Ramassage imminent

dimanche 2 septembre 2018 par Jean-Claude Thibaud

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— On supprimera les D, les E muets ou bavards, les R…, on esquintera les adverbes, les articles, les…euh…on rendra surtout ses lettres de noblesse au patois bourguignon…On…
— I z’y comprendront rin !
— Fau’ra qu’i s’y fassent !

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2018

Chaque matin vers sept heures dix et après avoir trait les vaches, il s’accorde une heure de liberté, file vers le hangar sous lequel il a aménagé une petite pièce pour Kossuth, une sorte de niche pour chien de riche. Ensemble, ils font une petite balade vers le village où il achète ses cigarillos, puis il revient pour les tâches suivantes, les porcs, les chevaux, la préparation d’un casse-croûte, avant de sortir la charrette pour les champs ou les vignes. Habituellement il invite Kossuth à l’accompagner lorsqu’il quitte la ferme, sauf le jeudi, jour où il choisit d’enfourcher sa bicyclette pour partir travailler.
Kossuth est schnauzer dans la vie. Il est le fils de Gingembre et de Furioso, un ancien champion. Il a tous ses certificats, ses vaccinations, son Lof, et bien entendu ses illustres parents sont exempts de dysplasie, de tares oculaires ou d’une quelconque déficience.
Le maître de Kossuth est un fermier aisé d’un coin de Bourgogne, encore vert pour ses soixante-neuf ans malgré ses excès en toutes choses et le démon de midi passé qui lui fait entretenir des relations autant intimes que secrètes avec une ancienne petite amie qu’il rencontre chaque jeudi après-midi. Pour le bien-être de son schnauzer, il a également établi son quartier général dans un bâtiment attenant au corps principal de sa maison et conçu pour lui et son chien une large pièce qui constitue leur chambre, abandonnant la Louise à ses aigreurs et ses chicanes. On dort de toute façon mieux sans l’autre, et, depuis que le couple est en froid, que les époux ne peuvent plus se supporter, cette situation leur convient. Ainsi, lorsqu’il rentre des champs et qu’il surprend Kossuth allongé de tout son long sur le lit de préférence à la moquette, il s’étend près de lui et s’endort pour une courte sieste. Il faut dire que depuis le jour où son époux a fait l’acquisition de Kossuth (dont il vaudra mieux taire le prix), la Louise se félicite que ce duo de fâcheux ait dégagé du tour, la laissant à ses fourneaux. Le schnauzer, quant à lui, ne se risque plus à franchir le pas de la porte de la cuisine, gardant en mémoire le jour où la Louise lui a déversé sur la tête une pleine tasse d’eau bouillante. Pour elle, Kossuth c’est "le chien" et manifestement le schnauzer la fuit, du regard haineux de celui qui a eu à subir les sévices de la mégère. Lui, Kossuth, ça ne lui plaît pas du tout que l’on puisse l’appeler demain le “chien à Carducci”. Avant tout et non sans arrogance, il est Kossuth Carducci. Son compagnon, dont il est le maître (lui le sait, les autres, non) est un fermier aisé, propriétaire de vignobles et de diverses parcelles de terres ici et là, qui a des responsabilités importantes chez des gens qu’il ne connaît certes pas mais auxquels son ami a dû présenter tous ses certificats, vaccinations et tutti quanti.
Ce matin-là, juché sur sa bicyclette, le vieux fermier sort de la cour tout en pestant contre sa femme qui lui a interdit d’entrer dans leur salle de bains avec des vêtements empestant le tabac.
— Tu f’rais bein d’fâr un viraison [1] dans ton courti [2] à c’t’heure au lieu d’énarvai les genss ! aboie-t-il à sa femme. Ramèn’ don’ quèqu’ fraises et d’la mâche pour c’soir !
— Ça mé aiffaires ! Ma jornée, j’en fais c’que j’veux ! Et pis ton câgne [3] dis-li que l’lit c’est point fait pour les clebs ! Déjà qu’ton tabaque empôsonn’ ta chambrée ! lui répond-elle d’un même aboiement, ajoutant : tâche d’êt’ là avant sept heu’, qu’j’avons un coqu’let qu’attendra point !
