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On vole un enfant

lundi 8 août 2016 par Emmanuelle Sapin

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Rarissime : ce texte a fait l’unanimité du Comité de lecture : 6 oui sans restriction.

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2016

Le jour de l’annonciation, j’ai volé un enfant dans une maternité. Je suis devenue mère en commettant un crime.
Ce 25 mars, les arbres du parc de l’hôpital contenaient à grand peine leurs bourgeons. Épinglés, irréels, au bout des branches des tilleuls, ils mouchetaient les bâtisses en briques de l’hôpital d’un vert premier âge. Á la naissance du printemps, nous étions.

J’y avais droit, un enfant m’était promis ; on m’avait prophétisé un enfant, j’avais bu ce discours jusqu’à la lie, comme une fanatique, en adoration devant le dieu fertilité. J’avais accepté tous les sacrifices, les injections d’hormones, les prélèvements d’ovules, les inséminations artificielles, les tests, les mesures, les calibrages, les protocoles, toute cette cohorte de mots métalliques, froids au dire, abrasifs.
Mes enfants, liquides pour l’éternité, créés à même la paillasse, in vitro ˗ prisonniers d’une langue morte, vestiges d’avant la vie ˗ : implantables, ont-ils décidé ; mon utérus faisant défaut, une cavité mal agencée, mauvaise mère. Fragments de vie et de mort. Immergés dans un linceul de glace pour cinq ans avec des centaines d’autres désirs d’enfant. Coulée froide qui me brûle encore.
J’ai croisé la mère. Elle est sortie de sa chambre, s’est dirigée vers les douches. Son corps, grave encore, pas tout à fait délivré, à jamais peut-être, de l’enfançon, mais rassasié, pour un temps au moins. Une présence saturante ; glissant de ce pas rasséréné de celle qui s’est taillé sa part d’éternité. Moi, comme un vibrato lointain, une note assourdie. Elle logeait dans l’aile des accouchées, des ventres repus, des mères pleines et assouvies. En face, l’aile des ventres secs, tendus de peaux blêmes, sans l’empreinte des chairs gavées d’hormones. L’aile des stériles, des infertiles, des taries avant d’avoir donné, leur douleur crissant sous leurs petits pas impuissants. Je connaissais bien l’alignement des portes closes, des chambres muettes, d’autres peuplées par les sons criards de la télévision. J’y avais séjourné plusieurs fois. Je m’étais aventurée une fois au début du couloir desservant les chambres des accouchées, pour humer les odeurs entrelacées de lait maternel, de lait de toilette, de vapeurs confuses et moelleuses. J’étais allée surprendre les mouvements tamisés des formes derrière le verre cathédrale des portes. Ça s’éparpillait en couleurs ciel et suaves, en paroles ouatées et vagissements énigmatiques.

J’ai ouvert la porte de sa chambre sans y croire. Il n’y aurait peut-être pas de bébé, j’étais transie de peur. S’il n’avait pas pris, pas tenu, ne s’était pas accroché aux parois visqueuses et capitonnées du ventre de sa génitrice ? Avait peut-être rejoint la cohorte des malchanceux tués dans l’œuf. Embryons de rien. Le bébé était dans son berceau transparent, absolument immobile et seul. Ou alors offert ? Une petite masse compacte, sans visage, mais présente au-delà du réel. J’ai saisi l’offrande. Écartelée entre une joie extatique et une frayeur absolue. J’ai franchi la porte de la chambre, avec ce bébé extrait d’une autre. Je le tenais contre moi mais je ne savais pas dans quelle région de mon corps il logeait, comme si mon ventre avait déjà jeté autour de lui un linceul de peau limoneuse pour me le soustraire et le façonner, l’usiner, comme une pièce d’orfèvrerie. J’ai traversé le couloir jusqu’à la sortie : je ne sentais rien d’autre que le battement de mon ventre, en pulsations sourdes, assénées par mon cœur commotionné. J’avais peur que le scandale qui chavirait mes entrailles ne réveille le nourrisson. Dans ce couloir beige, tendu de lumière tendre, je l’acheminais vers mes origines. À l’abri du choc des gamètes, du chaos insensé des corps qui se reproduisent.

