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On voit s’obstiner, chez le poète vieilli, une volonté d’éblouir

vendredi 2 octobre 2020 par Hervé Gasser

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J’avais sept ou huit ans aux obsèques de mon grand-père. On ne m’avait jamais dit ce qu’il faisait dans la vie. Je le demandai à mon père pendant la messe. Il se pencha vers moi et souffla : “Il travaillait au Ministère de la Santé, mais en vrai, il était écrivain”. Aussitôt mon grand-père devint une sorte d’agent double et la cérémonie prit une allure grandiose. La phrase de mon père résonne à chaque fois qu’on m’interroge sur le métier d’écrivain : elle m’évoque une activité plus vraie que les autres, mais secrète.
Mon père étant professeur de français, il hérita de la bibliothèque. Elle comptait entre cinq et sept mille volumes. Les meubles et les cartons numérotés furent livrés par des déménageurs un lundi et le salon encombré nous fut interdit, à mes sœurs et moi, toute la semaine. Le dimanche, après avoir rangé tous les livres, mon père contempla les rayonnages, prit le premier ouvrage en haut à gauche, s’assit dans son fauteuil relax et lut en silence.
Il passait ainsi l’essentiel de ses loisirs. Il lisait les livres en entier, l’un après l’autre, étagère après étagère, colonne après colonne, de haut en bas et de gauche à droite, dans l’ordre exact où ils étaient rangés. Les enfants n’avaient pas le droit d’y toucher. Seulement consentait-il parfois à nous prêter un classique en échange d’un faux livre en carton rigide que ma mère avait bricolé pour chacun d’entre nous et qu’il rangeait à la place du livre emprunté. Quand je quittai la maison pour aller faire mes études, il en était à peu près au tiers. 
Un peu avant trente ans, un éditeur publia mon premier roman et j’allai me pavaner chez mes parents. Les relations entre mon père et moi étaient mauvaises. Je lui reprochais le temps passé devant la bibliothèque plutôt qu’à s’occuper de son fils. Au cours du repas, je demandai si Grand-père avait jamais publié quoi que ce soit. C’était de l’insolence. Je voulais lui signifier que Dieu le père qu’il adorait par l’intermédiaire des livres était un petit fonctionnaire doublé d’un écrivain raté. Mon père resta évasif. Il parla des insuffisances du monde de l’édition, puis ajouta des considérations nébuleuses sur les romans après Proust et la poésie après la Seconde Guerre mondiale. Je l’accusai de défaitisme et d’amertume. Il fit un grand effort pour surmonter sa lassitude, désigna la bibliothèque et répéta : “Elle est là, son œuvre, et c’est autre chose que tes bavardages”. 
Après la mort de mes parents, j’ai racheté à mes sœurs leur part de la bibliothèque. Elle n’a aucune valeur marchande ; mes sœurs m’ont facturé la valeur sentimentale. Les quelques éditions de prix ne suffiraient pas à payer un débarras. Après avoir été stockés quelque temps au sous-sol du pavillon de ma sœur aînée, avec l’imprudence de la bonne volonté, les meubles en bois peint et un peu plus de quatre mille livres sont désormais dans mon salon.
On lit rarement, ou mal, les livres qu’on nous donne. On ne lit vraiment que ceux qu’on achète, par une soudaine et confuse nécessité. Je ne ressentais ni l’envie ni le besoin de lire aucun de ces livres. Mais au mois de juin dernier, tout a changé. La belle soirée se prêtait à l’oisiveté. J’avais lu une critique complaisante et je me laissais aller à l’autosatisfaction en rêvassant devant la bibliothèque.
J’ai sorti par hasard L’Œil vivant de Jean Starobinski. Page 59, une main soigneuse avait souligné, au stylo bille bleu : « On voit s’obstiner, chez le poète vieilli, une volonté d’éblouir ». Puis, quinze lignes plus bas, dans une citation du Menteur de Corneille, l’article défini « les ». J’ai tout compris, en un instant, et je ne crois pas avoir éprouvé de joie aussi forte dans ma vie. J’ai feuilleté le reste avec frénésie. Page 194, au milieu de l’essai sur Stendhal, j’ai trouvé soulignés les mots « happy few » et page 232, « Il veut ».

