Un, deux, trois … dix mille

lundi 14 octobre 2019 par Françoise Baltes

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Comme tous les soirs après le travail, Martial rentra chez lui à pied, avalant à grandes enjambées les kilomètres qui le séparaient de son nid protecteur. Il était grand, Martial, et beau, pour tout arranger, et puis jeune avec ça, et bien proportionné pour ne rien gâcher. Statisticien assis toute la journée devant son ordinateur, obligé de rester à moitié allongé sur sa chaise pour faire rentrer ses genoux sous son bureau, il ressentait les premières crampes dès 10h du matin. Il n’avait alors qu’une pensée en tête : parcourir les dix mille pas recommandés par l’I.P.R.C., l’Institut de Prévention des Risques Cardiaques. Mais il ne pouvait réussir son challenge durant sa présence au bureau, tout obnubilé qu’il était à faire parler ses programmes informatiques. Il s’était donc donné pour règle de faire ses dix mille pas d’un coup, chaque soir, en parcourant les 10 kilomètres 357 mètres exactement qui lui permettaient de rejoindre son domicile.

Il avait tout prévu depuis les deux ans, trois mois, cinq heures et six minutes qu’il travaillait à Levallois : il prenait le bus le matin pour préserver son capital « pas » et, ne pouvant prendre le risque, sans perdre le fil de ses pensées, de répondre à des questions ingénues telles que « Pardon M’ssieur, pour aller à la station Pont de Levallois, c’est quelle ligne s’il vous plait ? », il partait de chez lui bien avant le lever du jour. Car il avait bien vite compris que les passagers du premier bus de 5h18 étaient des habitués trop endormis pour avoir envie d’engager la conversation. Il avait adopté une stratégie basée sur les mêmes précautions le soir : il ne partait que bien après la tombée de la nuit, quand les passants se font rares et pressent le pas pour ne pas rater le dernier car. Sauf que lui, Martial, il ne le prenait pas, ce dernier car, au contraire il contournait largement la station au cas où un « incident voyageur » en aurait perturbé les horaires. Puis il remontait le col de sa veste, enfournait les mains dans ses poches, et s’élançait dans son semi-marathon solitaire.

Ah, ça, il avait fallu qu’il en fasse, des tours et des détours, pour arriver à ses 10 000 pas précis. Et aussi qu’il apprenne à gérer les aléas : une voiture qui ne respecte pas un Stop, et hop, un pas de côté pour l’éviter, ça vaut plus un qu’il faut rattraper en faisant un jump de 2 mètres. Deux déjections canines consécutives qu’il faut sauter, ça fait moins un, et alors il faisait un pas en arrière pour compenser. Un des passages était heureusement de toute tranquillité, même s’il lui valait à lui seul 642 foulées qu’il avait dû échanger contre quelques raccourcis malfamés. C’était le jardin d’enfants entretenu par la municipalité. Oh, ce havre de sérénité ! À l’heure déraisonnable où il le traversait, nul gamin en vue qui aurait pu le faire trébucher. Nulle Nounou qui l’aurait harponné pour lui demander l’heure. Nulle maman en retour de couche qui lui aurait fait perdre son rythme cadencé. Vraiment, une vraie bénédiction que ce parc déserté.

Il est 22h51. Martial entre par la porte Ouest et s’apprête à traverser le jardin sans savoir qu’au 329ème pas exactement se trouve un objet en plastique de couleur jaune flottant dans une flaque d’eau et illuminé par le halo blafard de l’éclairage public. Il s’agit d’un petit canard ; sa couleur criarde lui donne un air maladif, que son bec orange accentue ; quelqu’un lui a griffonné l’œil droit à grands coups de feutre noir et il ressemble à un volatile borgne rescapé d’un ball-trap ; son aile gauche a été partiellement cisaillée et pend misérablement en un angle douloureux.

Martial est à l’affût, tous ses sens aiguisés, tellement habitué à anticiper les dangers. Dès le 288ème pas il ralentit l’allure, au 301ème il discerne l’obstacle, il se rapproche prudemment, et s’arrête, circonspect, à deux mètres de la cible. Il est en équilibre sur son pied d’appui, et fixe l’objet dont la présence incongrue le captive. Il en reconnaît chaque caractéristique, même celles que les ombres lui cachent : la valve caoutchoutée sous le ventre qui permet de le remplir d’eau. L’endroit précis de chaque flanc qu’il faut presser pour entendre le couinement familier. Le geste net par lequel il faut lui mouvoir la tête pour lui arracher un clignement des paupières. La tache marron imperceptible sous la queue signe d’un défaut de fabrication.