Je l’ai immédiatement blotti dans mon cou pour le respirer, fondre sa peau irréelle contre la mienne ; je voulais faire corps avec lui, l’assimiler, le faire mien par capillarité. Sa douceur impensable, au-delà de mes sens presque, un pur nectar. Il vivait sans en avoir l’air ; la vie lui venait naturellement, sans efforts, sans bruyantes et répugnantes manifestations. Il la connaissait déjà par cœur, il y avait infusé pendant neuf mois. J’aimais ça, cette vie dans l’esquisse. Ça me changeait de l’aveuglant reflet de mes entrailles qui m’offraient un spectacle lunaire, sous l’injonction de la sonde, cratères et remugles non identifiés. Moi, cette masse fibreuse tantôt ombreuse tantôt crayeuse, comme barbouillée par une main rageuse ou malhabile.
Dans la voiture, je lui ai enlevé son bracelet de naissance. Je n’ai pas lu son prénom. C’est moi qui le lui donnerais plus tard. Il était mon enfant à venir. Je ne savais même pas si c’était une fille ou un garçon, je ne voulais pas le savoir encore, il me fallait le temps de le rencontrer. Je l’ai installé dans le siège auto que j’avais acheté quelques années auparavant, quand mon désir d’enfant cherchait un moyen d’exister. Je passais alors des heures dans les magasins de puériculture. La présence irréfutable de ces accessoires rutilants, massifs, des avatars de la procréation, pleins de bébés à venir, faisait contrepoids à l’absence. Je les scrutais un à un, comparant longuement leurs atouts, caressant les tissus, jouant avec les fermetures, les clips, les glissières. Je me gavais du son charnu des boutons pression neufs, du moelleux débilitant des velours, des éponges, des cotons. J’étais gagnée par une joie hystérique, quelque chose prenait aussi solide qu’un ciment sec.

J’ai arrêté la voiture dans un chemin à l’écart. Le printemps ici aussi forcissait à vue d’œil. Des échanges secrets lui donnaient vie : poudres, pollens, insectes échafaudaient leur plan d’emprise sur l’hiver vieillissant. Tout ce que la nature avait tenu à l’abri était réquisitionné, mis au pas, quoi qu’il en coûte. Les branches étaient grosses de bourgeons, prêtes à sombrer dans un vert éphémère. La lumière prenait une teinte acidulée, virulente : elle devait porter la bonne nouvelle, la résurrection attendue et redoutée. Elle puisait dans ses ultimes ressources pour répondre à l’effort de vie. Ça se passait au-delà du pare-brise.
À l’intérieur de la voiture, j’incubais avec mon enfant-volé. Les vitres se couvraient lentement d’une buée dont les membranes ont fini par se rejoindre au centre. Clos en l’œuf. Autour de la voiture, comme un corps étranger autour duquel les chairs vives proliféraient pour l’absorber, l’annuler, tous, volatiles, insectes rampant, volant, grouillant, furetant, travaillaient frénétiquement.
J’avais chaud. Dans mon dos, sur la banquette arrière, le bébé devait être là. Je n’entendais rien, pas le moindre frémissement. J’aurais pu l’ignorer, et continuer de vivre comme si je n’avais pas d’enfant. Quand la buée, notre buée, s’est refermée sur nous, voilant délicatement le monde, je suis venue m’asseoir à côté de lui. J’ai regardé son visage, un visage d’humain indéfini et présent. Un inventaire fugace des visages de l’espèce et le sien en surimpression, timide esquisse. Yeux, nez, bouche : aucun ne semblait encore avoir pris acte de son existence et de ses fonctions ; il régnait sur ce visage un grand silence, un calme d’eaux inviolées. Je me suis penchée vers lui pour saisir son souffle ; au bout de quelques secondes, j’ai senti une pastille tiède se former sur ma joue. Une palpitation lente et douce. C’était sa première adresse. Je ne saurais jamais rien de l’onde fabuleuse qui, disaient-elles toutes, parcourt un ventre ensemencé de trois mois mais j’avais, moi, sa respiration menue et régulière sur ma peau. Je n’osais pourtant pas le prendre dans mes bras. Il devenait doucement mon enfant ; il naissait en moi par petites touches, par allusions. Ses froncements de sourcils, les sursauts batailleurs de ses bras ̶ comme s’il s’extrayait ainsi de ce néant dont il était frais émoulu et qui l’attirait encore à lui ̶ s’adressaient enfin à moi, à qui d’autre dans cette voiture. La moiteur épaississait ; je sentais l’air tiédir mes narines et ma gorge glisser liquide dans mes poumons. La sueur dévalait dans mon dos, s’immisçait entre mes seins, coulait son chemin jusqu’à mes fesses et mon pubis. Cette touffeur nous baignait, nous rassemblait. Le printemps et son soleil acidulé nous faisaient naître l’un à l’autre en douceur. J’ai commencé à m’inquiéter pour la santé du petit. Il fallait qu’il respire un air vif. J’ai décidé de baisser un peu une vitre. Une expiration limpide a coulé dans la voiture. J’allais reprendre ma place auprès du bébé quand j’ai entendu un cri, un seul hurlement hémorragique. Il avait la voix de tous les nouveau-nés, éraillée et impérieuse. J’étais sonnée. Je ne me suis pas retournée, j’avais peur de croiser son regard. Je ne savais plus rien, ni son désir, ni le mien. J’aurais voulu que ce petit tout juste né soit passé de mon ventre à mon sexe et ait été recueilli par les mains émues d’une sage-femme, qu’elle me l’offre tremblant, sidéré, que nous partagions lui et moi, le temps d’un rien, de nos peaux rejointes, cet état d’intense reconnaissance, en-deçà des mots, puis un temps après, sans mesure, qu’on nous sépare et qu’advienne l’amour et peut-être aussi les larmes. Mais dans cette voiture plantée dans une campagne occupée ailleurs, il avait un temps d’avance sur moi, il avait déjà accompli sa besogne de petit être à aimer. Moi, je n’avais eu le temps de rien. L’enfant m’était arrivé par effraction. Je ne reconnaissais pas ces pleurs, j’étais tétanisée, moins mère que jamais. Il continuait de hurler et je restais muette. Je n’avais pas pu le nommer, comment aurais-je pu le porter dans mes mots, qu’il repose en ma voix ? J’ai réalisé soudainement que j’allais le tuer si je le gardais captif de mon silence infertile. J’ai repris ma place au volant et j’ai démarré la voiture. J’ai avancé sur le chemin cahoteux, le regard emmêlé dans le fouillis des voies ouvertes incessamment par les millions d’insectes besogneux. Puis j’ai rejoint la route, et le soleil maintenant dans notre dos nous poussait dans l’ombre entonnée doucement par la fin d’après-midi. Le bébé pleurait encore d’une voix tenue, comme inusable. Au bout d’un moment, j’ai entendu ses sanglots couler vers moi, céder à la plainte pour m’entraîner avec eux. J’ai accéléré, forcé la ville qui résistait. Je suis arrivée à l’entrée de l’hôpital où j’avais enlevé le bébé, devant la barrière du poste de surveillance. Qu’allais-je dire au garde pour qu’il me laisse entrer ? Les cris du bébé ont répondu à ma place. Sans hésiter, il a ouvert la barrière, convaincu d’une urgence.
J’ai garé la voiture devant les urgences maternité, baissé les vitres de la voiture, je suis sortie et me suis mise à courir. Tous les bâtiments de l’hôpital étaient abandonnés à l’ombre opaline du soir naissant. Je me suis enveloppée dans cette gaze protectrice et j’ai continué ma course, la respiration bouchée par mes sanglots. Je n’ai croisé qu’un personnel de l’hôpital, une blouse blanche pressée qui ne s’est pas intéressée à moi.
Je n’avais pas réussi à être mère, même quelques heures, même d’un nourrisson inoffensif. Je l’avais rendu parce que je ne pouvais pas lui parler, le nommer, l’entendre, je ne pouvais que le soigner comme une chatte son chaton ; je ne l’avais pas couvé, pas vraiment désiré, lui, ce petit bout de chair hors de mon histoire. Ce n’était pas lui qui m’avait manqué toutes ces années, pas lui cet enfant qui avait fait son nid dans mes rêves, lui que j’imaginais s’étendre en moi, repoussant mes limites, m’annexant pour faire vie, confondant alors mon cœur et le sien.

