Obsolescence programmée

mardi 13 août 2019 par Audrey Thibeault

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Tu entends ton alarme sonner. T’as aucune envie d’entendre ton alarme sonner. C’est à demi consciente que tu arrives à faire taire le son le plus désagréable qui ait jamais existé : la sonnerie par défaut de ton iPhone 5. Tu appuies sur l’indicateur snooze de ton écran tactile, naïvement soulagée de t’accorder ce ridicule quinze minutes de sommeil qui ne réduira en aucun cas ton niveau de fatigue. Le phénomène se répète naturellement un bon nombre de fois avant que tu te réveilles tardivement. Éveil tardif basculant vers le trop tard. De toute façon, c’est en jonglant entre le tardif et le trop tard que tu débutes la plupart de tes journées. L’adrénaline te porte hors du lit et te décide à clore le cycle incessant de ton alarme. Une alerte apparaît sur ton écran, que tu choisis d’ignorer, te rappelant la tempête annoncée depuis la veille.
Une fois ton téléphone redéposé négligemment sur ta table de chevet, t’auras que quelquestminutes pour accomplir tes rituels quotidiens, rituels que tu connais par cœur : te brosser les dents, pisser, « faire ton lit », t’habiller, essayer de prendre en compte la température extérieure en ce mois de décembre imprévisible, te changer, tirer les rideaux et laisser le soleil envahir ton deux et demi avec l’idée de garder tes plantes en vie, te rendre compte que tes plantes sont presque mortes, arroser tes plantes frénétiquement, te demander si tes plantes meurent parce que tu les arroses trop souvent ou pas assez souvent, « arranger » tes cheveux, prendre beaucoup trop de temps pour « arranger » tes cheveux parce que t’as aucune idée de comment on « arrange » des cheveux, paniquer sur le temps qu’il te reste, vérifier à quelle heure passe ton bus, mettre du mascara, éternuer, mettre du mascara partout ailleurs que sur tes cils, penser à déjeuner, préparer ton sac, oublier deux ou trois items essentiels au bon déroulement de ta journée, mettre un manteau sans te préoccuper de la température, te préoccuper de la température, changer de manteau, oublier tes gants sur le bord de la table, sortir sans prendre tes clés, retourner à l’intérieur pour prendre tes clés, verrouiller la porte de ton appartement, dévaler l’escalier, sortir de l’immeuble, réaliser que t’as pas déjeuné, semi marcher semi courir vers l’arrêt d’autobus, vérifier l’arrivée imminente dudit véhicule sur un iPhone 5 qui fait des siennes depuis la dernière mise à jour et te dire que l’obsolescence programmée, « c’est de la marde ». Tu apercevras ton autobus, immobilisé de l’autre côté de la rue. Sa lumière sera verte, la tienne sera rouge. Tu jureras. La chance n’a jamais été de ton côté. Toutefois, juste au moment où l’autobus s’apprêtera à repartir, l’arrivée d’une ambulance dans l’autre sens l’arrêtera net. Au même moment, ta lumière passera au vert. Tu courras sans plus attendre vers les portes de l’autobus et enfin t’accorderas un moment pour souffler, ébahie par le timing parfait de l’ambulance. Bien entendu, puisqu’il sera huit heures du matin, l’autobus sera donc noir de monde – les gens se lèvent beaucoup trop tôt dans la vie selon toi. T’essaieras même pas de te trouver un siège. Tu te demanderas pourquoi il est si difficile pour le commun des mortels d’avancer le plus loin possible dans le bus pour laisser la place aux nouveaux arrivés. Tu te demanderas ce qu’il y a de plus confortable à être debout en avant plutôt que debout en arrière quand on est debout de toute façon. En sortant de l’autobus, tu te promettras de te réveiller plus tôt à l’avenir, de te laisser le temps de prendre un café et peut-être de lire quelques pages du livre que t’arrives jamais à finir. Ce sera un mensonge et tu en seras parfaitement consciente. Malgré la frénésie habituelle, tu y retrouves toujours un certain confort. Tu envisageras ta journée tout entière : cours, études, gym, douche, repas, études. Tu aurais pu douter si tu avais été un peu plus alerte, si tu avais regardé les nouvelles la veille, si tu t’étais intéressée à ce qui t’entoure. Mais tu t’intéresses pas à la politique, tu t’y es jamais vraiment