RESEAU DE LA NOUVELLE et des formes courtes

Peach, pas bouger.

samedi 30 mai 2026 par Swan Leschi

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2026

Peach, pas bouger.

Cela faisait environ un an que je tentais d’éduquer mon chien à devenir un parfait compagnon de canapé. Ma femme l’avait acheté pour pratiquer la course à pied, l’amener au bureau ou jouer au frisbee. Les ambitions étaient belles et prometteuses, mais pour ma part je misais surtout sur une éducation canapé‑croquettes saupoudrée de paresse. Je pense que l’équilibre est un tout dans la vie. Ma femme jouait au frisbee avec notre Peach nationale pendant que je végétais. Puis, quand elle revenait, j’entraînais le chien à roupiller sur le coussin. La boucle était bouclée et l’équilibre était à mon avantage. Néanmoins, la vie n’est pas un conte de fées et j’étais implicitement de corvée de sortie, le soir et le midi. J’avais quelques soucis dans ma vie, à savoir mon travail qui me déplaisait, ce que j’allais manger le soir et, de façon plus prosaïque, les éternelles questions d’un trentenaire : enfants, maison, perte de cheveux. Tout comme mes cheveux, les enfants manquaient à l’appel.

Peach, pas bouger.

Les joies du télétravail me permettaient de rester dans ce que j’aimais appeler mon triplex (il s’agissait en réalité d’une petite maison sur trois niveaux de 30 m²) - trois jours par semaine - mais jamais le vendredi ni le lundi - adieu donc les week‑ends prolongés en Normandie. Le sacrifice corporate.
Nous étions donc mardi et j’étais encore sonné suite au trop‑plein de Calvados consommé le week‑end précédent dans la maison familiale en Normandie.
« À ce soir Hugo, je pars, j’ai donné à manger à Peach », et la porte claqua. Ma femme venait de partir courageusement au travail. Il était 8 h 30. Le champ était libre pour dormir juste quelques minutes de plus.
La langue de Peach me tira du sommeil aux alentours de 10 h, ce qui, avec le recul, était un manque de chance inouï, car même le week‑end, je ne dormais que rarement après 8 h 00. Ce fut aussi mon téléphone portable affichant « Maman » qui me réveilla en concomitance de Peach. Je ne pris pas l’appel.
La rue était bruyante. Ayant la joie de faire un métier hautement utile pour la société, à savoir réaliser des présentations PowerPoint et aligner des cases de plusieurs couleurs, je venais de m’installer en urgence à mon bureau en robe de chambre afin de me connecter à une réunion pour laquelle j’avais déjà 5 minutes de retard. Le soulagement fut tout aussi intense que lorsque ma voiture avait passé le contrôle technique en automne dernier : personne n’était connecté, j’étais donc le premier ! Ce n’est pas pour rien que j’avais été promu : même en retard, j’étais le meneur.
Néanmoins, concernant mon équipe, c’était un peu différent : tout le monde était hors ligne. Bon, mon retard avait visiblement été sauvé par une panne de serveur mondiale. Premier quand même, et l’élu de surcroît.
Je m’étais connecté à la réunion, personne d’autre ne s’était pointé. Mission accomplie. Il était temps d’aller me faire un café et de sortir Peach dans le jardin. Ensuite, je passerais l’aspirateur afin d’évacuer les poils de Peach qui tombaient, inévitablement, par paquets.
La rue était quand même sacrément bruyante.

