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Pince-moi

lundi 15 mars 2021 par Lilian Devigne

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Robinson venait de remettre une pièce à son filet. Seul sur son île depuis des années, faute d’humains à quereller et à maudire, il en était venu à détester ces gros crabes noirs et velus qui semblaient prendre un malin plaisir à détruire les mailles de son filet ; précieux filet, en lianes tressées et en crin de chèvres sauvages, qu’il s’était fabriqué au prix d’une infinie patience, la nature ne lui ayant pas accordé les doigts agiles d’une couturière. Enfin, après cette dernière retouche, il put mettre le cap vers la plage qui se situait sur le versant sud de l’île, préservée des requins par une épaisse barrière de corail.
Lorsqu’il découvrit l’empreinte, Robinson ne parvint pas à s’empêcher de déverser un torrent de larmes. Il s’était juré pourtant, depuis la mort de son vieux chien Toby, qu’il ne se laisserait plus aller aux épanchements trop ostentatoires. Il avait fini par se dire que Dieu le jugerait comme tous les hommes, et pour cela, il avait décidé d’affronter les épreuves avec stoïcisme et résignation. Mais le choc fut trop rude.
Après s’être essuyé les yeux qui ne lui laissaient plus voir qu’une silhouette brumeuse sur le sable, Robinson se rendit à l’évidence : il n’était plus seul sur son île. Cette empreinte parfaite sur le sable mouillé ne permettait pas le doute. Ce n’était pas une empreinte de pied que l’on aurait pu confondre avec le renfoncement provoqué par le poids d’une mouette ou d’un autre oiseau, ni cette marque imprécise, mille fois rencontrée, où l’on croit deviner la trace d’un postérieur. Le vestige cette fois était net et précis comme les lignes du Christ sur le Saint Suaire. À l’évidence, une femme s’était couchée là, sur la plage, et s’était appuyée sur le sol si fort et si longtemps que le sable mou en avait gardé l’étreinte.

Le souvenir de ce corps était beau. On distinguait nettement la partie supérieure du torse nu ainsi que les genoux qui s’étaient enfoncés en profondeur, comme si la belle s’était étendue sur le ventre pour lire ou profiter du soleil. Ce qui avait impressionné Robinson, on peut le comprendre après tant d’années de solitude, était les sillons laissés par les seins et le pubis. En examinant le buste, le naufragé avait même pu apercevoir, au fond de l’une des deux excavations, le sommet d’un mamelon que le vent n’avait pas eu le temps de flétrir en y jetant du sable. Robinson se sentit revivre lorsqu’il frôla de la main le sillage ondulé, la délicate empreinte laissée par le mont de Vénus. La grève à cet endroit était chaude et friable. Encore plus fragiles semblaient la traînée de sable, les petites arêtes blondes qu’avait imprimées la toison. Il avait approché son visage de ce sexe et, les yeux fermés, avait humé un délicieux parfum qui n’était autre que l’haleine saline de la mer. Pour l’homme à genoux, c’était une odeur veloutée et salée, un bouquet charmant, enivrant, dont il ne voulait plus se séparer, tant chaque bouffée déclenchait en lui un sentiment de vertige.

Longtemps Robinson resta sous l’emprise de l’empreinte. Étourdi par l’apparition brusque et inespérée, il se demanda, groggy, la signification de ce sceau. Par la force des événements, il était devenu pragmatique, cynique même, reléguant les manifestations prodigieuses au rang de billevesées et de fadaises. Pour lui, ce n’était donc pas à une sirène ou à l’un de ces êtres légendaires venus des mers qu’il avait affaire mais bien à un être de chair et de sang ce qui tenait encore plus de la fantasmagorie. Comment une femme seule et nue de surcroît avait-elle pu s’échouer sur ce rivage ? Où était-elle ? Car il n’y avait aucun indice, traces de pas ou sillage de chaloupe sur le sable, qui permettait de savoir d’où elle était venue et par où elle était partie.