intéressée. En fait, c’est ce que tu dis aux autres lorsqu’ils te demandent ton avis sur un sujet qui te dépasse. T’avouerais jamais que le sujet te dépasse. Alors tu dis qu’il t’intéresse pas. Les nouvelles, c’est Facebook et Instagram qui te les apportent. Tu sais quand des gens meurent dans d’atroces circonstances ou quand des chatons sont secourus. C’est ce genre de nouvelles qui se rendent jusqu’à toi. Tu te préoccupes pas des débats sur l’austérité ou les signes religieux. Tu sais pas comment te faire une opinion et tu penses que c’est pas à toi d’en avoir une de toute façon. Y a des gens plus qualifiés, élus pour se préoccuper de ces problèmes-là. Toi, tu étudies en optométrie. Ce que tu veux, c’est vivre dans ta routine, confortable, faire un peu d’argent, avoir une famille et regarder des yeux. Des yeux myopes, des yeux astigmates, hypermétropes, presbytes, fonctionnels. Name it. Problème, solution. C’est simple, c’est parfait. C’est donc dans le confort de cette certitude que tu marcheras vers ton pavillon. Ton cours est à huit heures trente, tu seras en retard. Comme d’habitude. À la limite de la marche rapide et de l’embarras. Comme d’habitude. À mi-chemin entre l’arrêt d’autobus et ton pavillon, tu te rendras compte que t’as oublié ton lunch soigneusement préparé la veille. Tu t’accorderas un bref roulement des yeux en te demandant où tu vas dénicher les deux bras que la caissière te demandera pour manger ce midi. Ton passage devant le pavillon De Koninck sera ponctué d’une rencontre inhabituelle avec un groupe d’étudiants habillés tout en noir. Tu apercevras un drapeau rouge dans les mains de l’un d’eux. Tu te diras que ces gauchistes grévistes ont encore trouvé une raison pour ne pas aller en cours. Il fera froid, t’auras pas tes gants, t’auras envie de te réfugier au chaud le plus rapidement possible. Tu passeras rapidement le troupeau d’étudiants louches sans qu’ils t’accordent plus d’attention que tu leur en accorderas. Bien entendu, le cours sera commencé quand tu entreras dans la classe. Ça aussi ce sera prévisible. Tu te feras petite en dérangeant aussi peu que possible. Il te faudra tout de même trouver une place avec une prise de courant : ton ordinateur, un Mac d’une génération ancienne, capricieux comme c’est pas possible, aura besoin d’une source électrique (tu réitéreras que l’obsolescence programmée, c’est réellement de la marde). Tu remarqueras pas tout de suite l’absence évidente d’un nombre substantiel d’étudiants. C’est qu’après avoir allumé ton ordinateur, prête à la prise de notes incessante que demande ton cours complémentaire plus ou moins intéressant, que tu lèveras les yeux vers le reste de tes comparses. L’auditorium habituellement rempli d’une bonne cinquantaine d’étudiants sera pratiquement vide. Vous serez huit. En comptant le professeur. Professeur qui semblera pas du tout freiné par le vide devant lui, l’écho lui renvoyant ses propres paroles, paroles dont il s’abreuvera avec plaisir. Tu fronceras les sourcils, ignorante de ce qui aura provoqué un tel désistement. Tu chercheras pas longtemps, hausseras des épaules. Tu continueras ta prise de notes en te disant que tu les donneras à personne. Tant pis pour les absents, z’avaient qu’à se présenter au cours, et tant mieux pour l’écart type au prochain examen. Tu pourras peut-être augmenter un peu ta cote Z. Tu te diras que tu as finalement fait un bon choix en prenant un cours complémentaire en sciences sociales. Les étudiants en sciences sociales manquent clairement de volonté. En sortant du pavillon des « va nu pieds » pour te rendre à ton prochain cours, tu iras de bon pas, car il te faudra trouver de quoi manger en préservant l’argent de ton loyer. Ça prendra du temps et de la débrouillardise. En sortant du pavillon, l’aspect désertique du campus te surprendra. Y a jamais beaucoup de monde dehors à ce temps-ci de l’année de toute façon. T’en feras pas un plat. Mais en entrant dans le pavillon de médecine, tu t’interrogeras plus sérieusement. La réverbération de tes pas te surprendra. Tu croiseras personne en montant vers la salle de classe. Y aura personne non plus sur le podium qui fait face à l’écran de projection. Tu