TRIPALIUM

vendredi 26 avril 2019 par Amélia François

Cet article en PDF : Enregistrer au format PDF

9 votes

Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2019

Mes tortionnaires ont quitté la salle à l’instant. Dans un coin, prostré, je prie désespérément pour que ce cauchemar cesse. Ma survie tient désormais à peu de choses.
Trois ans. Voilà trois ans que je suis piégé. Réduit aux pires humiliations, j’essuie un peu plus chaque jour des traitements barbares et cruels. Ce n’était pas faute de m’avoir mis en garde ; de longues années durant, mes proches tentèrent de me dissuader de prendre cette voie. Ils répétaient vainement : « En t’engageant dans ce métier, tu risques ta santé et ta sécurité ! » Je me suis obstiné, rien ne m’aurait détourné de ma vocation. Fallait-il me le ressasser, encore et encore ? Je serais resté sourd à leurs dissuasions. À présent, me voilà pris au piège comme un rat, au fond d’une pièce obscure et sale. Comment m’échapper ? Je n’en ai aucune idée. Cela va peut-être durer des mois. Voire des années. Non, non ! Impossible… Ce n’est pas ce que j’ai choisi, ce n’est pas le métier que j’ai accepté. La torture n’en faisait pas partie. C’est de la folie ! Que le risque figure dans le contrat, je veux bien. Mais pas la torture ! Je dois me sauver d’ici…
J’ai toujours admiré mes collègues. J’ai toujours rêvé de leur ressembler, de faire leur travail. On n’évoque leur bravoure que trop rarement à la télévision. Bien vite, ils sont oubliés, méprisés, abandonnés à leur sort. Pourtant, c’est une mission sacrificielle qu’ils tentent de mener à bien. Mais personne ne le comprend. Quand je pense que certains nous trouvent privilégiés… Bien entendu, j’ai pu côtoyer des confrères médiocres, sans aucune conscience professionnelle. En revanche, d’autres m’ont inspiré. Je les idéalisais probablement, mais je les adorais. Dès mon plus jeune âge, j’avais été envoûté par ces personnalités hors du commun. Je voulais faire comme eux, je voulais être eux. Aujourd’hui, je vis dans une peau étrangère et malsaine, dans la peau d’un spectre d’illusions, fabriqué d’admiration ruinée. Mon rêve de gamin est devenu cauchemar quotidien. Quelle naïveté…
Le parcours fut long, mais je finis par y parvenir et remplir ma première mission. Depuis ce commencement, je n’ai fait que l’expérience d’une misère généralisée qui mène aux pires cruautés. J’étais envoyé sur le terrain, sans préliminaires, dès la fin de ma formation éclair. En arrivant au front, un vif pressentiment lugubre me saisit, l’impression de m’être fourvoyé, profondément fourvoyé. Je n’y croyais pas pour autant, m’acharnant à penser que l’expérience et le temps apaiseraient mes terreurs. Je n’imaginais pas, alors, que je creusais une place comme ma propre tombe. Là où j’ai fait erreur, ce n’était pas vraiment sur la nature du métier. Je m’attendais à un labeur éprouvant, éreintant et risqué. En revanche, je n’ai pas su deviner que mes nerfs lâcheraient dès les premiers instants. Je croyais être assez solide pour demeurer dans des situations si extrêmes. Mon orgueil m’avait toujours aveuglé. Réussir, j’en étais sûr, car jamais je n’avais osé envisager le pire. Désormais, je suis en plein dedans. Et ma détresse m’accable.
Dans l’immédiat, la peur me tétanise. À l’idée que mes bourreaux reviennent, mon estomac se tord sous des crampes épouvantables. Ils sont nombreux, petits, mais impitoyables. Lorsque j’arrive à leur faire face pendant quelques secondes, je dévisage des individus cruels et profondément sadiques. Ils s’entretiennent les uns les autres dans leur bestialité barbare. À vrai dire, je suis davantage malmené par la régularité de leurs atteintes incessantes et usantes, aussi superficielles soient-elles, que par leurs coups violents qui ne m’assomment que ponctuellement. Il existe une technique de torture qui consiste à attacher quelqu’un de manière à ce que sa tête reste toujours exactement à la même place. On fait alors tomber des gouttes d’eau, une à une, sur un point précis de son front. Il ne faut que quelques heures avant que la victime perçoive la plus infime gouttelette semblable à un rocher fracassant son visage. La répétition incessante de leurs attaques me tue. Et cette foule enragée n’aura jamais conscience de ses actes. Ils n’y songent même pas. Comment le pourraient-ils ? Je vois dans leur regard imbécile la perversité la plus insouciante. Je ne suis pas leur première proie. Il y en aura encore beaucoup après moi.
