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Lettre d’un enfant autiste à sa mère qui ne la recevra jamais.

lundi 1er novembre 2021 par Pierre Lieutaud

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Corinne Sylvia Congiu 2021

Silence et angoisse. Dehors, ciel bleu. Je suis assis à côté d’elle, dans un fauteuil de skaï noir trop grand pour moi. Mais peu importe le fauteuil. Et peu importe aussi le type en face, de l’autre côté du bureau, bien à l’abri derrière cette grosse planche luisante de cire, recouverte de livres, de lettres, de crayons, et de ses mains. Des battoirs boudinés qu’il a laissés là, endormis, comme ses yeux qui semblent éteints. Son fauteuil grince dès qu’il bouge. Maman attend. Maman semble rêver. Moi non.
Toussotement, bruit de papiers qu’on froisse, un vol d’hirondelles passe en sifflant. Le docteur s’adresse à ma mère.
— Madame, votre enfant a maintenant trois ans et nous avons pu pratiquer un bilan complet. Il montre qu’il s’agit bien d’un autisme.
Ma mère ne bouge pas. Le monde s’écroule.
— Un autisme un peu particulier. Certains éléments nous font évoquer un autisme de type Asperger. Mais il faudra vérifier cela un peu plus tard. Il s’agit d’un mélange d’asociabilité et d’acuité intellectuelle souvent étonnante…
Je regarde ce perroquet qui récite son petit cours de médecine pour les nuls. L’autisme, Asperger ou pas, il n’y comprend rien, alors il récite. Plus tard, des chercheurs en découvriront la cause, d’abord des bribes, et puis le reste. Alors, lui ou un autre, ils réciteront autre chose. Il pense que je suis ailleurs, dans le monde bizarre des autistes, que je ne comprends pas ce qu’il dit. Ça m’arrange, ça me laisse le temps de l’étudier. Un mec à bout de course, il pédale dans la choucroute du pouvoir médical. J’ai compris que tout ça, il le sait très bien. Il n’est pas idiot, simplement inutile, posé là comme un jalon pour baliser les limites de l’inconnu scientifique aux marches de cet empire qui vacille.
Le vol d’hirondelles s’est évaporé dans le bleu du ciel. Le monde de ma mère continue à s’écrouler. Le kaléidoscope de sa vie avec moi défile dans sa tête… Que vais-je faire, que va-t-il devenir. Qui m’aidera, peut-on m’aider, quelle vie attend mon enfant au milieu de ma vie qui ne sera que pour lui, faut-il vivre, faut-il mourir, tout de suite, là, devant ce médecin, pour oublier, pour ne pas souffrir, pour flotter dans le ciel, mon fils blotti dans mes bras, tous les deux apaisés, heureux, déchargés de tout ce qui va venir ?
— Je comprends votre angoisse. Il est vrai que ce sont des enfants difficiles. Mais l’intelligence supérieure qui les caractérise permettra à la plupart d’avoir une autonomie d’adulte. Certes protégée, mais une autonomie quand même.
Ma mère va se calmer. Elle acceptera, tout doucement. Il faut que passe un peu de temps. J’en profiterai pour vous raconter ce que je suis, depuis le début, au fond de son ventre. C’est comme un fil qui se déroule, c’est ça, un fil, un cordon auquel je me suis accroché depuis le début, pour ne pas me perdre, pour me rassurer.
— Bien, madame, je vais confier votre fils à l’équipe pluridisciplinaire qui le prendra en charge. Nous nous reverrons tous les six mois pour le point sur son évolution, voir les progrès qu’il aura faits pour accepter les autres, son comportement quand il sera scolarisé, avec les élèves, avec les enseignants. Je ne vous cache pas les difficultés de socialiser ces enfants, de leur faire intégrer les classes habituelles.
L’équipe pluridisciplinaire, une espèce de noria de femmes et d’hommes, de femmes surtout, qui me font jouer avec des boÎtes, des couleurs, des ustensiles rudimentaires. Qui posent des questions si stupides que je ne réponds pas. Personne ne sait que j’ai appris à lire tout seul. Je me lis des histoires que je garde pour moi, comme un secret profond, inaccessible. Je pourrais écrire, mais je ne le fais pas. Je serais démasqué, livré à cette armée de femmes en blanc… Elles se forcent à montrer un aspect bienveillant. En réalité, elles sont exaspérées, elles attendent la fin de la journée de travail en regardant leur montre. Il faut les comprendre, on ne peut rien pour moi. C’est ce que leur disent tous les docteurs qui ignorent tout de l’origine de mes troubles. Des troubles du comportement, ils appellent ça. Je suis dans un centre de gardiennage, de dressage aussi, pour être le plus ressemblant possible à un enfant ordinaire. Normalement docile, normalement intelligent. Aucun intérêt pour ma personne. Personne n’essaie de pénétrer dans mon monde. Personne ne m’aime…
C’est pourtant le même monde, mais comme modifié par une énorme glace déformante qui le rend infini ou minuscule, éblouissant ou invisible, tordu, énorme, affreux. Tous les êtres humains, petits ou grands me terrorisent. J’ai vécu une vie de craintes, d’angoisses et de terreurs avant cette vie, je ressemble aux autres enfants, mais je traîne avec moi un passé de caverne utérine dont les parois ont résonné de tous les bruits du monde. J’ai été modelé dans l’océan amniotique par l’angoisse de ma mère, irrigué neuf mois durant par tout ce que charriait son sang, l’adrénaline, et toutes les hormones et corpuscules sanguins, reste de combats au grand jour qu’elle avait souvent perdus.
Éjecté sans l’avoir voulu dans le monde extérieur, obligé de respirer pour ne pas mourir, séparé d’elle, je suis perdu, assiégé, incompris, réfugié dans la solitude. Une gangue de terreur m’entoure. Tout m’est danger et peur panique. J’ai si peur de tout que je n’arrive pas à exprimer mes sentiments, mes envies à ma mère autrement qu’en m’agitant, m’accrochant à elle, la repoussant, refusant tout ce qu’elle me propose. Dans ma tête passent des phrases claires, simples, mais elles restent dedans, comme un secret d’état inviolable et interdit. L’angoisse, la peur, l’amour me submergent. J’aimerais qu’elle comprenne les expressions de mon corps, mes gestes qui lui parlent….