« Bon Peach, tu as de la chance, aujourd’hui on va faire une petite balade dans le quartier pour voir toute cette agitation et raconter ça à maman ce soir. »
C’est donc en robe de chambre et dents non lavées par fainéantise le matin que je sortis de chez moi avec Peach.
C’est avec surprise que je découvris des embouteillages en bas de chez moi ainsi qu’une forte agitation. Des gens couraient et certaines voitures étaient vides.
J’habitais dans une petite ville de banlieue pavillonnaire et le trafic routier était usuellement relativement calme. À ma connaissance, il n’y avait que deux causes pouvant entraîner une telle surcharge : le télétravail interdit marquant un retour au bureau pour l’ensemble des autres forces vives de la nation ou un accident impliquant des vélos cargos et des Tesla. Mais je n’expliquais pas le comportement erratique de certaines personnes dans la rue, ni les véhicules vides (franchement, c’était risqué).
Je voulus prendre une vidéo de toute cette agitation (ce n’est pas tous les jours que j’ai du potin près de chez moi !) mais en mettant la main dans la poche de ma robe de chambre, je me rendis compte que je n’avais pas mon téléphone. Bon, tant pis pour les potins, je rentrai chez moi, près du feu que ma femme avait préparé ce matin - malgré mes consignes d’économie sur les bûches.
Soudain, une vive explosion retentit. Puis une autre. J’aimerais dire que j’ai vu une énorme boule de feu monter dans le ciel et que j’ai senti la chaleur me lécher les joues, mais je n’entendis que deux explosions. Les explosions, c’est similaire à un coup de pistolet. On ne connaît pas mais on reconnaît.
L’avantage quand il y a du monde, c’est que Peach ne saute pas sur les gens et ne tire pas sur la laisse. Je crois que l’on appelle ça le trop‑plein d’émotions : l’animal, submergé d’excitation et d’odeurs, n’arrive plus à gérer et passe en pilotage automatique. Curieusement, le bruit de l’explosion ne l’a pas fait tressauter. En y repensant, le sens des priorités canin est radicalement différent : je ne pouvais pas sortir la poubelle sans que Peach n’aboie ou ne saute de partout, mais visiblement il n’y avait pas de sujet majeur avec les explosions. Tant mieux, car des explosions, il y en aurait d’autres.
En revanche, dans cette situation, le désavantage résidait surtout pour moi : je venais d’acheter une maison un demi‑million d’euros et des explosions se produisaient en bas de chez moi ? Le prix au mètre carré allait donc s’effondrer ? Avec un peu de chance, ce n’était que des conduites de gaz et rien de très négatif. Cependant, j’étais chauffé au gaz. Bon. On verra bien, me dis‑je.
J’étais une personne pragmatique. Il me fallait rentrer chez moi pour couper la chaudière. Que la maison du voisin (pas celle qui est mitoyenne) explose à cause du gaz, c’est une chose, mais pas la mienne. J’avais déjà du mal à me faire rembourser un dégât des eaux, alors l’explosion du triplex serait compliquée.
Je courus pour rentrer, à trois cents mètres.

