Rage dedans

dimanche 2 juin 2019 par Tim Storetto

Cet article en PDF : Enregistrer au format PDF

19 votes

Je n’arrivais toujours pas à faire entrer la clé dans la serrure. Al me soufflait son haleine dans le cou, des écailles de rouille se détachaient, mes doigts glissaient, dégoulinants. Le rideau de fer se mit à trembler. Je vis une botte à semelle boueuse au niveau de ma joue.
« Doucement, quand même » dis-je en levant la tête.
Je posai la main sur le métal déglingué et m’attaquai à nouveau au verrou. La pluie m’inondait le visage et je voyais la serrure brouillée à travers mes lunettes. J’entendais Alphonse soupirer et grogner.
« C’est pas possible ! Grouille-toi, Henri ! »
Il balança un autre coup de pied et j’entendis le fer gémir. Le verrou céda. « Et voilà ! » triompha Al en m’écartant. « À force, on va passer pour des cambrioleurs. Vivement qu’on s’installe dans le nouveau local. » Il releva le rideau dans un grincement capable de réveiller toute la rue, me retira le trousseau des mains, choisit une autre clé, ouvrit la porte vitrée.
Il entra le premier, extirpant de sa poche un sachet de papier blanc qui sentait bon la boulangerie, puis retira son blouson trempé. J’allai brancher le radiateur, allumer les néons. J’entendis les gargouillements de la cafetière, malgré tout couverts par des aboiements excités. Alphonse mâchonnait un morceau de croissant. « T’en veux ? » Croissant contre brioche. Je suis trop gras. Je me contentai de secouer négativement la tête et de sourire à Cybil qui venait d’entrer. Elle nous adressa à chacun un petit signe et murmura comme tous les matins depuis quelques mois : « Je vais ouvrir à Chance ». Je baissai les yeux sur le carrelage immaculé. « Avec cette flotte, il va encore salir le sol », dit Al sévèrement. Cybil poussa la porte de l’arrière-cour. Une grosse patte surgit de la pluie. Une forme sombre déboula dans la pièce, s’ébroua dans un halo de gouttelettes translucides et se dirigea vers Cybil. Elle cajola la tête mouillée.
« Que tu es beau ! Quel amour ! Mais quel amour ! Comment a-t-on pu t’abandonner ? » L’amour frétillait de plus en plus, tournoyait et se remit à aboyer. Al, qui remplissait les tasses, se retourna : « C’est insupportable ! Et c’est comme ça tous les matins. Si tu veux vraiment le garder, Cybil, dresse-le un peu. Crois-moi, dresse-le, sinon il va finir tu sais comment. » Il dut hausser la voix pour se faire entendre : « Il est toléré, pour garder la boutique. To-lé-ré. C’est bien ce qu’a dit Francis : un chien de garde. Pas un clown. Compris ? »
Je suivais des yeux le balancement de la queue du chien, dangereusement proche de la vitrine. J’avais l’impression de suivre le mouvement d’un plumeau fou. Demi-tour direction la cafetière. Une tasse par terre. Al dévisagea Cybil avec une sorte de férocité fixe. Chance, intuitif, s’assit et se tint tranquille. Il observait Alphonse qui pointa vers moi un dernier morceau de croissant accusateur : « C’est aussi de ta faute ! Si tu m’avais soutenu pour qu’elle ne garde pas ce clebs, on aurait la paix. »
Sans répondre, j’allai me réfugier dans l’atelier.
Comme tous les matins, les yeux me regardaient. Environ une centaine, bien en ligne scintillante sur leurs petits présentoirs. Leurs regards de verre soutenaient le mien, comme s’ils cherchaient à me faire rougir de honte. Comme si j’étais responsable du tumulte du monde. Je travaillais sur quatre pièces. Deux chiens étaient terminés, manquaient simplement quelques détails, un peu de brossage. En ce qui concerne le troisième, tannage et moulages étaient réglés, ne restait plus que le montage. La peau du quatrième finissait de sécher. Mais avant de m’y mettre : café.