Martial sort progressivement de sa léthargie. Imperceptiblement, d’abord : ce sont de légers fourmillements qui lui titillent les orteils, puis c’est son estomac qui gargouille et reprend vie, et, enfin, de petits picotements à la racine des cheveux qui lui font se masser son front migraineux. Il recule de quelques pas, sans quitter le palmipède des yeux, prend son élan et s’élance vers sa proie pour la saisir et l’emporter ; mais il se heurte violemment contre une paroi invisible qui le bloque instantanément et le plonge dans ses souvenirs.

Je suis un tout petit garçon et je vis avec ma maman dans la cité des Quatre Vents ; je ne me souviens pas à quoi ressemblait ma vie avant que papa soit parti, mais ce n’est pas grave, parce que je ne suis jamais autant heureux que quand je suis avec ma maman ; et c’est tant mieux, parce que je suis tout le temps avec elle maintenant qu’elle n’a plus de travail. Et ma maman, moi, je l’aime, je l’adooore ! Dans notre appartement, il y a plein de place pour courir et faire des cascades depuis que maman a vendu les meubles pour pouvoir acheter à manger, même la cuisinière qui ne servait plus puisqu’on nous a coupé l’électricité. Alors on se fait des sandwichs, et j’arrive drôlement bien à couper les tranches de jambon en quatre pour qu’il nous reste deux quarts pour le dîner. Maman, elle dit souvent « c’est bien de savoir compter, ça te servira dans la vie » alors je m’applique quand elle m’apprend les chiffres puis les nombres. De toute façon, j’ai tout mon temps, puisque on a vendu mes jouets aussi, sauf bien sur mon Coin Coin. Coin Coin, c’est mon petit canard, mon seul copain, parce que je ne vois plus trop les autres, depuis que je ne vais plus à l’école. Et mon petit canard, je peux tout faire avec lui : je lui raconte tous mes secrets, je le pose sur le rebord de la fenêtre pour qu’il prenne l’air, je le lave quand je prends mon bain, et on fait dodo ensemble.

Martial ferme les yeux et sourit ; il pense à ces jours heureux, où la tendresse de sa mère lui occultait la misère. Elle avait réussi à dénicher une télé en noir et blanc, et ils restaient enlacés des heures devant les épisodes de Zorro avant d’en rejouer les scènes avec des torchons en guise d’épée ; ils ne s’arrêtaient, essoufflés, que lorsque sa maman prenait de faux airs sévères en se pinçant le nez et en disant « bouh, mais ça sent la transpiration, ici, il est temps de se laver ! »

D’ailleurs, c’est l’heure de la toilette ! Maman est partie puis revenue de chez la gentille dame du 1er étage qui lui a chauffé deux casseroles d’eau. Elle m’a déshabillé vite pour m’éviter de grelotter trop fort, je suis entré dans la baignoire, elle a versé l’eau en la mélangeant afin qu’elle ne soit pas trop chaude, et elle s’est penché pour me faire un bisou derrière l’oreille ; ses longs cheveux m’ont fait des chatouilles et j’ai mis mes mains autour de son cou pour la faire tomber et la faire rire, mais ça n’a pas marché, parce qu’elle est forte ma maman. Au contraire, elle a serré les lèvres et elle m’a un peu repoussé : « Martial, je dois aller chercher du travail, alors toi tu vas rester ici, tu vas compter sur tes doigts jusqu’à 10 000 comme je te l’ai appris, et quand tu y arriveras, je serai de retour ».

Une bise légère s’est levée, comme un courant d’air entre deux portes, et le grand jeune homme frémissant écarquille les yeux, s’attendant à la voir arriver ; il aperçoit au loin, au-delà du parc, une ombre mouvante, et se met en devoir d’exécuter la consigne de sa maman pour se rapprocher aussi vite que possible des retrouvailles.

