir mon grand sourire en bombant du cathéter. Elle a eu la brillante idée de me caresser la joue. Je me suis répandu, larmes et morve. Elle m’a parlé de Danielle Gilbert son ficus qui perdait ses feuilles. Irène avait de l’humour comme d’autres savent être désagréables, la semaine suivante, elle est arrivée avec une fausse main coupée dans la poche de sa blouse. Le truc qui aurait pu lui faire rejoindre Danielle Gilbert à plein temps. Potence a volé contre le mur.
— Mais ça va pas non !
— Excuse-moi, y a une main coupée dans la poche d’Irène !
— Ils te donnent de la morphine en ce moment ?
Un soir, Irène m’a parlé de Cloé, la chambre d’à côté. Comme je suis plutôt beau gosse, j’ai sorti mon audace et j’ai gratté à sa porte. Cloé, c’était la plus belle fille que j’aie jamais vue. Quatorze ans, des yeux d’or avec des cils noirs, une bouche comme une cerise. Une fois guérie, elle avait pas à se biler pour sa vie. Personne ne pourrait lui résister. En la voyant, j’ai failli me mordre la langue, le truc interdit qui me fait sentir l’œuf pourri.
— Il est peut-être amoureux ?
— Gina… Tu sais bien.
— Quoi ? Écoute Lucien, il a jamais connu de fille comment veux-tu qu’il sache ? T’aurais eu l’idée de dire que t’aimes pas le chou-fleur si t’avais pas goûté ?
— Bien sûr que j’aurais eu l’idée, rien qu’à l’odeur. Mélange pas tout. Il a déjà un cancer arrête de l’emmerder.
A part ma mère et tonton Lucien, j’avais pas beaucoup de visites mais ça me gênait pas. Quand Cloé est morte, j’ai flippé. Les microbes, avant je m’en foutais pas mal mais là, c’est presque comme si je les voyais… L’idée de ces virus qui pouvaient me tomber sur le coin de la gueule, c’était pire que tout. Je ressemblais à un type qui a échoué. Je me supportais plus. Un jour, je me suis planté devant la glace et ça m’a fait drôle de le regarder en face, cet autre moi. Il m’a fait une peine immense. Après la mort de Cloé, ils m’ont fait un myélogramme, un prélèvement de moelle osseuse. Le toubib est rentré dans la 3e cote avec son aiguille direct dans l’os. Comme un bourrin. Je l’ai regardé faire vu qu’ils m’avaient pas endormi, juste un coup de pommade. Les veines de ses bras sortaient, j’ai pensé qu’elles allaient péter. Puis, il a aspiré… Huuuuuuuupffffffff. Je suis sorti de mon corps. J’avais jamais eu aussi mal de ma vie. C’est la seule chose qui est pas écrite dans les bouquins d’anatomie, la douleur. Le myélogramme c’est devenu mon mètre étalon. A chaque douleur, je me disais, tu préférerais un myélogramme ? Je devenais super résistant, Irène était fière de moi.
— Tu vas gagner Seb et avec le sourire.
— Un jour, une vague va m’emporter.
— Il n’y aura pas de vague assez forte. Allez Seb ! Tu connais « You touch my tralala » ? C’est un morceau que je mets à Danielle Gilbert.
« You touch my tralala ». Ce morceau, je crois que je l’ai écouté trois millions de fois en me marrant seul dans ma naphtaline. Un jour un nouvel infirmier s’est pointé, Antoine. J’ai eu des frissons dès qu’il a ouvert la porte de ma chambre. Ma mère a repéré sa délicatesse direct. Du coup, elle se gênait pas pour lui balancer de l’outrage façon quartier à tour de bras. Je savais bien qu’entre mon cancer et mon homosexualité, elle avait de quoi se les écouter les Rubettes alors je disais rien. Antoine a su se faire aimer. Un jour au scrabble il lui a trouvé un mot à vingt-quatre points.
— Huit lettres, tabarnak.
— Tu te fous de moi Gina ? Tu me refuses « pignouf » et tu me sors une injure canadienne ?
— Mauvais joueur !
— Tiens, je vais mettre casse-couille.
— C’est un mot composé.
— Je vais te composer autre chose moi, tu vas voir…
— Le petit a besoin de calme, on a qu’à jouer au loto.
— Tu crois pas qu’on l’a déjà touché le loto ? Bon je vais me mettre un petit morceau de Nana, l’essentiel dans la vie c’est de bander.
— Mais Lucien, ça va oui ?