On voit s’obstiner, chez le poète vieilli, une volonté d’éblouir les happy few. Il veut

Il veut... quoi ?
J’ai aussitôt pris le livre qui suivait Starobinski sur l’étagère (La petite « Piggle » de D. W. Winnicott). Le même trait bleu méticuleux soulignait des bribes de phrases, des mots et des ponctuations. Mais ni les premiers mots soulignés (« Qu’est-ce que c’est ? » p. 39), ni aucun autre du livre ne permettaient de compléter il veut. J’ai passé le reste de la soirée et une partie de la nuit à éplucher la bibliothèque dans un état inédit d’espoir et de désespoir.
Je n’ai pas trouvé la suite de cette phrase. Ou plutôt, j’ai trouvé des milliers de suites possibles. Tous les livres contiennent des traits bleus. Certains beaucoup, d’autres peu. La Symphonie Pastorale d’André Gide en a presque à chaque page. L’Anthologie de la poésie française chez Larousse n’en a qu’un (« qui », p. 117). 
Mon grand-père avait écrit un livre dans les livres. Et mon père l’avait lu, livre après livre, phrase après phrase, mot après mot. Et la bibliothèque est maintenant dans le désordre.
J’ai appelé ma sœur aînée le lendemain matin. Elle m’a confirmé que des tris avaient été faits, que des cartons abîmés de livres usagés avaient fini à la déchetterie et qu’aucune consigne n’avait été donnée aux déménageurs quant au respect d’un ordre quelconque. Je n’ai pas retenu ma colère. Elle m’a remis à ma place en rappelant mes diatribes contre la bibliophilie de mon père.
Il va de soi que je n’écris plus. Je passe mon temps à mettre en ordre la bibliothèque. J’ai figé l’état actuel avec un appareil photo, en espérant que des groupes de livres sont restés mécaniquement les uns à côtés des autres malgré les emballages et les déballages. J’ai aussi entrepris de collationner les mots soulignés sur ordinateur avec les références de chacun. L’analyse du temps des verbes indique un roman. La fréquence du pronom il suggère que le personnage principal est un homme. J’ai des raisons de penser que le style a une dimension poétique, à moins que mes associations forment des images étonnantes. Trouver une majuscule ou un point est un motif de satisfaction : des balises dans l’océan. Un algorithme saura peut-être mettre en ordre ces fragments. Mais, à vrai dire, je me demande si l’assemblage est suffisant. Un mot trouvé chez, mettons, Flaubert ou Bernanos, peut-il être remplacé par le même mot chez Bergson ou dans une biographie de Gambetta ? Peut-on vraiment substituer le déterminant possessif ses souligné chez Villon, par un ses trouvé chez Rimbaud ou Desnos ? Il faut peut-être lire les livres en entier, comme mon père, pour apprécier chaque mot avec sa source.
Parfois j’écris des lettres à ma sœur cadette, qui ne me parle plus, où je la supplie de partager ses souvenirs de la bibliothèque malgré les rancœurs familiales. Ma sœur aînée m’aide, mais elle a une famille et doit encore travailler pour vivre. Elle a récemment retrouvé un portrait de notre père en train de lire, où l’on distingue en arrière-plan un demi-mètre linéaire de la bibliothèque. C’est assez flou, mais nous avons reconstitué un ordre possible pour huit ouvrages autour d’un livre sur l’art chinois dont la tranche est bien reconnaissable. Il en a surgi un paragraphe incomplet mais sensé, et plutôt réussi. 

Lyon, janvier 2020
 


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