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Next stop

mercredi 6 mars 2013 par Sophie Germain

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2013

I don’t give a damn, next stop is Vietnam !

La secrétaire lève les yeux, surprise. C’est la première fois qu’elle voit cette patiente. Plantée, là, de l’autre côté du comptoir, héron cendré aux yeux écarquillés et brumeux.

L’échange vient juste de se produire. L’écho est immédiat.

— Vous voulez attendre ou vous préférez fixer un autre rendez-vous ?

— Nevermind. I don’t give a damn, next stop is Vietnam ! [1]

Le héron marque un temps. Ajoute :

— Comme on disait à Woodstock !

Un éclair de malice a réveillé la prunelle vitreuse du maigre échassier. Son accent est parfait. Elle s’apprête à traduire mais la secrétaire l’interrompt avec un sourire entendu, « J’avais compris », et la regarde quitter le cabinet médical, chancelante, élégante, enveloppée dans un pull gris, un manteau gris, une écharpe grise enroulée autour de ses cheveux gris.
Le reste de la journée s’écoule tranquillement entre les appels, le courrier, les petites tâches administratives qui occupent les mains et laissent le cerveau vagabonder. Avant de quitter son poste, la secrétaire ne peut s’empêcher de jouir de l’un de ses privilèges : la maîtrise de l’agenda.
Elle veut en savoir plus sur le héron. Et surtout, si elle a rendez-vous bientôt. Elle a envie de la revoir.

Bien sûr, pour étancher sa curiosité, il y a le lourd trousseau de clés qu’on lui a confié le jour de sa prise de fonction, au bout duquel tinte celle du bureau du docteur B., psychiatre. Celle qui donne accès au troisième tiroir de gauche et au classeur blanc où sont consignés les entretiens du médecin et de ses patients. Mais elle ne le fait pas. Respect. Ça tient en un mot. Et ça claque comme un bon rythme binaire.

Dans la voiture, sur le chemin du retour au bercail : Smoke on the water [2] Il fait déjà sombre. Des flocons glacés s’explosent en étoiles sur le pare-brise. Elle pousse le son à fond. Adopte une conduite plus nerveuse : accélérations, chicanes, ponctue le riff de guitare de coups de tête, marque la partie de batterie de tapes sèches sur le volant. Sourit à la nuit.
L’envie naît au creux du ventre, au bas des reins, balaye l’hiver et éclaire la route en un long travelling psychédélique. Elle a un appétit fou de guitares déchirées, de basses qui résonnent dans la cage thoracique, de marijuana douce, d’espace, de champs boueux. Elle voit les bras qui se lèvent et forment une vague de chair nue et de mains naïves, un champ de sueur âcre où le désir, l’amour et la fraternité se collent les uns aux autres, de cheveux moites en soie indienne humide. Elle veut brandir sa révolte et son espoir juchée sur les épaules d’un long jeune homme imberbe et chevelu qui refuse de mourir à la guerre et préfère laisser entrer le soleil.
C’est tellement bon d’y croire encore.

Le héron lui a montré la voie. On s’en fout. On s’en fout complètement. Le prochain arrêt, c’est...

Quoi ? La banque, le toubib, le supermarché ?

Le lendemain, elle relève le numéro dans le répertoire du docteur B.. Elle est fiévreuse toute la journée. Elle attend le soir. Se gare dans une rue tranquille de sa banlieue tranquille. Appelle. Le héron décroche immédiatement. Son « Allô ? » est légèrement décalé. Cet oiseau-là ne vole pas droit et c’est ce qui l’attire. Elle commence :

Give me a F...

Réplique instantanée :

Give me a U…

Intense soulagement, joie profonde et enfantine à la fois.

F.U.C.K ! [3]

Elles se sont reconnues.

— Si vous me donnez votre adresse, si vous avez un sac de couchage, je passe vous chercher.
— On part ? (La voix tremble un peu.) C’est qu’« il » est à la maison.
— Vous ne vivez pas seule ?
— Non. Mon mari. Il ne me laissera pas m’en aller.
— Vous avez du Lexomil, du Xanax, quelque chose ?
— Oh, oui.

« Merci docteur B. » pense sa dévouée secrétaire.

— Donnez-lui une barrette entière, un verre de cognac, ça devrait suffire.
— Et vous ?
— Ne vous en faites pas pour moi.
— On est folles ?
— Je crois, oui.