J’aurais dû me rendre compte qu’il y avait quelque chose qui clochait à ce moment-là… Tonton Lulu et maman, quand ça déconne aux entournures, ils allument le tourne-disque. Sauf que lui c’est Nana Mouskouri. J’avoue que je comprenais pas trop comment on peut kiffer la vie en écoutant Nana Mouskouri. Quelque temps après, tonton Lulu s’est installé au-dessus de moi. J’ai fait simple. J’ai pris ma pote Potence, mis mes pantoufles et je suis monté le voir.
— C’est pas l’heure d’Urgence ?
— Si, mais y a tonton Lulu qui vient d’arriver.
— Celui qui parle comme un routier et qui chante Nana Mouskouri ?
— Lui-même.
— Ils l’ont mis où ?
— Au-dessus, même vue que moi.
— Non, celle d’en haut je la connais. Les chapelles, on les voit pas…
On m’a mis un colloc en temporaire. Un prof, 40 ans, toutes ses dents, une purge. Avec sa culture, je le trouvais cent fois plus vulgaire que ma mère. Il passait ses journées à gémir, se justifier. Son cancer, il disait que c’était une erreur. Il répétait du matin au soir qu’il les lâcherait pas et qu’on allait lui rendre des comptes, médecin ou pas. L’école, j’étais un peu passé à côté… Les profs, j’en ai pas eu beaucoup qui m’ont donné envie. A part de sortir le plus vite possible du système et d’aller gagner ma croûte. Celui-là, je crois qu’il avait le pompon du connard avec son hygiène alimentaire, ses joggings trois fois par semaine et tout son bazar. Le jour où des costards noirs ont débaroulé au fond du couloir pour se jeter un corbillard sur l’épaule, ça l’a calmé mieux qu’une beigne. Après quelques mois, mes globules blancs sont remontés. Je suis passé au traitement en hôpital de jour. Je pouvais ranger mes affaires et libérer ma potence.
— Tu vas me manquer…
— Je suis pas très doué pour les adieux…
— Pourquoi tu parles d’adieu ? Crois moi j’ai l’habitude en général, vous finissez par revenir. Allez file, je ne voudrais pas que tu me voies pleurer... Tu sais, je suis sentimentale. On s’attache...
Je suis rentré à la casa. Mes parents m’avaient acheté un nouveau lit King size avec une télécommande, ils m’avaient aussi mis la télé dans la chambre. Ils étaient là, devant moi, fiers comme des gamins. Moi je rêvais d’aller marcher dans le petit bois derrière chez nous. Je les ai regardés, je leur ai pris les mains et je me suis barré sans rien dire. La limite des mots c’est dommage. J’ai rien d’un poète ou d’un grand homme, mon dico je l’avais pas beaucoup ouvert avant les feuilles de maïs. Dans le bois, j’ai repensé à tonton Lulu et son histoire de bander pour la vie. J’ai tout compris. Au bout de quelques semaines, il a voulu rentrer chez lui et personne n’a pu s’opposer. Il a parlé de la bouffe et du bruit, comme si les morts faisaient trop de boucan… Maman lui a dit entre quatre yeux qu’il faudrait arrêter de râler s’il voulait rentrer. Il lui a répondu d’aller se faire voir. Il savait qu’il durerait pas au-delà de Noël, alors il voulait qu’on lui foute la paix, qu’on le laisse s’allonger à côté de sa femme et s’abîmer les yeux devant ses gosses. Une nuit, j’ai rêvé de lui. J’allais le voir dans sa chambre à l’hosto, il était souriant, calme, je lui demandais comment il allait et on papotait, comme avant… Le matin quand je me suis réveillé, maman était assise sur mon fauteuil. Tonton Lulu était mort. Malgré les apparences, mon tonton a toujours été d’une grande politesse. Jamais il ne s’était plaint. Le jour de l’enterrement maman avait sorti ses chaussures vernies à talons. Quand elle a entendu la voix de Nana Mouskouri, elle s’est tordu la cheville. Sûr que de là-haut, tonton devait bien se marrer en entendant sa frangine blasphémer. L’enterrement de tonton Lulu a été une journée pleine d’amour, sans chichis. Quand on l’a descendu dans son éternité, j’ai vu Irène se dévisser le cou sur le cul d’Antoine. Je sais pas pourquoi, je l’ai imaginée lui chanter « You touch my tralala » et ça m’a fait marrer.
L’année est passée vite. J’ai pu retourner à l’école. Je suis allé direct m’inscrire en BEP Couture flou. Quand t’es un gaillard c’est pas facile de dire que t’as envie d’apprendre à coudre.
