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Tordre un cou

lundi 28 décembre 2015 par Denise Saissac

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2015

C’est peu de chose que de tordre un cou, d’en tordre dix.

La fermière de Roman-sur-Périgueux était une experte dans cet artisanat d’art qui consistait chaque année à renverser dans une herse une oie, la croupe en l’air enserrée dans le corset de fer, le cou en bas, libre de toute entrave, et de tordre cet appendice, d’un mouvement sec, fort et définitif – l’oie se transformait alors en foie gras et puis ses congénères suivaient par dizaines, dociles, confiantes, habituées à obéir au doigt et à l’appel de leur fermière adorée. Elle les nourrissait si bien toute l’année ! Elles allaient donc sans crainte vers la mort et l’assiette, car le bourreau et la victime officiaient en silence à l’écart, à l’abri de tout regard.
Ce rite immuable se perpétuait ainsi depuis que Jean et sa femme Fernande avaient repris la ferme familiale lorsque le père s’était pendu dans la grange. Désemparés, jeunes, pas encore formés, ils avaient dû, vu les circonstances, reprendre le flambeau plus rapidement que prévu. La mère choquée, devenue mutique, sombrait dans une mélancolie funeste un peu plus chaque jour. Ils avaient retroussé leurs manches et appris sur le tas, l’affaire était prospère et rentable ; il leur suffisait d’avoir du courage et de continuer, ce qu’ils firent sans se poser de questions.
Le père n’avait laissé aucun mot expliquant son geste, la mère ne comprenait pas, les gendarmes après enquête conclurent à une dépression fulgurante sans motif apparent. Aucune trace douteuse, aucun ADN étranger sur la scène de la tragédie ne laissait planer le doute d’un meurtre ou d’un assassinat. Les recherches menées ne soulevèrent aucun jupon adultère, aucune dette de jeu, aucune jalousie de voisinage, nulle faillite financière. La thèse du suicide fut retenue et le père enterré.
Il y a mille façons de faire le foie gras mais le tour de main de Fernande restait le meilleur de la région et sa recette aux herbes de serpolet et de thym, mêlées de truffes noires et d’un piment secret, attirait tous les nez fins des grands noms culinaires de France et de Navarre.
L’argent affluait, l’oie était un filon d’or.
Tout allait pour le mieux dans le vert des campagnes périgourdines, le ciel ne se couvrait d’aucun nuage, les rivières reflétaient des mondes purs, dessinaient des visages de fées ondulantes et ondoyaient d’herbes aussi douces que des duvets d’oie.
Un matin, Fernande se dirigea d’un pas énergique vers la grange chercher du grain pour ses ouailles. Celles-ci étaient nerveuses, leur comportement étrange. Au lieu de la suivre, elles s’éloignaient à l’opposé malgré les appels répétés de leur mère nourricière bienfaitrice. Quel événement pouvait ainsi affecter son troupeau duveteux ?
Perplexe, Fernande s’interrogea tout en ouvrant le volet droit de la grande porte et, dans l’instant, se changea en statue froide, hébétée, sans voix. Elle porta machinalement une main à son cou et l’autre sur sa bouche, elle tituba sans un cri, cligna des yeux, regarda autour d’elle, ramena son regard sur le corps qui se balançait là à deux mètres du sol accroché à une poutre, le reconnut enfin : c’était Jean ‒ elle hurla.
Les oies se mirent aussitôt à cacarder à l’unisson, ce qui provoqua un tumulte si grand que le fermier voisin l’entendit et se précipita avec son tracteur vers la clameur foudroyante.
La gendarmerie dépêcha tous ses fins limiers pour décortiquer le fait, le lieu, les protagonistes de cette nouvelle tragédie, diablement identique à celle qui avait eu lieu quelques années auparavant. Pourquoi le fils s’était-il pendu au même endroit, à la même poutre et presque à la même date ? Deux pendaisons dans la même famille, deux éléments mâles, aucune missive explicative.
Paris envoya un expert, un Hercule Poirot en la matière ‒ un vétérinaire psychanalyste fut requis pour étudier le comportement inhabituel des oies. Tout ceci fit émerger une corrélation : les oies mouraient étouffées, les fermiers pendus. Dans un cas comme dans l’autre, la torsion du cou provoquait la mort.
Des comptables assermentés se mirent à l’œuvre et épluchèrent tous les décomptes des volatiles « torsionnés » depuis la mise en route de l’entreprise ‒ le chiffre exorbitant n’apprit rien aux enquêteurs mais un détail retint l’attention de l’inspecteur Poirot : les bêtes tuées étaient toutes de sexe féminin, pas de jars, l’étalon de ces dames était épargné. Y avait-il là une relation de cause à effet ? Hypothèse non élucidée à ce jour.