Robinson resta perplexe. Le filet qu’il avait mis des semaines à élaborer pièce par pièce traînait à ses pieds. À coup sûr, le naufragé pensait à une autre pêche, plus miraculeuse celle-ci, plus essentielle aussi puisqu’il s’agissait de trouver l’âme sœur, celle qu’il avait fini par oublier dans son exil forcé et dont le souvenir venait de renaître à la vue de l’empreinte. Plein d’espoir, à l’abri des dunes, l’homme attendit jusqu’au coucher du soleil l’apparition de celle qui avait posé la poitrine sur le sable. Elle n’avait pu disparaître par enchantement. Peut-être était-elle partie visiter l’île qu’elle ne connaissait pas ? Peut-être qu’affamée, elle s’était dirigée vers le bouquet de cocotiers que l’on apercevait à quelques miles, en direction du nord ? Comment le savoir ? En tout cas, la belle devait repasser par-là : Robinson savait par expérience qu’un naufragé revient toujours sur les lieux de son naufrage.
La journée n’avait pas été fructueuse. Fébrile, Robinson avait attendu jusqu’au crépuscule, pour rien. Il avait vu le soleil disparaître sur l’eau, laissant la part belle aux ombres fallacieuses. Dans la pénombre, il avait cru entendre une respiration, celle d’une femme apeurée sans doute car le souffle était court et saccadé, mais il s’était rendu compte au bout d’un moment que l’illusion était produite par le reflux des vagues. Plusieurs fois il avait vu, pendant que la lune perçait les nuages, une silhouette arpenter la plage. Quand il avait voulu s’élancer vers elle, il ne savait plus où courir : l’ombre avait disparu. À l’évidence, la lune et la nuit se jouaient de son impatience, alors il essaya de se détendre. À la fin, il avait fini par somnoler puis par s’endormir à même le sable, d’un sommeil trouble, à moitié délirant, ses rêves brouillant son attente dans un carnaval d’impressions tumultueuses.
Le lendemain, dès son réveil, Robinson alla voir si l’empreinte était toujours là. Il craignait que le vent ait déjà effacé les précieux stigmates de celle qu’il avait guettée la nuit durant. Il ne voulait pas se l’avouer mais au fond, il craignait aussi d’avoir été le jouet d’une hallucination. Il n’ignorait pas à quoi la vie d’ermite l’exposait : au travail, à l’ennui et plus tard, à la folie. C’est pourquoi il retrouva l’empreinte comme on retrouve une amie qu’on croit perdue à jamais. Elle était là, toujours aussi troublante. Elle n’avait pas bougé, si ce n’est le sein gauche qui commençait à s’emplir de sable fin. Un détail qu’il n’avait pas noté la veille excita sa curiosité : ce mamelon gauche justement était beaucoup plus développé que son voisin de droite. Cette anomalie fit sortir la belle de son anonymat. Grâce à cet indice, il allait pénétrer dans son intimité et il avait l’impression qu’il pourrait la reconnaître n’importe où et entre toutes les autres, si bien sûr le hasard lui donnait l’occasion de rencontrer plusieurs demoiselles nues. Il ne fallait pas pour autant vendre trop vite la peau de l’ours. Pour le moment, il n’avait que cette empreinte, ce qui n’était pas rien car elle lui permettait de garder espoir, mais c’était peu puisque, somme toute, il ne connaissait de sa dame que ce masque de sable, un mirage de creux et de bosses qui ne laissait entrevoir d’elle que ce qu’on voulait bien imaginer. Robinson avait besoin de concret, il réclamait une émotion physique et intense. Trop longtemps, pour obtenir sa dose de tendresse, il avait dû compter sur Toby qu’il couvrait de caresses. À la mort du vieux basset, il s’était refermé comme une huître, en surface aussi dur qu’elle, mais au fond de lui crevant de solitude et obligé de compenser ce manque insoutenable par une imagination à toute épreuve.