J’allumai la télévision et j’allai prendre mon téléphone pour regarder sur Internet si d’aimables personnes avaient relayé cette information. Cela ne pouvait pas passer inaperçu, j’étais en Île‑de‑France quand même, près de la Défense, près des autres cadres.
Finalement, à peine voulus-je aller chercher mon téléphone que la télévision envoyait un message inquiétant.
« Vous avez 60 minutes pour vous mettre à l’abri, l’astéroïde frappera d’ici une heure. Allez le plus profondément possible, prenez de l’eau, nourriture, lampe torche. Référez-vous au compte à rebours indicatif ».
Compte à rebours indicatif. Peur d’un procès si le caillou tapait avant ?
Le compte à rebours affichait 11 minutes.
Pas plus d’informations que ça.
J’ai compris à ce moment précis que tous les flashs spéciaux ayant surgi au cours de ma petite vie de téléspectateur n’étaient peut‑être pas si importants. À la différence des flashs aux bandeaux rouges avec une écriture en gras et police Calibri 24 (je vous l’ai dit, je suis expert PowerPoint), ce flash‑là était précaire. Il s’agissait d’un présentateur inconnu, en tee‑shirt, mal rasé. Le bandeau était sur fond blanc, une police Arial. Bref, ce flash avait été fait à la va‑vite par un type pressé de se réfugier pendant que tout le monde s’était visiblement barré. Merci à lui, les collègues absents de la réunion n’ont pas eu cette délicatesse.
Un astéroïde était un astre que l’on détectait des auparavant, même lorsque ce dernier se manifestait de nulle part. Je compris donc pourquoi depuis une dizaine d’années nous pouvions tous emprunter, ou pourquoi les écologistes s’étaient relâchés. Tout semblait plus facile et moins contraignant. La réalité, c’est qu’ils avaient dû essayer de détourner l’astéroïde, qu’ils n’avaient visiblement pas réussi.
Je faisais partie des 99 % de la population qui allaient être du mauvais côté de la barrière. Les 1 % avaient lâché les manettes depuis longtemps et s’en foutaient. Ma maison à 500 000 € ne servirait probablement plus à grand‑chose, mais son crédit non plus, remarque. Gagnant‑gagnant. Perdant‑perdant.
11 minutes. J’avais donc 50 minutes de retard sur un événement que je ne connaissais pas. La réunion fantôme s’expliquait, les voitures vides aussi, les gens courant de partout également. J’étais le premier sur ma réunion mais probablement le dernier à appeler sa famille et sa femme.
Je pris mon téléphone : 41 appels en absence. 20 appels de ma mère, 20 appels de ma femme. La concurrence des femmes de l’homme, même dans l’apocalypse. Le dernier appel, catégorisé comme spam, avec une brève description textuelle retranscrite sur mon répondeur. Pas de répit pour me proposer une nouvelle offre énergétique en cette fin du monde.
Ma femme était au boulot. Je l’appelai. Aucune réponse, ça ne sonnait même pas. Pas franchement étonnant vu le contexte.
La télévision affichait maintenant 8 minutes et 30 secondes restantes.
Je décidai d’appeler ma femme. J’appellerai ma mère après.
Elle décrocha. Je lui dis qu’elle devait se mettre à l’abri dans une cave. Elle était en pleurs et demandait pourquoi je ne l’avais pas rappelée. Même durant cette fin du monde je ne voulais pas assumer cette grasse matinée de cadre. « J’étais occupé sur un truc, je n’ai rien vu. »
Au ton de sa voix et à entendre les explosions en fond, je compris la gravité de la situation, comme si tout ce que j’avais vu jusque‑là était irréel. Ce fut un choc. Le « je vais mourir » devenait vrai. Ce n’était plus une blague ou une simple panne mondiale un peu excitante.
« T’es où ? Tu es à l’abri ? »
« On est au sous-sol de l’immeuble avec les filles du bureau, on attend, c’est une horreur, des gens essaient de rentrer, on a dû bloquer la porte. »
« Ça va ici, c’est relativement calme, pourquoi tu n’es pas rentrée ? »
« Pourquoi tu n’es pas venu ? »
« Écoute, reste à l’abri, ne fais confiance à personne, même les filles. Reste où tu es, je vais venir te chercher, après. »
« …Je ne pense pas que ces conseils serviront… »
« … »
« On a eu notre temps. »
« On aurait pu mieux faire j’imagine. »
« On a fait au mieux. »
« Peach a encore mangé une éponge ce matin avant que je me lève. »
Elle rigola et ajouta « Promis on ira en acheter ce week-end »