Il n’a pas fait cent mètres qu’il aperçoit près du portail un individu qui l’attend, qu’il a déjà croisé deux fois dans les mois précédents et qu’il a rembarré vertement, un grand échalas vêtu d’une redingote noire et venu pour lui vendre Dieu sait quoi. Carducci sent la moutarde lui monter au nez, prêt à écraser l’intrus qui lui barre le chemin.
– Comme j’ai déjà essayé de vous le dire, Monsieur Carducci, je pense que je vais devoir vous rendre une petite visite un matin prochain, lui dit l’homme d’une voix sucrée.
– Sortez de d’vant au lieu d’fair’ l’beuillon ! [4] O vous a point suffi l’aut’ jou’r d’vous fair’ diaurer [5] par la borgeoise ?
– Je peux me tromper n’est-ce pas… Je me suis déjà trompé parfois dans le passé…
– Passez vot’ ch’min ! Ceuss-là d’ici n’aiment point trop des guernouillots [6] d’vot’ acabit ! J’ai à faire.
– Moi aussi, Monsieur Carducci, moi aussi ! Et ça n’est pas toujours très agréable ! répond l’homme sans se formaliser. Je veux dire qu’apparemment rien ne presse… L’été est là… Rien ne presse vraiment selon moi… Mais il est possible que ce soit à l’ordre du jour…
– Cré d’Dieu ! Ça s’ra p’têt bin qu’un accident si l’pied ripe de d’la pédale !
Ce disant, il fonce sur le redingoté, lequel fait un pas de côté sans paraître autrement effrayé, ébauchant même un sourire dont le sens échappe au fermier.
– Vous ne pouvez pas vous y soustraire, Monsieur Carducci… Que vous me répondiez en chinois ou en patois bourguignon ne change pas le problème ! Je comprends tous les langages ! poursuit l’individu en redingote de sa même petite voix fluette.
C’en est trop pour le fermier. Il s’éjecte de sa bicyclette et se rue sur l’importun, le poing levé. Mais un étrange malaise s’empare de lui soudainement lorsqu’il se retrouve nez à nez avec l’homme. Il abaisse son poing car il comprend que d’une seule taloche il pourrait tuer son tourmenteur. Jamais auparavant il n’avait vu un visage si creusé, si émacié, un teint si blafard, un regard si enfiévré. Le redingoté semble si crève-la-faim, si fragile dans des vêtements trop amples pour lui que pour un peu il lui ferait pitié, qu’il irait même jusqu’à son chais pour lui couper quelques tranches d’un de ses jambons crus. Mais il y a autre chose qui passe dans le regard de l’inconnu et qui crée un malaise chez le vieux fermier : comme une lumière ténue dans des yeux épuisés par une vie d’errances. Davantage encore : une sorte de jubilation intérieure. Il ne comprend pas. Comment de pauvres hères peuvent-ils vivre dans l’allégresse alors qu’ils n’ont rien, que le dénuement est leur lot, alors qu’ils n’ont à peine qu’un peu de peau sur les os ?
— Votre ami Léonce Chevillard… J’ai eu beau le prévenir… Il ne m’a pas cru lui non plus ! reprend l’homme, toujours imperturbable.
— Le vieux Carducci tressaille. Oui, Léonce était mort trois mois plus tôt, à cinquante-deux ans passés, en pleine santé, et il se souvient maintenant que son ami lui avait parlé d’un homme bizarre, tout vêtu de noir et famélique, que certains anciens des villages environnants appelaient le Préposé aux ramassages, et qui n’avait pas cessé de faire les cent pas pendant près d’un mois devant la ferme. Léonce l’avait même interpellé un soir en le menaçant d’appeler la gendarmerie. L’homme s’était éloigné en soliloquant, avait rejoint le centre du village. Léonce était mort peu de temps après, apparemment dans son sommeil.
Le fermier plante là son interlocuteur, regrimpe sur sa bicyclette et démarre en trombe. Il est inquiet. On le serait à moins lorsque l’on vit dans les excès en toutes choses. Mais ceux qui vivent dans la modération en toutes choses, eux aussi sont parfois inquiets… Non ? Le vieux Carducci décide qu’il ira directement sur Charolles sans passer par ses vignes et qu’il consultera son docteur. Son démon de midi passé attendra.
Le praticien se montre plutôt rassurant.
— À votre âge, Père Carducci, vous ne voulez tout de même pas courir la gueuse jusqu’à cent ans ! Votre tension est parfaite, votre langue… Ouvrez la bouche ! Un peu chargée, hein ? Réduisez l’alcool, le tabac, mangez moins gras… Un peu de mauvais cholestérol, sans plus. On va vous arranger ça ! Vous avez la mine parfaite de celui qui nous enterrera tous ! 
