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Moanaviri

lundi 1er mai 2017 par Livia Léri

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2017

« C’est inconcevable, ces indigènes vont me faire perdre raison ! Sont-ils donc incapables de respecter les jours d’arrivée ?! »
Par réflexe, Hubert Legibelin jette un œil au bracelet-montre inutile qu’il a gardé au poignet. Cela fait neuf jours qu’il revient à chaque lever de soleil sur la jetée du port de Rapa. Neuf jours que la surface du lagon est invariablement bleue, étale, et vide. Jamais un cargo en vue. Décidément, il savait que six mois pour une telle mission, c’était déraisonnablement court.
Dans son projet déposé auprès de l’Institut Océanographique, il avait d’ailleurs sollicité un financement pour une mission d’un an. Il savait que les déplacements constitueraient son problème principal. Peut-être qu’un jour des lignes aériennes mèneraient jusqu’à ces confins du monde ? Pour l’heure, en sus des deux mois de traversée vers Tahiti, il fallait bien compter un mois supplémentaire pour rejoindre l’atoll de Fa’avu et sa cinquantaine présumée d’habitants. Le cargo mensuel de Tahiti faisait un arrêt de deux jours sur chacune des principales îles des Australes. Rimatara, Rurutu, Tubuai, Raivavae. Une fois à Raivavae, on dépendait du bon vouloir du capitaine du Taara Nui, qui, environ tous les mois, transbordait quelques marchandises vers l’île haute de Rapa. Arrivé là, il faudrait faire preuve d’imagination pour trouver un moyen de franchir les cinquante deux milles marins qui séparaient encore Rapa de sa toute petite sœur Fa’avu, qui enfin apparaîtrait timidement à fleur d’eau.
L’escarcelle attribuée au scientifique ne pesait pas bien lourd. Il était donc parti seul, et voyagerait au plus juste.
Le temps aussi était juste. A force de rogner sur le budget logistique, il risquait de faire chou blanc. Il fallait absolument arriver avant le 22 septembre, jour de l’équinoxe, où se produiraient les fameuses moanaviri – terme qu’Hubert avait toujours trouvé très approximatif de traduire par très grandes marées. Inimaginable de manquer cela. Les prochaines moanaviri auraient lieu dans 52 ans ; Hubert n’y serait pas.
« La peste soit de ce cargo ! Pourquoi diable une telle déveine ? »
Il avait le sentiment d’attendre depuis plusieurs vies, et de passer à côté de la sienne. Tout ce bleu lui brouillait la vue et l’entendement. Il était à deux doigts de fondre en larmes, ou de commettre quelque acte désespéré.
– Pourquoi tu plantes ton couteau dans le temps, Frère ?
– Je vous demande pardon ?
– Oui, pourquoi tu veux la mort du temps ? Le temps, il vit, il meurt pas.
– Mais le temps est bien capricieux. Je n’ai pas le temps, moi !
– Les hommes, ils peuvent pas abattre le temps. La science n’attend pas ! Je dois absolument arriver à temps pour les moanaviri.
– C’est pour ça que tu es pressé ? Les moanaviri elles t’attendront, t’inquiète pas.
– Elles attendront ?! C’est dans moins de huit jours, et c’est moi qui suis toujours là à attendre ce fichu cargo !
– Ma pirogue à balancier, elle t’attendait, justement. Viens, je t’emmène à Fa’avu.
– Sur le champ ?
– Le temps est pressé, il attend pas.
Hubert n’aurait pas imaginé la traversée si longue. Il n’était plus en mesure de décompter précisément les heures ni les jours ; sa montre s’était arrêtée, et il ne savait plus combien il avait dormi. À l’heure qu’il était – qu’il devait être – n’aurait-il pas été logique qu’ils aient au moins franchi le rocher Temarai ? Pourtant, le pêcheur ramait vigoureusement, de jour comme de nuit. Il ne prenait aucun repos. Au lieu de quoi, il proférait de temps à autre quelque proverbe inquiétant, qui lui insufflait comme une énergie nouvelle : « Le corail croît, le palmier pousse, mais l’homme disparaît » ; ou encore « Le mort va compter les étoiles et il reviendra quand il les aura toutes comptées ».
Dans une semi-inconscience, Hubert avait retourné dans sa tête ces chiffres improbables, qui étaient comme ballotés par les flots. Un coefficient de marée de 130, avait-on jamais entendu cela ? Et surtout dans ce coin du monde où le phénomène des marées était habituellement quasi imperceptible… Cette donnée contredisait toutes les équations posées par les océanographes. Pourtant, quel autre chiffre pouvait justifier le marnage exceptionnel enregistré par Eugène-Marie Blaise au cours de son expédition de 1896, lors des dernières moanaviri ? Hubert devait absolument observer cela de ses propres yeux. L’océan qui viendrait gonfler le lagon, le lagon qui pénétrerait jusqu’aux entrailles de l’île. Hubert voulait voir la mer se retirer et laisser derrière elle le platier découvert, et, prises au piège des basses-eaux du lagon, les incroyables espèces de requins de haute mer qu’on ne voit jamais sur les côtes, requin-pèlerin, requin-renard, requin-baleine, requin-marteau à la gueule étrange, requin-tigre terrifiant... Il voulait voir le gouffre qui s’ouvre derrière la barrière de corail quand la mer se retire.
