Repas paradiso

vendredi 29 mars 2019 par Pierre Lieutaud

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C’est la même odeur, la même lumière d’après-midi qui inonde la pièce, je suis assis à la grande table, les mains posées sur la nappe de lin des jours de fête, rêche, presque cartonnée. La dernière fois que maman l’avait sortie de l’empilement de linges blancs de l’armoire du couloir, c’était quand le cousin Jean, de Paris, nous avait fait l’honneur de faire une halte chez nous, l’espace d’une nuit, dans sa remontée vers la capitale en traction avant noire vernissée qui sentait bon le cuir. Un homme important qui savait des tas de choses que nous ignorions... Alors, maman avait déployé la nappe, un cache misère du pauvre monde où nous étions bien
Les initiales brodées de la grand-mère que je n’ai pas connue, VJ, étalent les fils serrés de leurs lettres gothiques entre les assiettes ; des petits boudins ajourés de trous par où j’aperçois dans le bois encaustiqué d’autres trous, tout petits, ronds, les trous parfaits des vers de bois, ils étaient déjà là, il y a si longtemps, ils dorment probablement, d’un long sommeil… Ma jambe cherche les pieds jumelés des rallonges de la table, ceux qui grinçaient, semblaient des patineuses étirées au-dessus de leurs roulettes, ils sont toujours là, eux aussi…
La soupière de porcelaine blanche fume, une louche s’appuie sur son bord, un ourlet retroussé comme une lèvre, ça sent chaud et fort, la carotte, le fenouil, le beurre, des couverts tintent, des mains que je ne reconnais pas vont et viennent comme des oiseaux, des lacis de veines bleues, des taches de vieillesse, des doigts blancs aux ongles pourpres, des bagues, des bracelets. Je lève les yeux, ils sont là, immobiles, ils ressemblent aux statues de l’armée chinoise ensevelie, leurs regards dirigés vers moi ou vers ailleurs, impossible de savoir, leurs visages parcourus de stries, de petits ruisseaux secs, ils ne bougent pas, j’ai compris, ce qu’ils regardent, c’est le temps passé.
Vingt ans… C’est avec lui que je courais sur le sable ? Lui à qui je confiais mes secrets ? Elle que j’ai embrassée un soir, là-bas, sous l’escalier ? Oui, c’est elle, c’est Julie, je lui parle, tout doucement, pour qu’elle n’entende pas, intimidé par toutes ces années sans moi… Qu’es-tu devenue, Julie ? Oui, c’est bien lui, je vais lui dire que tout va bien, diplômes, boulot, mariage, enfants, d’ailleurs, deux sont là, il ne les connaît pas… Mon mari ? Divorcée… C’est la vie… Tu te souviens, Julie, des rêves que nous faisions ? Bien sûr, tu t’en souviens, mais c’est trop tard, alors on continue, toi aussi tu continues, tout à l’heure, avant que tu partes, j’essaierai de te parler, mais j’ai peur que tout se brise. Tu t’en iras, une fois encore… Pour combien de temps ? Pour toujours ?
Encore un peu de soupe ? Oui, encore un peu, merci, ça réchauffe… Tout, l’intérieur, le corps et le cœur aussi. Comme avant, quand maman la versait doucement dans nos assiettes. Tante Marie l’a remplacée, elle fait ce qu’elle peut, notre vieille tante, mais c’est pas pareil… Et papa ? Il était assis là-bas, en face d’où je suis, il se taisait, mais il était là… Qui a pris sa place ? Ah ! oui, le vieil oncle Fernand. Il est venu montrer qu’il est toujours vivant, mais dans ses yeux flotte comme une supplique… L’oncle Fernand n’y croit plus, il a l’humilité des morts à venir. C’’était pourtant un costaud, un volontaire, un homme d’affaires, j’étais sûr qu’il régnait sur le monde en dehors de la maison, il changeait d’auto comme de costume, il connaissait les gens importants, il se parfumait de senteurs inconnues, comme un explorateur qui aurait traversé des jungles et des savanes tropicales en écartant d’un coup de main décidé les lianes, les palmes, les branches, les fleurs carnivores rouge sang, les iris flamboyants du bord des fleuves, emportant avec lui les odeurs chaudes, piquantes, poivrées de ces mondes lointains où je n’irai jamais… Personne ne peut plus rien pour toi, maintenant, tonton, tu ne sens plus l’Afrique, l’Asie ou l ‘Amérique, tu sens la vieillesse.