Sur ces paroles réconfortantes, oublieux de ses soixante-neuf ans mais plutôt fier comme un jau [7] d’avoir encore vingt ans à c’t’heure, bon gosier et fougueux galant, il décide de remettre à plus tard son travail sur les vignes et passe la majeure partie de la journée dans les bras de sa Dulcinée. Vers le soir il rentre vers la ferme, euphorique comme un damoiseau.
Le redingoté l’attend, appuyé à la barrière.
— Je suis désolé, Monsieur Carducci, de devoir vous dire… Votre adresse vient d’être transférée tout récemment ! soupire l’autre en se signant.
Sans s’émouvoir, le fermier gratifie l’odieux d’un large sourire et fonce voir son schnauzer. Kossuth l’attend avec impatience.
— Fau’ra qu’t’attend’ un peu, i s’pourrait bin qu’y’aura du coqu’let pou’ l’sôpé ! T’en auras ta part !
Sa femme affiche une bonne humeur qui n’est pas dans ses habitudes et l’invite à passer à table. Elle a cuisiné un coquelet garni de chanterelles et autres champignons. Les propos rassurants de son médecin et ses ébats amoureux clandestins ont donné une faim de loup au fermier. La Louise est une fine cuisinière, malheureusement aussi frigide que ses fourneaux sont brûlants.
Gros mangeur, le bonhomme enfourne les premières bouchées du plat mitonné, et, bon prince, fait un clin d’œil à sa femme avant d’attraper la bouteille de vin. La Louise regarde son époux avec un brin d’ironie puis pique dans le plat.
— A coqu’let coume çui-là, t’en goûteras point dans un trois étoiles ! Rin qu’des p’tits légumes au four et quèqu’ champeugnions qu’les ayant ramassés à l’automn’ !
— Quèqu’ champeugnions ? Mais… mais t’entends rin aux champeugnions… ?! l’interroge-t-il d’un regard soudain anxieux.
— Vré, j’y connais rin. Mais dans c’plat-là que j’mange y’a qu’des jaunettes… Attends que j’voye le nom centifique… C’est… Cantharelluscibarius.
— Mais… mais t’as bin mangé l’mêm’ plat qu’mé ?
— Vré ! Mais j’avons cuisiné les jaunettes à part. Ceuss’ dans l’bocal, là, su’ la table de quisine’… que j’mange, a sont des chanterelles ! Les aut’s champeugnions, c’est point des jaunettes, qu’les ayant ramassés l’automn’ dernier, coume j’t’a dit, l’jou’ où t’avais rendez-vous avec ta garce… !
— Mais… mais tu m’as empôs’nné, cré d’Dieu !
Alors qu’il commence à ressentir dans ses entrailles le feu vénéneux qui les fouaille, on toque avec insistance à la porte.
— Qui peut don’ bin v’ni’ chez nous à c’heure ? questionne la Louise d’un ton badin.
Elle se lève. Le vieux Carducci se demande s’il peut encore vomir et tente d’attraper le cruchon d’eau.
— Qui c’est-y don’ ? Appell’ l’docteu’ d’urgenc’ que j’vas crever ! parvient-il à demander.
Elle revient s’asseoir à la table, se sert une autre assiette de champignons et répond d’un ton où pointe une secrète joie :
— C’est rin qu’le Préposé aux ramassages. Y d’mande après toi !

Note du Syndicat des Préposés aux ramassages : Notre charge de travail est telle que nous attirons l’attention sur celles et ceux d’entre vous qui ramassent des champignons dans nos bois et forêts de France. Lors de leur cueillette, il est fortement conseillé de ne pas mélanger entre elles les espèces. Pour la cuisson, il est tout aussi recommandable de s’en charger soi-même, en veillant à ce que personne ne vienne y fourrer son nez. On estime que dans notre pays il y a chaque année plusieurs dizaines d’intoxications mortelles dues à l’ingestion de champignons vénéneux mélangés à des comestibles. Selon les autorités de police, des mains criminelles seraient à l’origine d’un grand nombre de ces drames, mais, faute de preuves, peu d’enquêtes aboutissent. Vous êtes prévenus.

Documents joints


Notes

[1Viraison : virée, aller voir 

[2Courti, courtil : petit jardin

[3Câgne : paresseux

[4Beuillon : idiot

[5Diaurer : mettre à la porte

[6Guernouillot : vagabond

[7Jau : coq

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