Il faisait jour maintenant et la pluie avait cessé. Al sur le pas de la porte suçotait pensivement sa cigarette électronique. Je posai ma tasse sur le trottoir et allumai une Marlboro. Chance trottinait en zigzaguant dans la rue encore déserte, sous la surveillance de la silhouette frêle de Cybil.
« Celui-là, je rêve de lui faire la peau, je te jure. » dit Al, indiquant le chien du menton. Et justement ce chien revint, bousculant nos mollets, le nez en l’air, traquant les odeurs qui flottaient dans le magasin. Al grommela je ne sais quoi et rentra à son tour. Et après lui Cybil :
« Au boulot. 
— Quelle bonne idée ! » approuva Francis, arrivant en quatrième position, pinces à vélo en plastique fluo sur les chevilles, casque sous le bras gauche, gros sac poubelle sur l’épaule droite.
Il déposa le tout sur le comptoir et observa Cybil qui suspendait son imper.
« Nouvelle robe ? Méfie-toi, tu vas affoler tout le quartier ! »
Hilare, sa chevalière brillant sous les néons, il lui posa la main sur la cuisse. Main qu’elle écarta, avant de se diriger les lèvres serrées vers la réserve. J’avalai mon café en silence. Francis extirpa du sac noir trois cadavres : « Voilà les petits nouveaux, les deux bouledogues chéris de madame Nelson, et le Jack Russell chouchou de la fille d’en face. J’ai enfin réussi… » Il posa des pochettes plastifiées. « Et voilà les photos de ces petites bêtes. »
Chance s’approcha, flaira. J’étais mal à l’aise.
« Faudrait peut-être arrêter. On va finir par se faire pincer. » C’était ma voix, tremblotante.
« Ecoute Henri, pour moi c’est net, il y a un avant et un après : avant on végétait ; depuis ma combine on a pu se payer de la publicité, on a obtenu la commande de l’écomusée et celle du musée de la chasse. Tu es d’accord ? »
Je fis oui de la tête. Il alla se verser une tasse de café. « Donc, une affaire qui marche, un bon salaire, un nouveau local dans un mois…alors si tu as la trouille, tu t’en vas, tu t’installes à ton compte. Mais ici, pas de place pour deux, et c’est moi qui ai la main, ok ? 
— Ok. » C’est tout ce que je trouvai à répondre. Et je me dirigeai aussi dignement que possible vers l’atelier. Francis m’arrêta :
« Attends une seconde Henri : tu prends un des chiens et toi, Al, tu t’attaques à l’autre et tu mets le troisième au congélateur. La maîtresse des bouledogues en veut un assis, l’autre debout. À vous de voir. Quant à toi, Cybil, tu n’as rien vu, rien entendu. Rien. Je sais ce qu’on risque : jusqu’à deux ans de taule et trente mille euros d’amende. Article 521-1 du code pénal. Mais impossible de prouver quel animal a été empoisonné par qui. Tu comprends ?
— Mais moi, s’indigna t-elle, je n’ai jamais mis de mort aux rats ! Je n’ai tué aucun animal et…
— Mais non, mais non, mais fais un petit effort de mémoire, tu n’as pas eu des petits problèmes à Meaux, pendant ton CAP taxidermie ? 
— Mais ça n’avait rien à voir ! »
Francis donna une tape sur les fesses de Cybil : « Peut-être, mais si les flics s’intéressaient à nous, tu serais la première dans la ligne de mire. Allez, dépêche-toi de terminer le lévrier des Vico, qu’ils puissent donner les mille euros. » Clin d’œil. « On est faits pour s’entendre… on devrait se marier. Un jour, tu devrais me demander ma main. » Elle haussa les épaules avec un drôle de regard. Dans son coin, Chance ne la quittait pas des yeux.