Ça m’a fait un peu peur, vu que je n’ai jamais réussi, je bloque toujours entre 7 000 quelque chose et 9 000 quelque chose, mais pour lui faire plaisir, j’ai démarré avant même d’entendre la porte claquer. J’ai recommencé, recommencé, j’atteignais péniblement 7 999, et oups, je ne me souvenais plus de la suite. Alors j’ai demandé à Coin Coin de m’aider, il m’a montré le crayon qui trainait par terre, et j’ai griffonné son œil d’un trait à chaque fois que je me trompais ; je crois que c’est de là qu’est née ma vocation de statisticien, car je marquais aussi sur le rebord de la baignoire le nombre de fois où j’arrivais à dépasser 9 000 sans m’arrêter. Mais ce n’était pas très encourageant car ça donnait à peine du 1 sur 10, et 0 sur 10 pour 10 000. Je me suis endormi à un moment je crois, et quand je me suis réveillé il faisait nuit. J’en avais un peu marre de calculer, alors j’ai eu une autre idée : je suis allé chercher la paire de ciseaux avant de me réfugier à nouveau dans la baignoire, et j’ai coupé une aile de Coin Coin en me disant que s’il ne pouvait plus partir, maman, elle, allait revenir.

Martial jette un coup d’œil complice au canard inanimé ; avec son aile manquante, il ressemble plus à un vaisseau échoué qu’à un oiseau sauvage, et il replonge dans ses pensées, ému de ses résurgences, attendri par ces pirates de bois faits avec des allumettes, qui coulaient à chaque naufrage mais ressuscitaient à chaque marée, lorsqu’il bougeait une jambe ou un bras, et qu’il sauvait l’un après l’autre en prenant soin, déjà, de les recenser.

J’ai continué à compter longtemps, longtemps, mais les traits de crayon ont fini par déborder, ça lui faisait un œil au beurre noir, à Coin Coin, avec des ecchymoses tout autour. Surtout que j’avais si froid que j’avais du mal à tenir le stylo immobile entre mes doigts. C’est à ce moment-là que j’ai eu mes premières crampes dans les jambes, et elles ne m’ont plus jamais quitté. D’ailleurs, quand les pompiers m’ont récupéré après avoir fracassé la porte, j’étais tout recroquevillé et ils ont eu un mal de chien à me déplier. Il faut dire que je ne les ai pas aidés, je suis resté tout raidi accroché au mitigeur, j’ai hurlé, tempêté, griffé, cogné, « laissez-moi, au secours, ma maman va revenir, elle a besoin de moi, et elle va pleurer si elle ne me retrouve pas ! ». Mais rien n’y a fait, ils m’ont emmitouflé dans une couverture de survie attachée avec des lanières, et mes larmes m’ont même fait oublier Coin Coin, que j’ai abandonné, lui aussi.

Songeur, Martial prend conscience qu’il n’a plus jamais sangloté depuis, et qu’il s’est muré dans une indifférence qui l’a privé de toute insouciance ; il note dans un coin de son esprit qu’il lui faudrait peut-être réfléchir à rattraper le temps perdu, et que quelques pas de danse pourraient bien équivaloir à quelques foulées bien balancées.

Je suis passé d’orphelinats en familles d’accueil, j’ai épuisé un bon nombre d’assistantes sociales, personne ne voulait s’occuper de l’enfant puis de l’adolescent mutique que j’étais. Personne n’a jamais compris que si je ne parle pas, c’est parce que je suis occupé à compter. Je recense les minutes dans une journée puis dans une semaine, le nombre de jours dans une année, le temps écoulé depuis mes six ans, et j’ai dû tout reprendre au début lorsqu’une année bissextile a tout complexifié. J’aime bien les moyennes aussi, et les statistiques « si un homme français vit X années, et que X années sont passées depuis que j’ai quitté maman, ça me laisse X périodes de X années pour la retrouver ».

Il se demande de façon saugrenue quelle heure il peut bien être, car il ne déroge jamais à la règle de dîner devant le Soir 3 les jours impairs, et devant l’émission culturelle de 2nde partie de soirée France 2 les autres jours. Puis il se dit que ce n’est pas bien grave – 2ème indice inattendu que la résilience est en marche.

