Ne pas se retourner

vendredi 1er mars 2019 par Marie-Hélène Moreau

Cet article en PDF : Enregistrer au format PDF

10 votes

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2019

Odeur de pisse qui me happe au détour d’un couloir. Je respire par la bouche, continue d’avancer comme si de rien n’était. Minimise. Pas facile, certainement, de garder tout ça propre.
— Nous avons cinquante-six pensionnaires !
Sourire éblouissant de la femme qui marche devant moi, se retourne, fière de cette information. Que suis-je censé dire ou même seulement conclure ? Je ne sais pas... Histoire de rentabilité, sans doute, et je repense au coût, justement, au trou dans mon budget. Même sans suppléments, je vais avoir du mal. La plus petite chambre, pourtant, pas de vue sur le parc, même pas un balcon, le service minimum. Pas de télé non plus, mais quoi ?! Elle n’aime pas la télé, ne l’a jamais aimée, pas vrai...?
Se convaincre.
Je me force à regarder son dos, son chignon impeccable, évite les regards qui me suivent, insistants. Surtout la femme, là-bas. De la curiosité ? Je dois être l’événement dans une journée trop longue, un truc à raconter. Oui, sûrement... Quoi d’autre ? De la haine ou au moins un reproche ? Peut-être. Je me détourne vivement, cache le rouge de mon front, mes oreilles brûlantes… Non mais, n’importe quoi ! Je redresse la tête, croise encore son regard qui ne m’a pas quitté. Ni haine, ni reproche, non... Sans doute un souvenir, un fils qui ne vient plus, qui n’est jamais venu, mort ou juste comme moi, simplement occupé. Baisse la tête, à nouveau... Ou alors, je ressemble à quelqu’un. Quelqu’un qu’elle a connu. Elle ne se souvient plus, alors elle dévisage, ne se rend même plus compte que ça ne se fait pas. Je ne lui en veux pas... Je regarde mes chaussures, je regarde la fenêtre, je regarde le plafond et ses néons sans vie, je regarde un chariot qui traîne dans le couloir, je passe devant des portes ouvertes, évite de regarder mais regarde quand même... Silhouettes anonymes que chiffonnent les rides, chairs flasques tachées de sombre, doigts tordus par l’arthrose... Est-elle aussi ridée ? Il ne me semble pas mais peut-être que l’habitude de la voir chaque jour m’empêche de la voir telle qu’elle est, désormais. Elle a tellement vieilli… Combien de temps encore, avant qu’elle leur ressemble ? Parce qu’au bout d’un moment, ils se ressemblent tous, non ? Je crois croiser ses yeux dans les yeux de cette femme.
Regarder autre part.
— En moyenne, bien sûr… Cinquante-six, en moyenne.
Elle se tourne vers moi, s’assure que j’ai compris et, en réflexe stupide, je souris à mon tour. En moyenne ? Ça veut dire quoi, une moyenne de gens ? Parce que ceux que je vois, autour, ils ont l’air bien réels ! Ce ne sont pas des moyennes et leurs yeux me supplient. Ils me scrutent, m’accablent et me condamnent, c’est sûr ! J’accélère le pas, joues en feu, souffle court, je regarde devant, fixe un point dans son dos pour ne pas m’écrouler ou bien plutôt m’enfuir ! Je jette un œil dehors, par-delà les murs gris. Je vois la rue passante, les lumières de la ville, odeurs des voitures, des arbres et des boutiques. Les bruits, aussi, comme une cacophonie qui me manque déjà. Sortir. Être dehors, enfin, respirer le grand air, me convaincre qu’elle sera bien, ici, le calme et la sérénité... Dehors, la pelouse est miteuse et tous les bancs, cassés. Il pleut, de toute façon.
Respirer.
Je marche derrière elle. Pas rapides à travers les couloirs, la femme semble pressée. Peintures défraîchies, des traces sur les murs. Du sang ou de la merde ? Juste de la saleté. Roues d’un chariot qui frottent, semelles de chaussures... À chacun de mes pas, le lino bleu azur émet un grincement ridicule, son odeur de plastique remonte à mes narines. Plus facile à laver, sans doute. Je revois la maison, ses moquettes épaisses et son plancher brillant, l’allée de gravillons dehors et, le long, les fleurs qu’elle aimait tant soigner. Elle n’y arrive plus. Les belles journées d’été, la table était dressée sur la pelouse fraîche et depuis la cuisine aux odeurs de gâteau, nous l’entendions chanter. Ma chambre d’adolescent, elle n’y a jamais touché, je ne sais pas pourquoi…