Je lui promis de la rappeler dès que je serais à l’abri - et que je viendrais la chercher après.
7 minutes.
Il restait Peach, qui semblait chamboulée. On m’avait dit que les animaux avaient ressenti le tsunami en Thaïlande de 2004 avant qu’il n’arrive sur les côtes. C’était sûrement la même chose.
En la regardant, je compris que Peach était le seul être vivant que je pouvais et surtout devais sauver. Peach représentait à la fois mes amis qui donnaient de la nourriture de façon plus ou moins discrète à table, ma femme (c’était son choix !) et mes parents qui la gardaient quand nous étions en vacances. Elle représentait même la femme de ménage qui enlevait ses poils de l’aspirateur.
Elle était debout à me regarder. Toutes les personnes qui m’aimaient me regardaient.
Il restait 6 minutes et 30 secondes - les conduites de gaz continuaient à exploser dehors. Le temps filait vite. La proximité de l’astéroïde avec la Terre devait engendrer tous ces événements.
Quelques minutes ne me permettaient pas d’aller bien loin, surtout avec un chien qui irait peut‑être renifler en toute inconscience les traces de pipi de ses pairs. Néanmoins, et j’en remercie les architectes des années trente, je disposais de deux caves, dont une totalement enterrée.
Mon téléphone vibrait et affichait encore le numéro de ma mère. « Pas maintenant maman, je suis occupé, merde ».
Je pris des bouteilles d’eau que je balançai dans mon nouvel abri de fortune. Je pris des piles. Un couteau suisse. Des sardines. J’étais absolument désorganisé. Je fis des allers‑retours entre les placards pour prendre de la nourriture sèche, fraîche, des outils plus ou moins utiles, un oreiller, des médicaments. Je manquai de chuter dans l’escalier.
Je descendis à la cave.
L’endroit ne disposait que d’une vieille porte sans encadrement, autrement dit : l’air passait. Je compris donc assez rapidement que je n’avais pas trop le choix que de combler l’encadrement. Ce furent donc les draps en gaze de coton qui allaient servir à cette tâche. En les mettant, je tombai par terre, le cul humide de terre battue détrempée. Évidemment, rien ne tenait. Et puis, l’air passerait dans tous les cas. J’étais là, par terre, dans mon sous-sol, à regarder ce drap à 200 € qui pendait dans le vide.
Le réalisme me frappa de façon plus abrupte que lorsque j’étais au téléphone avec ma femme.
Ma crypte de survie n’était que partiellement enterrée, on voyait même le soleil à travers la porte. Elle ne faisait que quatre ou cinq mètres carrés.
Je n’avais que quelques litres d’eau tout au plus, et des boîtes de sardines. Je n’avais même pas de quoi nourrir Peach. Si je survivais à l’impact (était‑ce un impact ? Une onde ?), je ne pourrais de toute façon pas tenir bien longtemps : je serais obligé de remonter. Est‑ce que je serais irradié ? Comment serait l’air dehors ? Le bandeau affichait toujours l’impact d’ici 2 minutes. Je pensai à mon frère qui skiait dans les Alpes. Son plus gros problème devait être actuellement de descendre la piste noire sans se fracturer la cheville. C’était donc cela ce qu’on appelle l’énergie du désespoir ?
Des dizaines de milliers d’années d’existence pour l’être humain, et moi, qui, à trente-cinq ans, allais visiblement mourir en février entre la réunion du lundi et mon week‑end de Saint‑Valentin en Normandie. Tout ceci était si réel, si dense et si violent. Morose.
Je pris la fuite, peut‑être plus rapidement que si je fuyais l’astéroïde fonçant droit vers moi.
Il était trop tard pour appeler ma mère. Elle comprendrait. J’avais Peach de toute façon, c’était ma multiprise sentimentale qui me connectait avec tous mes êtres chers. Peach rattrapait mes trop nombreux moments d’égarement sentimental.
Je m’assis sur mon canapé. « Allez Peach, viens. »

Au bout du compte, j’étais près de Peach, qui représentait dans ces derniers instants tout ce que j’avais toujours aimé. Elle sauta sur le canapé et se roula en boule contre moi. Je pris une photo de nous deux que j’envoyai à ma femme. Le message apparut comme «  Lu  ».
« … » elle écrivait une réponse.
« Je crois que l’on se verra vraiment après, tous ensemble. »

Je serrai Peach en pleurant et sentis l’onde de choc.


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