Les tranches de rosbif sont disposées comme des pétales de fleur sur le grand plat d’argent de maman... Allez, servez-vous, avant que ça refroidisse… Sourires, bruits de fourchettes, de couteaux, comme avant, mais c’est pas pareil, on ne peut pas recommencer les choses… Les enfants, pour eux, c’est nouveau, ils sont venus de loin, on leur a dit c’est important de connaître la famille, une journée, c’est rien, c’est vite passé.
Lui, c’est l’oncle Joseph, avec sa femme Hélène. Quand j’étais petit, on ne l’aimait pas sans savoir pourquoi. Hélène, c’est une pièce rapportée, disaient mes parents. J’imaginais qu’on essayait de la placer dans une espèce de puzzle et qu’elle ne rentrait pas, même si on appuyait dessus. La pauvre, elle ne fait rien pour s’intégrer dans la famille, murmuraient les tantes… Qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? On appuyait dessus, elle se laissait faire et elle ne rentrait pas. Hélène est toute droite, avec un chignon serré en haut de la tête, une petite robe à fleurs, un col bien fermé pour se protéger de nous, comme si elle avait revêtu une armure fleurie, elle sent l’eau de Cologne, elle regarde ses mains posées sur ses genoux, on dirait qu’elle tricote quelque chose sous la table pour passer ce temps qui ne lui va pas. Elle connaît les bonnes manières, elle a laissé un tout petit peu de soupe au fond de son assiette… L’oncle Joseph parle sans arrêt, on dirait qu’il veut faire un barrage de mots autour d’elle, pour la protéger. Il me regarde. Il m’a reconnu… Tu n’as pas changé… C’est pas vrai, mais c’est une bonne entrée en matière… Comme je le disais à la pauvre cousine Annie que nous venons d’enterrer, elle est morte si vite, mais Dieu merci, elle n’a pas souffert, paix à son âme, et qui me parlait de toi souvent, n’est-ce pas, Hélène ? Hélène hoche la tête, si faiblement que peut-être elle ne l’a pas hochée, décidément elle n’arrive pas à entrer dans le puzzle… Nous habitons dans le Nord, j’ai un bon travail et deux enfants, tu ne les connais pas, regarde, ils sont au bout de la table… Une autre tranche de rosbif ? Non, merci… Je te donnerai notre adresse, tu viendras nous voir. N’est-ce pas, Hélène ? Elle me regarde, ses yeux me demandent de quel côté je suis. Tu vas me faire mal ou me comprendre ? Te comprendre, essayer, essayer encore de te trouver, dans ton armure parfumée d’eau de Cologne… Elle a arrêté son tricot, elle sort ses mains, une petite bague, un bracelet de rien du tout, des crevasses au bout des doigts… Salaud de Joseph. Il continue… Promis ? Oui, promis…Après, on verra… Non vraiment merci, le rosbif était très bon, mais non merci…
Alors, qu’est-ce que tu deviens ? Cette fois, c’est l’autre oncle, Albert, le frère de mon père, Il est en forme, il en est à son troisième mariage, je l’ai perdu de vue depuis longtemps, il était toujours à la maison, il faisait partie de la famille… Parti comme il était venu... Trois mariages, trois familles, des appartements, des enfants, des crédits, des soucis… Allez, hop ! Changement de femme, de famille, d’enfants… Un acrobate, un clown de cirque, voilà à quoi il me fait penser, tonton Albert… Et maintenant, mesdames et messieurs, un numéro extraordinaire, une grande cabriole, un clown qui change de famille, totalement, brutalement, il repart de zéro, plus rien n’existe, regardez, un, deux, trois, il saute, il retombe sur ses pieds, dans la sciure, sans bruit… Quelle virtuosité ! Et son assistante, la jeune femme poudrée de lune qui vous salue… Quelle élégance ! Quelle jeunesse ! Dans les gradins, là-bas, regardez les deux femmes seules, entourées d’enfants, elles pleurent, elles disent au revoir de la main au clown acrobate. Applaudissez, mesdames et messieurs, applaudissez !