Décembre finissant enfante des jours durcis, sous leur glacis blanchâtre. Tournée vers elle-même, la végétation endolorie, intouchable, affiche son désœuvrement. Rien ne l’anime, aucune étreinte, aucune échappée vers le ciel. Tout s’épuise à s’éviter : les oiseaux volent seuls, les arbres sont hérissés, l’air tranchant. C’est la terre qui semble tout avaler, dans une brutalité incolore et inodore. Une lente et méthodique déconstruction du vivant.
J’ai reçu ce matin un courrier de l’hôpital. Le service d’Assistance Médicale à la Procréation me demande ce que je veux faire de mes embryons congelés non transférés. Ils sont trois à attendre un destin dans des eaux caillées. J’ai le choix de les détruire, les offrir à un couple infertile ou à la recherche médicale. Dans tous les cas, je vais devoir les abandonner. Je voudrais les laisser flotter mes bébés, figés éternellement à J plus un, absents du temps. Dans mon ventre, cette douleur qui me sangle. Elle est bien arrimée, elle, pas de risque qu’elle se décroche. C’est tout ce qui me reste de cette aventure désastreuse. Un avatar.
J’ai décidé de leur donner vie. Je vais les unir à de parfaits inconnus, sans garantie de futur, et même d’amour. Et moi je n’aurai que le souvenir de mon désir d’être mère.

Un 25 mars, autre. L’avancée des jours n’est enfin plus grippée par le gel. Sous la lumière enrobante du matin, je marche dans la ville. Avec moi ce désir d’enfant obsédant comme une ritournelle ; j’en croise des dizaines dont les visages portent tous la trace de mon désir. Une part de moi infime a été reversée à l’espèce humaine, a pris vie quelque part dans ces petits corps généreux. Ils défilent sous mes yeux et ne cesseront plus.


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