Ma vie du début, quand j’étais dans ton ventre, c’était la tienne, maman. Comme le sang qui coulait dans mes veines et les émotions qu’il charriait. Tes peurs, tes angoisses m’imprégnaient, imbibaient mon corps et mon cerveau, changeaient le goût du liquide où je flottais, que je buvais. Certains soirs d’été, je savais que tu étais détendue, calme, heureuse, ton océan avait un goût sucré, j’étais heureux, moi aussi. Quand une émotion te submergeait, tu perdais toute objectivité, toute logique. Alors, sans que je ne vive rien de ta vie extérieure, sans que je ne voie personne, sans que je ne comprenne le pourquoi des choses, aux aguets au fond de son ventre, à l’affût des agressions qui viendraient, je savais le monde extérieur hostile. J’étais ton double greffé dans ton corps et je ne pouvais que subir. Les bruits trop forts me faisaient peur, les discours de ceux qui n’étaient pas toi me semblaient des menaces. Parfois, le son léger d’une musique douce ou d’une petite mélodie que tu fredonnais me faisaient rêver, quand tu marchais dans la rue, le tressautement de ton ventre berçait mon corps. Je flottais, je m’endormais. Des moments de bonheur si courts…

Derrière la grande fenêtre du bureau du médecin, c’est toujours le ciel bleu, infini, doux, des nuages blancs passent en silence, indifférents au monde qu’ils survolent, aux oiseaux qui s’en vont je ne sais où, à tous les petits personnages humains posés sur la terre, dans l’herbe des prés, sur les routes, les trottoirs, les cours d’école…
— On peut savoir comment va évoluer sa maladie, docteur ?
Ma mère appelait maladie les habitudes prises dans son ventre.
Ma mère appelait maladie ce qui était le fonctionnement méfiant, apeuré, hostile de mon cerveau où s’étaient imprimés comme au fer rouge, sur mes circuits en train de se mettre en place, tout ce qui agressait celle où je vivais. Elle, au cerveau fini et cohérent, pourvu de défenses efficaces. Alors que le mien, sans aucune expérience de la vie, sans aucun élément de comparaison découvrirait le monde avec des réflexes hérités de tout ce qui l’avait agressé et qu’elle avait surmonté au moins en apparence. Elle pouvait faire comme si et moi non. Et toute la partie de mon cerveau qui traitait les relations humaines se replierait derrière des murailles dressées dans l’eau de son ventre.
Je suis un ramassis des peurs, des angoisses, des terreurs, de ma mère. C’est elle qui a fait de moi ce que je suis, son corps, son sang, ont filtré le monde que je percevais en l’affublant de ce qu’elle était. Sans que je n’y puisse rien changer.