J’ai un peu trop bu… Fromage ? Non, merci, Tante Marie. L’atmosphère s’est réchauffée, ça bourdonne comme dans une volière quand vient le soir, tout le monde se retient de parler fort, on pense à Annie… Merci Anna, si tu vivais, nous serions par monts et par vaux, isolés, indifférents, flairant le vent de la vie, des animaux dans leurs terriers… Le bourdonnement, c’est comme le gazouillis des moineaux dans le platane de la cour. Je regarde à travers les vitres de la fenêtre, pas de feuilles, pas de moineaux, pas d’enfance, pas de soleil. Rien, le froid de l’hiver… Le gazouillis, c’est les enfants, ils ont quitté la table, ils se racontent des histoires en pouffant sur le canapé.
Café ? Combien ?... Tante Marie sourit, elle a traversé des tempêtes, son visage est ridé, étoilé comme une glace sécurit qui aurait reçu un pavé, elle est calme, maigre. Je crois que tu t’en fous, Tante Marie, du temps qui passe. Tante Marie est un toréador, sa robe est une muleta, le taureau noir la frôle, elle fait une pirouette, ollé ! Un regard, comme si de rien n’était, elle se cambre, applaudissements, elle côtoie depuis si longtemps la mort qu’ils sont devenus copains. Bravo Tante Marie…
Les enfants me regardent… À qui ils sont ? Deux sont à Julie, ils lui ressemblent… La nouvelle épouse de tonton Albert, l’assistante du cirque, me sourit, pour faire connaissance, je vois où elle veut en venir… Si je suis bien avec elle, si je revois son mari, ça le calmera peut être… Les repas de famille, c’est fait pour laisser des traces, un sourire, une intonation, un frou-frou de robe, un parfum, c’est fait pour se saouler des autres, en passant, vite, remplir ses tiroirs à souvenirs de visions fugaces, d’odeurs, de voix…Pour en faire quoi ? Le petit oiseau va sortir, clic, photo de famille, cliché instamatic qu’effacera le temps, scène figée, les yeux de Julie me regardent... Julie décolorée, Julie sépia, Julie perdue dans les brumes du temps, ne t’en va pas…
Tour de table du regard, effleurement des visages ; des beaux, des pas beaux, bizarrement les pas beaux ont fait des enfants beaux et les beaux l’inverse. Les enfants du cousin Vincent, laid comme un pou, deux gaillards aux traits réguliers, ça vient de Livia, sa femme, sûrement… Mystère de la génétique ou secrets de famille, loterie, trois piques, trois cœurs, apparence, vertu, blablabla, messes du dimanche, amants de passage pour oublier le temps qui passe… Elle n’est pas là, Livia ? Pas pu venir, retenue par son travail, elle regrette, beaucoup, elle vous embrasse, tous… Pauvre Livia, tu le rattraperas pas, le temps… Et toi ? me dit Vincent… Moi ? Je suis toujours là, pour le moment j’essaie de m’en sortir, du point de vue professionnel c’est dur… Viens nous voir quand tu veux, je te donnerai mon adresse… C’est vrai, il faut resserrer les liens, les fils, oui, comme les initiales de la grand-mère que je n’ai jamais connue, les fils serrés, comme des petits boudins…
Le soleil descend derrière le platane, l’air est léger, la lumière du soir douce et silencieuse, comme celle de la chambre de grand-mère, une odeur monte doucement dans la salle à manger, je la connais, un mélange de vieux bois brûlé de la cuisinière, de tabac mouillé, de soupe et de vapeurs chaudes de la lessiveuse. Autour de la table, il y a comme une hésitation, ils ont tous senti l’odeur du passé, ils sont inquiets.
Tante Marie a compris… Elle allume le lustre, les visages ont changé, des ombres, des lueurs lointaines dans les regards… Une eau de vie pour le voyage ? Tante toréador a les mots qu’il faut. Oui, une eau-de-vie contre la mort qui passe, une eau-de-vie pour le retour chez nous. Chez nous ? C’est où, chez nous ? Les phares s’allument, les moteurs ronronnent, les portières claquent, silence… Tante Marie tend les bras, elle brille de tous ses feux dans le pinceau des phares, c’est Broadway, c’est sa dernière, elle le sait… Elle agite sa muleta, les enfants applaudissent, elle est seule dans l’arène, elle salue, la bouteille d’eau de vie à la main… Viva la muerte… Adieu Tante Marie, adieu maman bis, adieu vestale d’un monde perdu…

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