Je me souviens, lors de ma première mission, avoir été envahi d’un malaise trouble. Quelles émotions me parcouraient ? L’effroi ? Non, plutôt une irrépressible envie de fuir. Accompagnée d’une fatigue abyssale qui brouillait mon esprit et accablait mon corps tout entier. Je tenais à peine sur mes pieds, et ne pouvais plus penser à rien, tant l’épuisement me terrassait. Une heure de tourmente suffisait à ce que je visse mon énergie se consumer intégralement. J’employais tout mon être à observer. Observer attentivement. Scruter les mouvements des uns et des autres. Relever un faux-pas. Remarquer un geste déplacé, une main brandie, une œillade vicieuse. Car la moindre erreur m’eût été fatale. Je luttais pour éviter toute étourderie, qui aurait ouvert à leurs regards acérés l’horizon de toutes mes faiblesses. J’aiguisais mon attention, je me sentais moi-même animal, prêt à bondir et riposter férocement en cas de menace imminente. Les mois ont passé, et mon mal-être a grandi. Au lieu de m’apprendre comment maîtriser la situation, le temps s’allongeait et l’usure attaquait mes réflexes éreintés. La fatigue coulait mon être dans du ciment. Petit à petit, une inertie atrocement dangereuse s’emparait de moi. Je m’enlisais dans un sable mouvant, et les semaines condamnaient et mon corps et ma tête à une position insupportable. Je me sentais emmuré dans un isolement aliénant. Face aux barbares, mon seul moyen de défense, l’unique, était de contre-attaquer. Si je fuyais, ma couardise et ma faiblesse auraient été démasquées. J’aurais dès lors sombré dans une vulnérabilité telle qu’elle aurait mis ma survie en jeu. Mais si je savais répliquer face à chaque offensive, alors je maintenais mon masque, mon simulacre de protection et de force dissuasive. Car mes bourreaux ne m’auraient pas malmené s’ils avaient pressenti que j’eusse pu leur arracher la langue en retour. Les bêtes fonctionnent ainsi, sur le bluff, sur l’intimidation. Or, la fatigue m’écrasant, la situation se dégradant de jour en jour, je perdais insidieusement ma capacité à réagir et à me battre en cas de problème. Au fil des heures, mes pieds s’enfonçaient plus lourdement dans le sol, tandis que le haut du corps tremblait de plus en plus violemment, trahissant ainsi mes tares. Bientôt, j’allais être tout à fait dépassé par la situation ; ils prendraient le dessus, me maltraiteraient, joueraient avec moi, pitoyable souris meurtrie et ballotée entre d’innombrables pattes de chat.
J’en avais repéré un particulièrement sournois. Mes collègues tirèrent la sonnette d’alarme pour que l’on s’en protégeât mutuellement. Mais à partir du moment où je fus isolé, seul sous ses yeux, la traque commença. Et comme des requins qui attaquent en groupe, lorsqu’il me porta la première atteinte, ses congénères se ruèrent à leur tour sur moi. Ils pénétrèrent toutes mes failles, firent exploser mes faiblesses. Plus rien n’était sous contrôle, je ne pouvais que me replier et faire l’autruche, me rendre sourd et aveugle pour tenter d’échapper aux coups qu’ils m’infligeaient, bien qu’aucun ne ratât sa cible. J’étais fini.
Aujourd’hui, je suis encore séquestré dans cette salle lugubre. Quel jour sommes-nous ? Cela n’a plus d’importance. Le temps s’est arrêté. Je suis déjà trop vieux pour revenir sur mes pas. Et pourtant si jeune pour en finir maintenant, dans cette vie sinistre. Je ne peux m’évader, car je sais qu’ils m’attendent juste au-dehors. Ils seront bientôt de retour. Aucune échappatoire n’est envisageable. Je m’étais engagé. J’avais accepté les risques. J’ai tout fait pour parvenir à ce statut, et désormais j’y suis reclus. Si seulement je pouvais recommencer ! Si seulement je pouvais rompre cet abominable engagement qui m’assassine à petit feu. Je ferais tout, absolument tout pour avoir une seconde chance et débuter une nouvelle vie, loin de tout cela. Pourquoi n’ai-je pas écouté ma famille ? Et pourtant... Me l’eussent-ils dit, encore et toujours, deux fois ou mille, cela n’aurait rien changé ! J’étais aveugle, j’étais perdu. Dorénavant, il est trop tard pour les remords.