On s’installa dans l’atelier, Cybil et moi, sans un mot. Al finit par nous rejoindre, l’air aussi lugubre que le chien mort qu’il déposa sur la paillasse. Je le vis du coin de l’œil examiner les photos du bouledogue. Comme disait Francis, c’est grâce à elles qu’on pouvait saisir « l’âme, la quintessence de l’animal ». Gants en latex, scalpel, on commença avec un bel ensemble à retirer la peau. Cybil travaillait dans son coin, sourcils légèrement froncés. Elle s’attaquait au montage des yeux du lévrier. « Je peux mettre de la musique ?
— Pas question, trancha Al. Épargne-nous ton vacarme. »
Elle se leva pour fouiller dans son sac, en extirpa un gribouillis de fils et de cordons. Puis se remit au travail en murmurant : « C’est pas du vacarme, Ella Fitzgerald ».
Je grattais la peau, songeur. Francis entra dans un coin de ma tête, je me plantai devant lui et lui dis calmement qu’à partir de maintenant, la combine était terminée. Il osa ricaner. Alors je lui balançai mon poing dans la figure. Je regardai le sang et…
Et je gémis. Je m’étais coupé le pouce, le scalpel avait entamé le gant. À côté, j’entendais la voix de Francis au téléphone. Je passai devant lui pour chercher un pansement. Chance, couché au fond de la pièce, dressa les oreilles mais ne broncha pas. Francis glissa son portable dans sa poche. « Tu vois, j’ai raison d’écumer les rues. Encore cinq commandes. Il baissa les yeux sur mon doigt qui saignait. : « Si tu survis, retourne travailler. » J’y retournai. Pour plusieurs heures. Au bout desquelles Cybil, casque sur la tête, m’annonça qu’elle prenait une pause pour déjeuner. 
J’étirai la peau d’un des chiens sur le séchoir, allai chercher le sel d’alun, l’acide formique, et en déposai une autre dans le bain de tannage. Jetai mes gants, me lavai les mains. Quand : « Je vais au Mandarin Marin. Qui m’accompagne ? » C’était Francis.
Il insista : « Allez Cybil, tu viens ? Par précaution je prends mes lunettes noires au cas où on croiserait une de mes connaissances. Faudrait quand même pas que l’on nous voie en tête-à-tête… » Il devait enfiler son blouson, j’entendais le cuir craquer. Le bruit dans le fond, c’était le rire d’Al. Le tintement, la porte de la boutique. J’avais déjà vu la jolie fille qui venait d’entrer. Une cliente.
« Ah ! dit Francis, j’avais oublié mon rendez-vous ! Bon. À plus tard. » Ils partirent. Et on resta plantés là. Al continua à se marrer un moment et sortit à son tour sans préciser où il allait. Chance s’étira et suivit Cybil qui s’installa sur le trottoir un sandwich à la main. J’allai les rejoindre. Le trottoir était encore humide. Je m’accroupis à côté de Cybil. Mais au bout de deux minutes j’avais mal aux chevilles et finis par m’asseoir. J’eus l’impression qu’elle était plus pâle que d’habitude, mais c’était difficile à savoir avec son teint blême. Chance nous observait d’une attention tendue. Je me risquai : « Qu’est-ce qui s’est passé à Meaux, Cybil ? »
Elle leva la main pour me faire signe d’attendre, mâcha, avala et me répondit doucement :
« J’ai volé de l’argent… Et toi, Henri, qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu te laisses autant marcher sur les pieds par cet enfoiré de Francis ? »
Du bout de la fourchette, je piquais distraitement dans ma salade tofu-quinoa-chou koy. Non koy, c’est les carpes, chou kale.