— Salut je m’appelle velours. Caresse-moi. Tu as vu comme je suis doux ?
— Moi c’est la Soie. Pour m’avoir t’as des meufs qui se collent du revolving plein pot. Fais gaffe à tes pattes, bonhomme. Faut avoir la main légère, sinon je me froisse… Pour rester belle, mets-moi au frais.
— Je m’appelle Cachemire. La soie ? Un peu de sérieux ! Elle ne m’arrive pas à la cheville, je suis tellement plus fine et précieuse. C’est une parvenue, tellement accessible…
— J’suis la suédine, bien le bonjour ! Elles se la ramènent grave la soie et le cachemire ! Mais entre nous, c’est quand même rien que du cocon de chenille et du poil de chèvre. Moi, je suis facile à entretenir, pas emmerdante, je coûte rien, viens touche, fais pas le timide !
Les tissus, c’est comme les gens. Certains sont doux, d’autres piquent et grattent. Mais, ce ne sont pas les plus doux qui sont les plus faciles à travailler. Au contraire. Des fois, les précieux, ils t’échappent, ils sont super indociles et décevants.
— La laine, ça gratte… Dis donc, t’as pas autre chose à dire ? Quand je t’enveloppe comme un petit radiateur en plein cœur de l’hiver, je gratte ? Quand je suis légère comme une balle de coton et qu’on m’appelle mohair, je gratte aussi peut être ? Ingrat !
— Moi c’est le Sergé de coton ! Ouais je suis dans le genre robuste, on est pas des tapettes, qu’est-ce que tu crois ! On se les fait prendre au mètre les mesures dans la maison !
Y en a qui ne révèlent rien au premier regard et puis petit à petit, à force de les regarder, les travailler, tu commences à les aimer et tu veux plus en travailler d’autres. Parfois, les plus ingrats sont les plus fidèles. En couture floue, j’étais le seul mec. Le niveau c’était pas Polytechnique mais plutôt « You touch my tralala » et je m’épanouissais comme une jonquille à la fin de l’hiver. Dans la classe, il y avait une fille qui s’appelait Myrtille. Tous ses doigts avaient été à moitié sectionnés dans un accident et elle avait choisi de faire de la couture. Elle pouvait tout faire avec ses doigts de poussin, je l’ai tout de suite aimée.
— Pourquoi tu me mates comme ça toi ? C’est toi le cancéreux ?
— Oui.
— Ok. Tu sais moi ce genre de truc, ça me fait pas palpiter. Alors, si tu veux qu’on soit pote, évite de me raconter tes histoires de chimio… Je m’appelle Myrtille.
— Moi c’est Sébastien. Tu m’en serres cinq ?
— Carrément !
A trois ans, on lui avait trituré le cœur. Elle s’en était sortie avec une longue cicatrice qui lui barrait le torse. Quand ses nénés ont commencé à pousser, elle voyait que sa cicatrice. C’est là qu’elle a décidé de devenir couturière. Myrtille et moi, on avait un cuir épais. Quand je repensais à Cloé et tonton Lulu qui auraient bien voulu du rab, je me disais qu’on avait de la chance… Dans tout ce merdier de ma jeunesse malade, j’ai rencontré Ludovic. Un canon de la section chaudronnerie. J’ai eu envie de l’habiller avant de le déshabiller. On s’est aimé comme on s’aime avant d’avoir eu vingt ans. Et puis, un jour comme tous les autres, mon cancer a décidé de laisser sa place. J’ai dit au revoir à mon vieil ami. Mon cathéter.
— Tu vas me manquer, j’aimais bien ton battement de cœur.
— C’est vrai que ça faisait un bail. Toi et moi…
— Dans le même bermuda…
— Allez dégage et fais pas le con ! Je veux pas te revoir dans le coin avant un moment, pigé ? Ils seraient capables de te poser un vieux modèle, du genre gros calibre qui rigole pas. Va t’en je te dis, je veux pas que tu me voies chialer.
Il parait que ce genre de maladie peut revenir. Les gens me disent ça pour me préparer. Pour moi, ça veut plus rien dire. Le mal est déjà fait. Je sais ce que c’est d’avoir peur, d’avoir mal, d’être en colère. La vue sur le cimetière, je l’ai assez eue, merci. Ce qui vient, c’est juste la suite. Ça s’arrêtera quand ça s’arrêtera. Quand je m’endors tous les soirs, j’entends les talons de ma mère.


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