Les jours suivants, Robinson ratissa l’île méthodiquement. Il avait tout entrepris pour entrer en contact avec celle qu’il avait surnommée sa belle naufragée. Aucune trace n’avait permis de penser qu’une autre personne avait hanté les lieux. Pas la moindre foulée sur le sable ni le plus petit indice d’activité étrangère sur l’île. Le drapeau qu’il avait réparé en haut de la falaise flottait, bien visible, et n’importe qui, s’il se donnait la peine de tourner la tête vers le nord, pourrait l’apercevoir et signaler sa présence. Chaque matin, Robinson se dirigeait du côté de l’empreinte en chantant à tue-tête, il espérait ainsi que la belle l’entendrait et chercherait enfin le contact. Comme il l’avait supposée timide ou apeurée, il avait choisi dans son répertoire les deux ou trois chansons sentimentales qu’il connaissait et il les entonnait de sa plus belle voix. Rien n’y fit. Le seul témoignage de la belle restait cette empreinte qu’il allait visiter régulièrement. Pour qu’elle ne se dégrade pas trop vite, pour la préserver du vent et des intempéries, il lui avait fabriqué une petite clôture en peau de chèvre et pour la protéger des oiseaux, il avait placé en guise de toit le précieux filet de pêche dont il ne se servait plus. Ainsi, par le haut, il pouvait contempler à loisir les reliques de celle qu’il n’avait pas renoncé à trouver.

Ses nuits, depuis la découverte, étaient ponctuées de rêves hallucinants entrecoupés de moments de pur délire. Il ne rêvait plus, comme auparavant, de cannibales à tête de mort festoyant sous une lune de sabbat ni de pêches miraculeuses où son petit filet croulait sous le poisson. Il ne rêvait plus non plus de caravelles blanches, battant pavillon anglais, accostant dans la baie aux crabes avec à bord un détachement de gentlemen venus le ramener à la maison. Ses rêves à présent, tous inspirés par la belle inconnue, étaient beaucoup moins sages. Il y était toujours question d’une femme des îles, bronzée et nue, un sein plus bombé que l’autre, une femme complaisante enfin, pour lui tout seul, et qui ne demandait qu’à assouvir ses moindres caprices. Dans ses visions les moins obscures, elle était à la fois la dame, l’épouse civilisée, dévouée et lascive, et en même temps la sauvageonne, méfiante, défiante, difficile à apprivoiser, vivant par instinct comme une bête farouche. Il arrivait aussi, et c’est là l’un des aspects grotesques de l’imagination, que la belle arbore le faciès des animaux familiers de Robinson. C’est ainsi qu’elle se manifesta avec la tête de Coco, le toucan apprivoisé, avec le museau prognathe de Toby, son fidèle compagnon défunt, avec de longues oreilles poilues comme celles de ses trois bonnes chèvres, et une fois, une seule, avec une tête aplatie et contrefaite, celle d’un crabe répugnant d’où émergeaient deux grosses billes noires et molles qui étaient des yeux.

Durant ces deux dernières semaines, Robinson avait beaucoup maigri, et pour cause, il négligeait son verger. Quant à son potager, il n’y avait pas remis les pieds, obnubilé qu’il était par l’empreinte et par la quête de la mystérieuse inconnue. Il s’était nourri exclusivement de fruits sauvages et de lait de chèvre sans se rappeler que lesdites chèvres avaient elles aussi besoin de nourriture. Un jour, d’ailleurs, l’une d’elles qu’il avait nommée Adélaïde en souvenir d’une aventure galante, devenue trop faible, tomba d’inanition et procura à Robinson de la viande pour une semaine. Si on considère l’attachement que l’homme vouait à ses bêtes avant la découverte, on peut être étonné par un tel crime qui auparavant aurait passé pour du cannibalisme.
Dans sa folie, Robinson, on l’a dit, ne mangeait presque plus, il ne se lavait plus non plus et ne prêtait plus attention à sa tenue. Par un phénomène de vases communicants, toute son énergie était partie ailleurs. Il ne faisait plus d’efforts pour rester le citoyen civilisé qu’il aurait voulu être jusqu’au bout. Il n’agissait plus en homme, n’ayant plus d’habitudes alimentaires ni de vie rythmée par les activités routinières qui l’avaient maintenu au rang d’humain. La seule affaire qui occupait son esprit restait la femme, cette mystérieuse inconnue qui lui avait laissé son empreinte et qu’il ne savait comment trouver, ayant ratissé chaque recoin de l’île, inspecté chaque caverne, visité chaque arbre, soulevé chaque caillou sous lequel elle aurait pu se cacher.