Les voilà sur la route. Direction ? Au hasard. C’est un luxe extraordinaire. L’hiver est noir et Woodstock bien trop loin. Mais la musique est bonne, et la bière, fraîche. Chacune a laissé un message et coupé son portable. Pour un peu, elles les balanceraient par la fenêtre en hurlant de joie dans l’air glacé. Elles échangent dans un franglais un peu gamin et rieur. Puis se taisent. De longs moments. Roulent encore. La campagne, les ombres, les arbres... Impossible d’expliquer ce qui les unit, et pas nécessaire. Elles le savent l’une et l’autre. Ce qui mène les égarés sur la mince frontière qui sépare leur monde de celui du docteur B. et des autres. Cette ligne imaginaire tracée entre un bureau et un fauteuil où la réalité devient peu à peu supportable. C’est beaucoup d’efforts et, après tout, elles ont bien le droit de s’en foutre complètement pour un moment. Une bouffée d’anarchie comme une goulée d’air dérobée au nez et à la barbe de la raison.

Alors, tant que rien ne les arrête, elles filent vers l’ouest.

Arrêt à l’aube dans un routier. Sandwich. La charcuterie avec un café fort dans la lueur colorée des derniers néons de la station-service d’en face avant le nouveau jour, c’est leur nectar et leur ambroisie de l’instant. Elles achètent de nouvelles bières, des chips, des pastilles à l’anis. Avalent du bitume. Font des doigts d’honneur aux machos impolis mais trinquent sur des aires pelées avec des camionneurs venus de partout en Europe.

Next stop : la mer, la Bretagne. Rien ne semble vouloir arrêter le vol du héron. Prendre le bateau et gagner l’Angleterre, ou l’Irlande. Dans les ports, on trouve toujours un peu de drogue, un peu de sexe, un peu de rock’n roll... Elles s’emmitouflent dans leurs duvets sur la plage déserte et regardent les vagues. L’oiseau s’endort. La secrétaire décapsule une canette. Seul l’alcool peut diluer l’intense nostalgie qui s’insinue en elle en même temps que le froid humide.

Elle le sait. À son réveil, il faudra rentrer. Plus de concert gratuit. Aujourd’hui, pour un festival, il faut payer. C’est comme ça.

Quand elles se sont dit au revoir, elles se sont étreintes. Le héron a posé un doigt sur sa bouche en signe de secret définitif.

Soudain, en un souffle, son regard s’est à nouveau éteint. Elle a tourné la tête, un peu, à droite, à gauche, comme si elle cherchait un point de repère. N’en ayant pas trouvé, elle revient vers la secrétaire :

— C’est bien lundi prochain mon rendez-vous ? Mademoiselle... Je suis désolée de vous causer autant de dérangement... Vous pouvez me dire si c’est bien lundi prochain mon prochain rendez-vous...Voyez-vous, je l’ai noté... J’ai dû noter lundi prochain quelque part... mon prochain rendez-vous...

La secrétaire sent les larmes lui monter aux yeux. Elle confirme, l’apaise.

Il est temps, maintenant. Dans un ultime défi et en priant pour que le héron comprenne, elle chante en s’éloignant sans se retourner : One, two, three, what are we fighting for ?

Et il lui semble bien avoir entendu un murmure : Don’t ask me...

Oh, non, elle ne lui demandera pas pourquoi. Ça, c’est le travail du Docteur B..


Note de l’auteur :
And it’s one, two, three
What are we fighting for ?
Don’t ask me, I don’t give a damn,
Next stop is Vietnam ;

Et un, deux, trois,
Pourquoi est-ce qu’on se bat ?
Ne me posez pas la question, je m’en fous,
Prochain arrêt : le Vietnam.

Extrait de I Feel Like I’m Fixin To Die, Country Joe And The Fish

En août 1969, au cours du festival de Woodstock, Country Joe, le leader du groupe, fait sensation en remplaçant son célèbre salut Give me a F, give me a I, give a S, give a H... par Give me a F, a U, a C, a K !


Notes

[1“Aucune importance. Je m’en fous. Prochain arrêt : le Vietnam !”

[2célèbre titre du groupe de hard rock Deep Purple

[3on peut traduire « fuck » (littéralement « foutre » ou « baiser ») par « Putain ! »

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