regarderas l’heure sur ton iPhone 5. Après avoir ignoré une seconde fois l’alerte inutile qui ne cesse d’apparaître sur ton écran, tu remarqueras qu’il te reste 10% de batterie alors qu’elle était à 90% ce matin. En marmonnant des injures contre l’obsolescence, tu remarqueras aussi que t’es en retard. Ton cours aurait dû avoir commencé trois minutes avant ton arrivée. Inquiète, tu vérifieras tes courriels au cas où le cours aurait été déplacé dans un autre local. Un courriel de ton professeur, affligé d’un objet on ne peut plus clair : Cours annulé. Tu liras pas plus avant, soulagée. Tu te verras déjà, de retour chez toi, en train de prendre la douche que t’as du sauter ce matin, manger le lunch qui repose sur ton comptoir, peut-être même te payer le luxe d’une petite sieste avant d’étudier pour tes examens de la semaine prochaine. C’est à ça que tu penseras en retournant à l’arrêt d’autobus. À tout ce que tu pourras faire de tout ce temps qui t’aura été gracieusement rendu. Tu t’étonneras donc pas de l’absence des gens que tu croises normalement quand tu traverses le campus. C’est en arrivant à ton but que tu commenceras à te questionner. L’écran qui annonce les heures de passage restera noir. Tu entendras des sirènes au loin et lèveras les yeux, intriguée. Puis tu remarqueras les colonnes de fumée qui s’élèvent dans la froideur de cette journée glaciale, dépourvue de vent. Tu en concluras qu’un feu d’une ampleur substantielle aura forcément pris au loin. Ton attention se tournera vers ton moyen de transport inexistant. Une problématique que tu jugeras prioritaire à la fumée de provenance inconnue. Tu utiliseras ce qu’il reste d’énergie à ton cellulaire pour t’informer : aucun arrêt dans la ville de Québec ne sera desservi aujourd’hui. Tu repenseras à l’alerte, mais lorsque tu voudras te renseigner enfin, ton téléphone tombera à plat. La dernière mise à jour qu’il aura installée sans ton consentement aura eu raison de lui. Tu prendras la décision de marcher. Marcher vers la chaleur de ton appartement. Marcher vers les colonnes de fumée inquiétantes. Sur ton chemin, tu entendras des cris lointains, des bruits sourds, des alarmes et des sirènes. C’est à ce moment que tu comprendras que ta journée n’est peut-être pas aussi habituelle que prévu. En tournant le coin d’une rue, tu t’immobiliseras net. Car tu les verras au loin, exaltés. Quelqu’un entrera dans ton champ de vision, un homme à ta droite. Côte à côte, silencieux, vous partagerez un instant de terreur. C’est lui qui s’activera en premier pour t’entraîner vers un commerce où d’autres personnes se seront réfugiées. Tu pourras pas détacher tes yeux de la scène, figée dans la froideur de cette journée d’hiver, bleue et blanche. Un blanc ponctué de rouge. La masse de monde semblera s’étendre sur des kilomètres. Les commerces et les maisons enflammés, les voitures renversées. Tu porteras d’abord ton regard sur tout ce qu’ils auront détruit. Tu t’en voudras lorsque tu entendras, à travers les portes fermées du café où tu t’es réfugiée, le bruit assourdissant des corps qui se déchirent et des cris de détresse qui surgissent de tous les côtés. Tu envisageras naïvement la possibilité de retourner dans la chaleur de ton 2 et demi et de fermer la porte sur l’incompréhensible chaos qui t’entoure. Tu t’imagineras zigzaguer entre les corps ensanglantés, agitant un drapeau blanc que tu aurais rapidement improvisé à l’aide de ton pull crème. Tu te diras que les militaires comprendront que la révolution ne t’intéresse pas. Que t’as aucune envie de prendre parti. Ils réaliseront que t’es que simple citoyenne, aspirante optométriste, et que tout ce que tu désires, c’est une routine réconfortante. Tu comprendras toutefois qu’avec la poignée de citoyens ordinaires qui se collent à toi, tu seras coincée dans une oasis soumise à un chaos mortel. Une étoffe rouge attirera ton regard. À tes côtés, celui qui t’a tirée à l’abri, habillé tout en noir, drapeau rouge à la main. La journée avait pourtant commencé comme toutes les autres. Si seulement ton Iphone 5 se décidait à fonctionner, tu pourrais enfin lire cette maudite alerte.

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