Un matin brumeux, alors qu’il se dirigeait vers l’empreinte pour satisfaire à son nouveau culte, Robinson aperçut au loin sur la plage une espèce de gros galet noir. Il se rendit compte que ce qu’il avait pris pour un minéral était vivant, car la pierre semblait bouger lentement sur elle-même, comme animée de l’intérieur.
S’il chemina, rêveur, en direction de ce rocher insolite qui eût attiré l’attention de toute personne sensée, ce n’était pas par curiosité, Robinson ayant depuis longtemps perdu toute soif de connaissance ; c’était simplement parce qu’il s’était dit que ce caillou avait peut-être un rapport quelconque avec son amour introuvable.

Le choc fut immense. Robinson s’était arrêté sur des pensées agréables mais resta cloué sur place, tant le contraste lui parut saisissant. La chose, mi-insecte mi-crustacé, qui se trémoussait devant lui comme une araignée titubante, le défiait, les pinces dressées dans sa direction, entamant une danse folle, la danse d’une créature claudicante et arachnéenne, une créature aussi éloignée de l’homme par sa nature que la fleur l’est du cactus.
Non seulement le tourteau était d’une taille effrayante, mais en plus, il semblait qu’un tel monstre, velu, noir comme du charbon, absolument repoussant, n’avait nul droit de le déranger si près de l’objet de son culte. Robinson avait même eu un frisson de répulsion en considérant ce monstre hideux : la bête ignoble jurait trop avec l’image de la belle naufragée qui n’avait pas quitté ses pensées. Comment Dieu avait-il pu engendrer une créature aussi disgracieuse ? Quel démon avait arrêté le processus de la création en marche ? La bête ne pouvait inspirer que répugnance et mépris. Et comme par inclination, elle allongeait ses pattes en direction de l’homme resté figé devant elle, hypnotisé sans doute par la danse bancale du crabe. La créature s’était redressée, imitant la démarche humaine. Elle se tenait presque droite, et allongeait ses pattes noires et velues dans une parodie de gigue ou de menuet. Contrefaisant l’invitation galante, la pince gauche semblable à une grosse tenaille qui s’ouvrait et se refermait à deux pouces des mains de Robinson, paraissait offrir sa main gantée pour ouvrir le bal, tandis que l’autre, plus ténue, atrophiée, fulminante, battait la mesure à une cadence infernale. Farandole impossible et fructueux vertige. Un instant, il sembla à Robinson que le monde entier se mettait à tourner autour de lui. Un instant seulement, car l’homme, qui s’était ressaisi, entreprit de regarder le tourteau d’un œil neuf, à croire qu’un voile venait de tomber, mettant à jour la vérité.

Qu’avait-il pu se passer sous ce crâne ? Durant ce bref instant, Robinson n’avait plus bougé comme s’il avait fourni l’un de ces efforts de réflexion exigeant, tant le cheminement des idées parait complexe ou incongru. Il avait dû essayer de rapprocher dans sa mémoire deux images trop éloignées l’une de l’autre pour que la lumière pénètre aussitôt dans l’obscurité de son âme. Alors, lentement, un profond dégoût s’était affiché sur la figure de l’homme qui avait fini par recevoir l’illumination. Vite, Robinson qui s’était perdu dans ses pensées se mit à chercher le crabe pour vérifier si son raisonnement tenait debout. Il aurait voulu avoir tort et même, il se disait encore que sa révélation subite était grotesque puisqu’elle remettait en cause l’existence de celle qui était devenue sa raison de vivre. Seule la bête immonde pouvait lui apporter la réponse qu’il redoutait. Mais où pouvait bien avoir décampé ce satané crabe qui, l’instant d’avant, se tenait juste devant lui ?