Je ne sais pas comment expliquer ça. On s’était associés, Al, Francis et moi. Au début tout se passait bien. Et puis lentement les choses s’étaient dégradées. Francis repérait des maîtres aimants, zigouillait leur animal et ils nous contactaient. De plus en plus. Grâce à la publicité. Nous avions même créé un site internet. Il y avait tellement de travail que l’on avait fini par chercher à engager quelqu’un : Cybil. La mort aux rats pâlit les muqueuses mais ce n’était pas grave, on utilisait des pigments. J’avalai une bouchée. Et me rendis compte de mon silence. Chance me donna un coup de patte et posa la tête sur ma cuisse. J’essuyai l’auréole baveuse et lui tendis un morceau de tofu. C’était joli, la truffe noire sur le petit cube blanc. Il se détourna et retourna au jambon beurre de Cybil. Elle lui tendit le dernier morceau de son sandwich sans répondre et partit en trottinant.
Je me levai pour préparer du café. Occupé à m’autodétruire avec mes souvenirs, je n’avais pas vu Al revenir. J’étais presque devant la porte de la boutique quand je l’entendis : « C’est pas vrai ! Dégage ! Allez ! ». Chance sortit à fond de train. Je fis un pas en avant et découvrit Al qui ramassait des lambeaux de fourrures. Il m’en lança un d’un air rageur. « Bravo ! Pendant que vous étiez en train de discuter, il en a déchiqueté cinq ! Cinq animaux ! Les plus beaux ! Ceux qui étaient en vitrine ! »
Je sentis une présence dans mon dos. Francis. « J’avais oublié mon portefeuille. J’ai bien fait de revenir le prendre, sinon j’aurais manqué le spectacle. » Il fit demi-tour et fonça sur Cybil qui s’efforçait de calmer son chien. Il s’agenouilla face à elle sur le macadam. « Je veux plus voir ce cabot ici. Terminé.
— Mais je t’ai dit que dans le foyer où j’habite, les animaux sont interdits et…
— Alors tu disparais avec lui !
— Non ! Il reste ou bien je…
Francis lui saisit le bras. « Ou bien quoi ? Quoi ? » Il la secouait à la désarticuler. Et je vis Chance bondir. Cris, grognements, hurlements. J’aperçus Al qui sortait de la boutique en courant, Cybil qui tirait sur le collier du chien, et soudain la main ensanglantée sur le trottoir. Et tout devint noir, pour la bonne raison…
Pour la bonne raison que j’avais tourné de l’œil. Je restai quelques heures en observation à l’hôpital et huit jours en repos chez moi. Al avait fermé la boutique, lui aussi avait besoin de souffler. Francis était hospitalisé. Je me disais que ça serait bien de lui rendre visite. Je ne l’avais toujours pas fait. Par contre, j’étais retourné travailler.
Al était arrivé le premier, il avait ouvert la boutique. Il me tendit une tasse de café et me tapota l’épaule. « Ça va ? Sale histoire, hein ? » Il remplit une autre tasse et soupira. « Les flics cherchent le chien. Il a arraché la main de Francis…il a même dû la bouffer. Tu te rends compte ? Tu sais, j’ai cherché un peu…elle ne tourne pas très rond, Cybil. Je vais te dire ce que j’ai trouvé, écoute … attends, le sucre est dans l’atelier. » Il revint sans la boîte.
Et je vis à sa tête que quelque chose n’allait pas. « Qu’est-ce que tu as, Al ? » Le silence s’éternisait, direction l’atelier. Je l’entendis parler au téléphone.
Quelque part dans le monde une sirène retentit, une voiture s’arrêta, des portières claquèrent, des bruits de voix. La main naturalisée posée sur la table de travail me tendait un papier. Je le pris, machinalement, et lus : « Je ne demande pas, je prends. » Signé Cybil. A l’index, je remarquai la chevalière de Francis. En souvenir, je l’entendis : « Tu devrais me demander ma main. » Et j’eus une impression de déjà-vu. Du noir. Je tombai à nouveau dans les pommes.
­

Documents joints


Notez cette nouvelle :
19 votes