Cette profession a beaucoup évolué durant les dernières décennies. La mondialisation, le déchainement des passions, les modes sociétales et les états d’esprit actuels aggravent le phénomène. Fort de mes illusions candides, je rêvais d’affronter à moi seul le monde qui régresse et les gens qui s’enfoncent dans la bêtise la plus crasse. J’étais sûr que mon enthousiasme servirait à tous, que ma passion s’incarnerait dans un emploi d’utilité publique. Mais les premières insultes proférées en une langue que je ne comprenais pas bouleversèrent mon innocence crédule. Au premier coup de poing, les illusions volèrent en éclat. Ils violèrent ma candeur en me crachant au visage. L’un d’eux sortit un canif et poignarda mon enthousiasme. Ma passion agonisait devant cette masse insensible d’êtres insensés. Comme j’envie ces employés de bureau, leurs trente-cinq heures hebdomadaires dans des cabines tantôt chauffées, tantôt climatisées. Comme je rêve d’être sous les ordres tyranniques d’un patron antipathique. Accomplir chaque jour des tâches ennuyeuses, répétitives, installer une routine fade ad nauseam, plutôt que d’être coincé ici, dans cette sombre salle exiguë. Chaque jour renouvelle les mauvaises surprises, les sursauts saisissants, les frayeurs poignantes. Une angoisse intense me donne envie de vomir, tous les matins, depuis trois ans. Mais tous les matins, il faut y retourner. Car j’ai fait ce choix, et j’y suis maintenant assigné.
Le soir, quand la lumière de la salle s’éteint, je pleure. Je pleure longtemps. J’expire de longs sanglots lancinants. Cela finit d’épuiser toutes mes forces. Je chancelle, me soutiens aux murs gris et glacés. Les larmes réchauffent mes joues ternes et rougissent mon regard consterné. Une journée. Une journée supplémentaire vient de passer. Plus que treize mille et des poussières, si tout se déroule bien. Car la durée de ma rétention est fluctuante, selon le bon vouloir de ceux qui m’ont abandonné dans ce trou funeste. Lorsque mes larmes ont tari, lorsque j’ai exhalé ma souffrance, je rassemble avec peine mes quelques affaires miteuses. La vue brouillée, je tente de sortir, cherchant à tâtons la poignée et les clés. Il ne faut surtout pas que je croise quelqu’un. Alors, j’attends, léthargique, et je respire pendant de longues minutes pour calmer mon désespoir à bout de souffle. Je revois, chaque soir, cet enfant de huit ans déclarant à ses deux parents inquiets quelle sera sa future profession. Je revois ce chérubin aux joues tendres, au regard illuminé, au visage exalté, assurer qu’il répondra de son devoir de citoyen. Je le vois et pleure plus tendrement encore sur les rêves massacrés de l’enfant devenu adulte torturé.
Non ! L’heure sonne. Je suis condamné par un gong strident. Mes cheveux se hérissent, mes bras tremblent. Les rêveries vacillent puis s’éteignent. Plus de coin où me cacher, plus de souffle à reprendre, ils vont revenir. Ils arrivent. Je perçois des pas qui ébranlent le sol au rythme de ma respiration saccadée. Je les entends. Mon oreille affolée discerne le grondement s’amplifiant. Une horde, c’est une horde de prédateurs qui va s’abattre sur moi ! Pitié, pitié, que tout cela cesse… La poignée s’abaisse. Projetée contre le mur, la vieille porte grinçante laisse entrer une déferlante de visages enragés. Ils pénètrent en furie, envahissent l’espace violemment, sauvagement, bruyamment. Je me recroqueville et me retranche dans mon silence. Je voudrais ne pas les voir, ne plus les entendre. Ils s’approchent, me contournent, me frôlent et me cognent, rigolent à pleins poumons ; certains s’égosillent, d’autres courent, se bousculent. Ils sont tellement nombreux ! Quel bruit ! Je n’en peux plus… Mais je ne dois pas craquer… Je ne peux pas craquer, sans quoi ils m’achèveront… Quel bruit… Ils sont déchaînés. Je ne peux plus rien faire…
L’un d’entre eux se détache du troupeau, s’avance lentement. Je fixe le sol, oppressé, terrifié par cette proximité menaçante. Sa main se dirige au ralenti vers mon bras, et attrape soudain mon poignet. Le contact de sa main chaude sur mon avant-bras figé me fait lever les yeux. Je distingue un regard malicieux et perçant qui me traverse de part en part. Il lit sur mon visage à découvert une peur flagrante, une faille évidente. Le gibier vient de tomber sous la griffe de l’épervier.
Mon bourreau me dévisage encore, quand le bruit assourdissant retentit dans toute la pièce. Je crois être encerclé par une nuée de singes déchaînés, bondissant en tous sens, criant à tue-tête et grimaçant grossièrement.
Il est temps. Je hurle à mon tour :
« Assez ! Taisez-vous ! Retournez à votre place. Assez, j’ai dit ! Du calme ! Vous reprenez votre manuel, page quatre-vingt-douze, et on continue l’exercice de grammaire… »

Documents joints


Notez cette nouvelle :
9 votes