La grimace de douleur qui froissa le visage du naufragé était le signe de son éveil. Robinson avait ressenti la morsure comme on reçoit une claque en plein rêve. La grosse pince venait de le saisir au mollet, par derrière, et semblait ne plus vouloir lâcher la chair qui n’avait pas daigné répondre à ses assauts. Par réflexe, pour faire cesser son mal, l’homme lança un coup de pied qui fit rouler le crabe à quelques pas. Quand il se releva, hagard, plus titubant que jamais, l’animal tenta de relever les pinces pour repartir à la charge. Ce fut un fiasco total. La grosse tenaille ne bougea pas d’un pouce, empêtrée qu’elle était dans le sable mouillé. Quant au petit crochet, il battait l’air en signe d’impuissance, et parfois s’acharnait sur le sable qu’il striait de sa colère stérile. C’est à cet instant précis que, dans la tête du naufragé, le dernier voile tomba, mettant à nu l’horrible vérité.

De sa lunette, un observateur extérieur eût alors pris Robinson pour un de ces fous à lier, bons pour l’asile. Après avoir réduit en bouilli le crabe en sautant dessus à pieds joints, après l’avoir ratatiné, mis en pièces, ce qui n’était pas sans risques vu la taille de la bête, le naufragé avait couru vers la relique à laquelle il avait fait subir le même sort. Les peaux de chèvres, censées protéger l’empreinte, avaient été dispersées aux quatre vents tandis qu’il piétinait, labourait, retournait rageusement celle-ci comme si, soudain, il avait voulu anéantir jusqu’à la dernière trace de la déesse d’abord adorée. Dans la curée, seul le filet de pêche fut épargné, ce qui, de manière optimiste, laissait espérer que Robinson n’avait pas perdu toute sa raison. D’ailleurs, après cette crise de démence, il l’avait plié avec soin et rejeté sur l’épaule comme il avait l’habitude de le faire quand il allait à la pêche.
Il revint ensuite sur ses pas à l’endroit où gisaient les restes du crabe. D’un coup d’œil, il parcourut la plage. Il y avait çà et là, autour de la dépouille éventrée, des empreintes similaires à celle qu’il avait longtemps idolâtrée. Il jeta un regard sur le crabe, il n’en restait rien. La carapace brisée était en partie ensevelie sous le sable. Seules deux pinces noires émergeaient du monticule, comme une croix sur une tombe, deux pinces sinistres, toujours menaçantes, dont la plus haute semblait l’ombre agrandie de la plus mince, deux pinces bien réelles désormais inaptes à jouer avec l’imaginaire du pauvre naufragé. Sous cette croix, dans cette fosse commune, indissociables, gisaient les restes de la bête et le fantôme de la belle qu’il n’avait jamais connue qu’en rêve. Son fol espoir était enseveli avec le monstre qui l’avait fait naître.

Le lendemain, dès le lever du soleil, son filet sur l’épaule, Robinson s’engagea sur la plage pour une de ces parties de pêche dont il était coutumier. Sa physionomie ne portait déjà plus les vestiges des semaines de folie qu’il venait de vivre. Il s’était rasé, lavé à l’eau douce avec un mélange de graisse animale et de lait de coco. Il avait réparé ses vêtements en lambeaux, mangé trois bananes et bu un grand bol de lait chaud avant de partir vers la mer, sous les rayons bienveillants du soleil. Une fois sur la plage, il ne jeta pas un œil vers l’endroit où avait dû se trouver l’empreinte longtemps révérée. C’est tout juste s’il esquissa l’amorce d’un sourire quand il le dépassa. Il marchait superbe et droit, reprenant en mains ses fonctions de gouverneur de l’île. Il avait aussi retrouvé son grand sabre, abandonné au pied d’un arbre, qu’il arborait à la ceinture et qui lui conférait une autorité toute martiale. À son cou pendait un collier rudimentaire composé d’une lanière de cuir où étaient enchâssées les deux pinces du crabe. Celles-ci, la plus grosse sur le sein gauche et l’autre à droite, recouvraient sa poitrine. Dorénavant, il ne les quitterait plus, il les garderait nuit et jour à son cou. Cet étrange trophée était censé le ramener à la raison quand il n’aurait plus la tête sur les épaules. Si le rêve prenait le pas sur son bon sens, si l’imagination l’entraînait malgré lui sur un terrain glissant, les deux pinces ne manqueraient pas de lui montrer le seul véritable chemin, l’unique route à suivre pour rester vivant. Certains érudits malicieux ont affirmé que la longévité de Robinson ne tint qu’à ce talisman.

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