— … parce qu’il y a beaucoup de… mouvements, forcément.
Hier, j’ai tout jeté, elle ne le saura pas, n’est-ce pas ?
Penser à autre chose.
Gémissements étouffés derrière une porte close. Je ne demande pas. Les ravages de l’âge qui font que la parole ne trouve plus sa voie et se termine en cri que l’on étouffe ainsi ? Incommensurable chagrin devant le temps passé ? Impuissance rageuse devant celui qui vient ? Je ne sais… Elle aussi, parfois, ne trouve plus les mots, confond les lieux, les dates, ne me reconnait plus. Gémit. Rien que de très normal, ne pas m’y attarder. Ils vont s’en occuper, ils savent ce qu’ils font, c’est pour ça qu’on les paye, non ? Rien de mal, ici, ne lui arrivera, ni chute, ni accident. C’est ce que je me dis, ce que je me répète. Ce que je dis aux autres, aussi. Ce que je leur répète, rien de mal, ici, ne peut lui arriver.
Mentir.
— Certains reçoivent des visites, le week-end.
Pourquoi me dit-elle ça ?! Juste une information ? Une remarque en passant sans arrière-pensée ? Une prière, peut-être. J’essaie de décrypter le sourire qu’elle m’adresse mais ne détecte rien, me laisse imaginer le pire. Car elle sait par avance - aussi, par expérience - que déjà, je suis loin. Que ferai-je ce week-end ? J’inventerai des excuses ? Je laisserai un message pour dire je ne viens pas ? Ou juste, je ne viendrai pas… Elle poursuit son chemin comme si de rien n’était, elle a fait son boulot. J’essaierai de venir, oui, sauf lorsque je ne pourrai pas parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver, une contrainte imprévue, un truc que l’on doit faire et ça ne peut pas attendre… Je sais qu’elle comprendra et après tout, souvent, elle ne sait plus très bien les jours de la semaine, oublie le temps qui passe. Elle ne souffrira pas, ne se rendra pas compte… n’est-ce pas ?
Se mentir.
La femme entre dans un bureau, me fait signe de la suivre. J’hésite. Je peux encore partir mais je ne le fais pas, entre en baissant la tête, la relève, me perd dans la contemplation du mur, devant moi, un tableau représentant la mer. Bribes de souvenirs qui remontent et me vrillent. Des vacances à la plage, mon père sur un bateau et elle dans un maillot qui lui allait si bien. Elle riait aux éclats lorsque mon frère et moi pataugions dans les vagues. Souffle chaud sur mon front, le soir, pour m’endormir. Mains fraîches sur mes coups de soleil. Les notes d’une berceuse résonnent à mes oreilles...
Chasser les souvenirs.
— Nous avons une salle de télé, en bas. Je vous montrerai, si vous voulez.
Non. Non, je ne veux pas. Je me doute. Une salle aux odeurs d’eau sale, soupe et détergent mêlés. Des fauteuils avachis, comme les corps, dedans. Tachés. Des regards égarés. Ne pas penser à ça. Penser à autre chose. Le week-end de mai, trois jours de congés. Mathilde nue dans le lit… J’écarte cette pensée. Putain, je me dégoûte !
Avaler ma salive.
La femme ferme la porte. Certains s’en vont-ils donc ?
— Vous verrez, elle s’habituera...
On s’habitue à tout, c’est ce qu’elle me disait lorsque j’étais enfant et sa voix rassurante calmait toutes mes angoisses. Sourire doux sur une photo jaunie enfermée dans une boîte. Tout au fond de l’armoire.
Ne plus jamais l’ouvrir.
— Signez là.
Ne pas la regarder, la femme devant moi, son air un peu fébrile. Ensuite, regarder mes chaussures, repousser le papier sur la table loin de moi, reposer le stylo...
Partir.

Documents joints


Notez cette nouvelle :
10 votes