Je mâtine mes espoirs d’un peu de mysticisme, aussi, pour me donner plus de chances : si je retombe sur ce nombre de 10 000, je la reverrai. Je me suis attelé à la tâche dès mon transport dans le camion de pompier, et, miracle, j’y suis arrivé du premier coup. Mais c’était trop tard, j’avais fait défection au moment où maman avait eu besoin de moi. Depuis j’essaie de me racheter. J’ai trouvé ce parcours bureau / domicile auquel je me raccroche ; j’ai aligné des grains de sable et réitéré à chaque reflux ; j’ai recensé le nombre d’étoiles, mais il en naît et disparaît chaque nuit ; j’ai épargné sur mon salaire puis tout dépensé ; j’ai misé aux paris sportifs, perdu, gagné, et toujours espéré. J’ai laissé croître ma barbe pour en dénombrer les poils, les résultats évoluaient chaque année. La saison que je préfère est l’automne : le WE, je m’assois sur un banc public, je compte et recompte les feuilles mordorées sur les arbres. J’attends qu’elles tombent, persuadé d’atteindre mon nombre fétiche, mais, les garces, elles me provoquent en chutant par deux quand il n’en fallait qu’une – ou alors elles s’accrochent pendant des heures à leur support solidaire jusqu’à ce qu’une bourrasque féroce les fasse s’envoler par poignées, faisant disparaître avec elles mes espérances insensées.

Martial commence à s’ennuyer ; il régurgite ses souvenirs par automatisme, mais il a un goût de déjà vu dans la bouche ; il aimerait bien vomir, là, tout de suite, et passer à autre chose, mais il comprend intuitivement qu’il doit aller jusqu’au bout de cette énième introspective pour lui tordre le cou.

Et j’ai grandi, j’ai poussé avec l’irrépressible volonté de m’échapper pour retrouver ma maman ; j’en profitais pour traduire mes mensurations en autant de centimètres et de grammes qui me rapprochaient des 10 000, et pour faire des moyennes, encore et toujours. Je ne me souviens plus du rythme de ma croissance, mais, à la décharge de mes souvenirs flous, il faut dire que plus personne après ma maman n’a marqué sur un mur les repères successifs de mon développement. Bien sûr, j’ai été re-scolarisé ; je n’avais aucun intérêt pour les lettres, vous avez compris que ma quête est tout autre. Mais les Maths, ah, ça, ce que j’ai pu m’impliquer ! Les Professeurs n’en revenaient pas d’ailleurs, ils voyaient en moi un génie en devenir. Ils m’ont poussé, défié, confié de multiples formules que seuls les initiés pouvaient dénouer. Ils s’extasiaient, me préparaient pour les concours les plus cotés, les Écoles les plus renommées. Moi, tout m’allait, du moment que je pouvais manier les nombres et les probabilités. Il n’empêche que je me suis échappé de leurs désirs refoulés. J’ai trouvé ce job de chargé d’étude qui me va bien. Il me permet de faire croire à mon patron que je mets ma technicité à sa disposition, quand ce sont les cas sur lesquels il me fait travailler qui alimentent mes recherches personnelles. Je suis arrivé au stade ultime. J’ai quadrillé le territoire de mes critères de ciblage de plus en plus affinés : « Secteurs sur-représentés en femmes de 50 ans et plus. Mouvements migratoires des femmes nées dans les années 1965 à 1970 en Haute-Loire. Proportion de femmes divorcées et remariées issues du même département. Probabilité de nouvelle maternité. Probabilité de décès. ».

Martial est maintenant tout à fait clairvoyant. Il s’ébroue, s’assoit sur les fesses, jambes écartées, et se frotte les yeux pour pleinement s’éveiller ; il a appliqué une pression trop forte du coin de ses phalanges, et mille lucioles lui troublent la vue. Quand l’image se fait nette, Coin Coin a disparu, remplacé par un bout de tissu maculé de taches ; s’y distinguent entre autres le jus d’une mandarine essuyé sur le menton d’un gamin, le glaçage figé d’une sucrerie au chocolat, et des traits de crayon ayant débordé d’une décalcomanie. Martial reste ébahi face à cet objet qui lui donne un coup de poing au creux de l’estomac : il ramasse le doudou usagé, sale et abîmé, en respire longuement les odeurs d’enfant, et imagine la tristesse éphémère de son propriétaire ; il comprend que le petit, lui, passera rapidement à d’autres joies et à d’autres chagrins, s’écarte de quelques pas, et le jette sans regret dans la poubelle publique à proximité.

Puis il se lève et s’étire, le regard fixe et lucide, il cesse à jamais de s’apitoyer et de tergiverser, et part d’un pas décidé vers le Commissariat le plus proche. Il est temps pour lui en effet d’affronter la vérité, de découvrir son dossier et de cesser d’idolâtrer celle qui l’a délaissé. Alors il se mettra en chasse, sans équations ni hypothèses pour la jalonner, car il se sent enfin suffisamment armé pour affronter la réalité.

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