Mais il est une partie de mon cerveau plus développée que chez les enfants normaux. La partie vide du foisonnement habituel des connexions infinies que crée chez eux la découverte tranquille et appliquée du monde, je l’ai remplie d’intuition, de mémoire, de logique, d’imaginaire, d’innovation, de rythmes musicaux. Toutes ces choses qui font l’intelligence humaine ont pris chez moi une importance disproportionnée. Je comprends tout de suite les choses, j’entrevois les liens, les concordances, j’invente des équations, mon cerveau ne s’arrête jamais, sans fatigue. Je relie les sons et les mots, les chiffres et les couleurs dans des accords inconnus. Tout cela vient de ma vie océanique amniotique, comme si j’avais un moment capté l’harmonie du monde quand j’entendais au loin ma mère chanter. Dans l’obscurité de
mes abysses, le flot rouge de son sang passait en mesure dans mon cordon ombilical au rythme des pulsations de son cœur pendant que le mien battait à contre temps une pauvre chamade. J’étais au diapason de ma mère sur un autre tempo. Le début de la vie qui m’attendait dehors serait souvenirs d’elle incrustés dans mes circuits cérébraux. Comment dire l’attachement au corps qui m’a porté, qui m’a nourri, caressé, parlé à voix douce, chanté des petites berceuses du temps où son corps et le mien ne faisaient qu’un, comment larguer les amarres de la chaude douceur de ses entrailles. Que devenir quand sera coupé le cordon. Moi, loin, détaché, perdu, moi, incapable de vivre sans elle et obligé de le faire, moi, qui en veux à l’univers entier de cette répudiation, moi, avec mon pauvre sang privé du sien, moi, face à l’adversité de la vie, moi, aux réflexes tout prêts qui sont ceux de ses craintes, de ses peurs, de ses souffrances, moi, seul avec tout cela face au monde indifférent.

Retour chez le médecin. Toujours assis derrière sa planche cirée, le tas de livres n’a pas bougé, un peu de poussière dessus, il porte des lunettes, des loupes qui envoient de petits arcs en ciel quand il tourne la tête vers la fenêtre, le ciel bleu et le soleil. Je me dis qu’avec les deux verres grossissants posés sur le nez, il va pouvoir apercevoir mon monde déformé. Mais non. Il est comme toujours. Ou presque. Des cheveux blancs tapissent ses tempes, il est un peu tassé dans son fauteuil. Nous avons rendez-vous pour une mise au point. Un bilan d’étape, il appelle ça. Sur quelle route, quel chemin ? Les années des autres sont lentes, ils grandissent, ils comprennent ou pas, peu à peu le monde où ils sont. Ou plutôt ils admettent l’explication besogneuse qu’on leur en donne. Le mien, c’est comme un éclair qui m’a strié tout entier. Tout s’est précipité en même temps. Et je trie sans cesse des choses que je sais déjà.
Pourquoi ? Je ne sais pas. Une voix, tout au fond de moi, comme une rengaine lointaine, un murmure qui ne s’arrête jamais me dit de mettre tout ça en place. Pour m’accrocher aux autres.
— Bonjour, madame. Nous avons évalué votre fils…
Évaluer ! Donner une valeur à quelque chose, objet inanimé ou vivant, végétal ou animal, bête ou homme. Voilà la signification. Ce n’est pas de cette démarche froide, désincarnée, mathématique dont j’ai besoin. J’ai besoin qu’on me comprenne, qu’on se glisse au fond de moi, sans me faire peur, qu’on découvre mon univers si vaste que je n’en perçois pas les limites. J’ai besoin de sourires calmes, de mots doux sans cesse répétés pour me rassurer, m’empêcher de fuir dans mon ailleurs, derrière les murailles de maman. J’ai besoin qu’on remonte à ma source, au temps de ma vie aquatique dans le ventre de maman, qu’on m’apprenne la vie…
Je voudrais repartir de zéro…Holà, aurait dû dire un véritable médecin en m’attrapant au vol quand j’ai jailli de ma mère. On repart à zéro, mon bonhomme. Le monde où tu débarques n’a rien à voir avec celui d’où tu viens. Il faut que tu sentes les autres, que tu partages leurs vies. Je vais te frotter doucement contre les petits corps qui eux aussi viennent de naître, ce ne sont pas des ennemis, tu es pareil à eux, tu les toucheras, tu les écouteras, tu respireras leur odeur. Il faut que tu remplisses ton cerveau de ces impressions nouvelles…