Le bibliothécaire de Roman-en-Périgueux entreprit de fouiller les archives du village.
Ne dit-on pas que pour connaître le présent et le futur, il faut se pencher sur le passé ? Il fatigua ses vieux os, ses yeux de myope, voûta définitivement son dos déjà en demi-lune pour finalement découvrir qu’en 1942, son village avait été alerté par les oies des fermes avoisinantes, dont celle des parents de Fernande et Jean, de l’arrivée imminente d’une division allemande.
Sur le qui-vive, les habitants avaient éloigné les femmes, les enfants, mis les bœufs, vaches, chevaux, poulets, lapins à l’abri. Les oies connues comme le principal revenu et excellent mets de la région restèrent aux avant-postes pour tromper un tant soit peu la méfiance de l’ennemi.
Naturellement cette fable ne fit guère illusion et les guerriers affamés se ruèrent sur « les oies du Capitole » qui grillèrent par centaines comme des méchouis, et firent main basse sur tous les foies gras enveloppés délicatement dans les draps de lin glissés sous le linge de maison dans les hautes armoires de chêne transmises de génération en génération.
S’agirait-il alors d’une vengeance ? Que sait-on de la capacité rancunière d’une oie ? Leurs ancêtres n’avaient-elles pas donné l’alerte en bonnes gardiennes, et Rome avait été sauvée grâce aux oies. Les Romains, infiniment reconnaissants, leur avaient dédié un culte et ne se délectaient jamais de foie gras. Ce qui n’était pas le cas à Roman-en-Périgueux !
L’étymologie du nom Roman mit à jour une relation avec Rome. En effet, géographiquement, le village nichait dans une belle vallée, bordée d’une rivière claire, la Féline, couvée en hauteur par sept petites buttes ou collines. Poussant plus loin ses investigations, notre rat de bibliothèque découvrit que depuis 1942, plusieurs hommes des environs s’étaient pendus : arbres, poutres, traverses de ponts, échelles, sans un motif clairement élucidé, à intervalles irréguliers mais toujours en période de lune pleine.
Il convoqua un éminent professeur de l’université de Toulouse, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire ancienne de la région. Ensemble ils marchèrent sur les traces des occupants successifs du coin, leurs us et coutumes furent décortiqués.
Ils firent des recoupements historiques et géographiques et surprise ! Leurs compas à l’unanimité ciblèrent un monticule non loin des « fermes des Pendus » de Roman-en-Périgueux, comme les surnommaient désormais les journalistes et les curieux.
À l’étude géologique, ce monticule montra de curieuses strates, il fut décidé de creuser. Tous les hommes des villages furent mis à contribution bénévolement.

La veille du premier coup de pelle, en pleine nuit, toutes les oies en élevage se mirent à cacarder, siffler, criailler, puis se calmèrent instantanément.

Après trois jours de travaux, quatre entrées furent déblayées. De grands blocs de pierre faisaient office de portes et pivotaient sur eux-mêmes.
Les enfants qui suivaient de près les travaux assis sur les talus étaient émerveillés : « C’est Indiana Jones », disaient ils.
À l’intérieur, l’obscur fit place à la lumière, le silence au bruit des pelleteuses. Tous les yeux étaient fixés sur une minuscule statue trônant au centre du tumulus : une oie en or et pierres semi-précieuses. Sur les murs, des bas-reliefs représentaient ces volatiles en ordre de bataille, cous tendus, becs ouverts, repoussant les hordes d’Hannibal ou autre païen envahisseur : un temple en l’honneur de L’oie en Périgord !

La haute juridiction nationale décida de mettre en sécurité la statue antique.
Le jour précédant son enlèvement, les gendarmes et soldats qui gardaient la caverne-autel virent un nuage blanc, au crépuscule, s’avancer vers eux, un nuage duveteux, silencieux, toutes les oies de la région s’étaient rassemblées et en bataillon ordonné arrivaient.
Sidérés, comme hypnotisés, frappés de cécité, ils se statufièrent.

Toute la nuit de la pleine lune, les oies défilèrent, entrant par une porte, sortant par une autre, saluant la reine des oies victorieuses et sacrées. Au lever du jour, seuls des milliers de plumes, de traces palmées marquant le sol, attestèrent de ces faits extraordinaires et rendirent crédibles les dires des hommes de sécurité sur la venue des oies.

Dans la cour de la ferme trône une pancarte « à vendre » ‒ Fernande vend sa ferme mais elle garde son troupeau d’oies. Désormais, elle a décidé de ne plus faire de foie gras mais uniquement des oreillers à base de duvet d’oie, et de ne cuire une oie que lorsque celle-ci aura trépassé de mort naturelle.
Elle a mal à la gorge dès que la pleine lune approche et s’étrangle presque lorsqu’elle est à son apogée, puis la plume qui l’étouffe s’envole lorsque celle-ci décroît.
Le jars, en coin, la couve du regard, lui sait la vérité mais il ne l’écrira pas, d’abord il ne sait pas écrire et puis il est bon que les Hommes restent dans le doute et craignent dorénavant la revanche des animaux meurtris, torturés, sacrifiés alors qu’ils rendent tant de services et travaillent si durement pour le genre humain.

C’est peu de chose de tordre un cou, d’en tordre dix, le prix à payer est à venir.


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