« Rame, pêcheur, rame ! La Science est suspendue au tranchant de ta pagaie ! »
Et manquer les cérémonies du Moana’poe ? Voilà qui porterait un coup fatal à la Théorie Systémique des Climats et Marées. La communauté scientifique attendait avec impatience les argumentations qui réfuteraient définitivement ces contes absurdes colportés par les voyageurs du siècle passé. Ceux-là avaient pris pour argent comptant les explications indigènes, les pseudo-cosmogonies selon lesquelles, lors des très grandes marées, le maître-océan Moana Nui effondre les eaux pour envoyer aux hommes ses messagers des profondeurs. La métaphore était certes pittoresque, mais quelles fadaises ! Hubert croyait avoir vaguement compris que, lors de ces épisodes, les requins de haute mer s’approchant des côtes étaient censés être des sortes de « régisseurs » du cycle des marées, de l’espace et du temps. Mais le principe explicatif était pour le moins sibyllin.
Dire que la toute naissante ethno-océanographie prétendait en revenir à une interprétation contextuelle des phénomènes tidaux, s’appuyant sur la prise en compte des représentations indigènes ! Il fallait qu’un scientifique, un vrai, coupe court à de telles élucubrations. Hubert Legibelin serait celui-là. Nonobstant quelques divergences théoriques minimes, il abondait dans le sens des hypothèses d’E.-M. Blaise, qui attribuait la naïveté de cette vision du monde indigène au manque de contact des Fa’avu avec le progrès scientifique et technique, et à la méconnaissance la plus élémentaire des mécanismes astronomiques régissant les marées.
Dans le lit de l’océan, le temps s’étirait encore et encore, se riant des ratiocinations et des impatiences de l’homme de science.
– Pêcheur, est-ce la bonne route ?
– La route est tracée d’avance, elle se change pas.
Mais aucune des coordonnées ne concordait. La boussole devait avoir perdu le nord ; le sextant mentait, sans aucun doute. Le soleil s’était égaré dans sa course.
– Mais que me racontes-tu ? Il faudrait filer droit au sud-sud-est !
– La route prend son temps et son chemin.
– Mais je n’ai pas le temps, moi ! File au plus vite sur Fa’avu. Tu vas faire échouer ma mission, c’est criminel !
– Tu dois faire confiance, frère. 
La pagaie trancha l’eau encore des milliers et des milliers de fois, avant que le pêcheur ne se redresse et pointe l’horizon.
– Regarde l’atoll en face ; c’est là nous allons.
– Est-ce bien Fa’avu ?
– Il est plus temps. As-tu remarqué, les nuits maintenant plus longues que les jours ? C’est là notre course s’arrête. Bienvenue à Moanapiti.
– Tueur d’expédition ! Obscurantiste ! Je te maudis d’avoir entravé les progrès de la science. Que ton âme porte éternellement le rocher pesant de ton méfait !
– Descends, et tu attendras.
Avec rage, Hubert bondit sur le sable. Quoi de plus désespérant que de se retrouver pieds et poings liés, retenu de force sur un îlot pelé et dépeuplé, à la merci d’un pêcheur fruste, malhonnête et anthropophage, sans aucun doute ?
Pendant que le savant hors de raison proférait son chapelet d’anathèmes contre les pirogues à balancier, Fa’avu, l’immangeable ragoût de chèvre au lait de coco, les idoles de Rapa Nui, tous les totems d’Afrique, les bonzes d’Angkor Vat, le pêcheur mit pied à terre avec la plus grande dignité.
Il pointa son doigt en direction du soleil ; et immédiatement la mer monta, immense, énergique, charriant avec elle tous les poissons et mammifères marins de la création. Une seconde fois, le pêcheur pointa son doigt vers le ciel, et la mer redescendit, immense, énergique, charriant avec elle tous les végétaux et coraux de la création. On entendit comme un grondement montant du lagon. La tête d’Hubert bourdonna de messages aux syllabes distinctes mais indéchiffrables, prononcés de la voix du requin-tigre, du requin-marteau, ou peut-être même du requin-baleine. Les digues de la raison rompaient. Les raisonnements se fracturaient. Les équations larguaient les amarres.
Des profondeurs de l’île déferlèrent des flots d’hommes, de femmes, d’enfants, qui vinrent se ranger en cercles concentriques autour du pêcheur. De cette marée humaine s’élevait la clameur continue « Haé, haé, Moana Nui, haé ! Haé, haé, Moana Nui ! ».
Alors le pêcheur se retourna vers Hubert Legibelin, qui n’avait trouvé d’autre recours que d’invoquer les puissances supérieures de l’Institut :
– Le temps, l’océan, Moana Nui, c’est moi. Les moanaviri, c’est moi. Je décide. Maintenant tu sais. Tu peux réécrire tous les grands parchemins chez toi.


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