— Et alors, docteur, qu’en pensez-vous ?
Il tourne des pages, s’arrête, reprend, suit du regard des courbes. Ses yeux montent, descendent, il me poursuit, il me court après, mais il ne me rattrapera pas. Il tourne une autre page et un grand camembert aux tranches multicolores s’étale devant lui. Des fines et des grosses. Il ferme mon dossier. Une chemise cartonnée bleu nuit avec une étiquette et mon nom dessus.
— Il évolue, il évolue…Il a maintenant six ans…
J’évolue, tu évolues, il évolue, nous évoluons... Lui, non… Le perroquet est de retour. Tiens, ça pourrait être le titre de quelque chose, une histoire, un livre, un film, il faut que j’y réfléchisse.
— Il y a des éléments favorables qui montrent qu’il commence à admettre le contact avec les autres enfants. Un début, bien sûr, mais tout cela va dans le bon sens…
Dans les yeux de maman il y a comme une clarté. Les yeux de maman, je les connais, je les regarde souvent, en cachette. On dirait deux lacs de montagne aux eaux bleutées couleur du ciel au-dessus, mais un bleu plus clair, plus doux, un bleu maman. Un bleu têtu. Pour me sauver, maman ferait n’importe quoi. Un soir je l’ai entendu dire à papa : et si on allait en Amérique ? Pour le moment on est ici...

Ce qui me rassure ce sont les habitudes. Là, au moins je sais où je vais, ce qui va venir. Une routine, comme le bercement des pas de ma mère dans la rue quand j’étais dans son ventre et là, je rêve, je n’ai pas peur, je pense, je réfléchis, dans ma tête tourne la lettre que je dois lui envoyer. Pour qu’elle sache, qu’elle comprenne.

Maman,
Tu vas être étonnée. Mais je te jure que c’est moi, ton fils, qui écris cette lettre. Je t’aime sans jamais avoir pu te le dire. Je t’aime parce que je suis la suite de toi dans le corps d’un autre, si proche. Au temps de ma vie avant ma vie, dans ton ventre, quand mon cerveau se constituait peu à peu, que s’articulaient les réflexes, les habitudes, les priorités, je ne vivais que par toi, dans la brume de ton anxiété. Je ne savais pas qu’il était possible d’éviter les trop grandes peurs, de passer à côté des abîmes, je ne pouvais savoir que des parades, des remèdes existaient. Un bloc d’angoisse à l’état pur, voilà ce que j’étais à ma « naissance ». Mes yeux se sont ouverts sur un monde hostile qui était la suite de celui d’avant. Un monde fait d’enfants et d’adultes dont je ne comprends pas le comportement. J’ai peur. Je me débats, je crie…
Toi seule peux m’aider. Je t’en supplie, maman, ne perds pas courage, aide-moi à remonter le temps. Aide-moi à me séparer de toi. Aide-moi à exister.
Ton fils

Ma mère ne recevra jamais cette lettre. Comment aurais-je pu l’envoyer ? Et si elle l’avait reçue, comment aurait-elle pu croire qu’elle venait de moi ? Moi, Asperger, demeuré, solitaire, caractériel, asocial. À moins qu’un jour, dans son regard, j’aperçoive celui d’une chatte qui rejette ses petits après leur avoir appris la vie sur la terre. Mais d’abord, maman, tu m’auras dit : viens, mon petit, on refait le chemin…


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